gruyeresuisse

11/12/2014

François Mallon le Sauveur

 

malLon 2.pngEntre Adami et Topor, peu enclin au romantisme comme au symbolisme, François Mallon n’a jamais placé le moi au centre de ses préoccupations. Nul ne peut dire s’il est tourmenté par l'angoisse. Sans doute (comme la plupart des artistes). Mais son œuvre ne le dit pas : dans ses teintes colorées et ses formes complexes surgit un monde étrange. Le regardeur est saisi entre présence et absence au sein d’énigmes réalistes mais abstraites, oniriques mais critiques à travers un expressionnisme très personnel.

mallon.jpgL’œuvre peut inciter les alcooliques et même ceux qui ne le sont pas à boire sans jamais atteindre l'ivresse de l'oubli. Elle pousse les filles perdues dans les bras du désespéré pour qu'ensemble, ils ravivent leurs plaies mais aussi des espoirs. L’artiste montre comment on attache du plomb aux chevilles des malheureux pour mieux les faire plonger mais il les fait remonter afin qu’ils ne soient pas anéantis par la ruine et s'accrochent au bord du précipice. François Mallon rôde dans les bas fonds à la recherche de la lumière d’utopies. Elles engendrent de bien étranges vertiges.

Jean-Paul Gavard-Perret

François Mallon, Galerie d'(A), Lausanne, du 5 décembre 2014 au 25 janvier 2015.

09:48 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

10/12/2014

Germaine Richier et la chair

 

 

 

Germaine Richier, Rétrospective, Galerie Jacques de la Béraudière, 7 novembre 2014 - 20 février 2015

 

 

 

Germaine bon 3.jpgSous le réel, il existe non rien mais le rien. L'article à toute son importance : il indique Le Lieu "quelque chose à incommuniquer communique enfin" (Deleuze). Ni abstraction, ni métaphore, mais porte dérobée qui plonge au fond de l'impasse du rapport de l'être à son propre corps et au corps de l'autre Germaine Richier n’a cessé de l’exprimer dans une œuvre à laquelle l’exposition de Genève donne toute son ampleur.

 

 

 






Germaine bon.jpgD'élagages en effacements, de boutures en érections l’œuvre garde sa force d’abrasion essentialiste. Un tel art n’a cessé de faire culbuter hors du corps  de rêve afin de s'incruster  dans la chair par les matières nobles et lui restituer une vérité foncière.  Par ses successives implosions l’œuvre ne referme pas l'être sur son manque : elle en dévoile  les stigmates  où s'échoue le désir.  Ici le fantasme vient buter. Pour une autre histoire. Plus réelle -  plus tragique peut-être ou tout simplement plus  dérisoire parce que profonde - issue de l'endroit où à la source éparse des racines irrigue l'étincelante épine.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08/12/2014

Florence Grivel & Julien Burri : yeux ouverts, yeux fermés

 

 

 

 

 

 

Burri.jpgFlorence Grivel & Julien Burri, « Ice & Cream – Humeurs glacées », Art&Fiction, Lausanne, 2014, 66 pages, 23 E?, 31,5 CHF.

 

 

 

Il y eut toujours chez Burri toujours des glaciations  :

 

« La froidure scintille,

 

Remplace les objets déconnus.

 

Penser en gestes, en couleurs,

 

Ne plus penser bientôt.

 

Appeler, mais dans l'oubli, personne ne se lève ».

 

Personne jusqu’à ce que que le gel des corps soit remplacé par un plaisir sciemment crémeux  :

 

« Ce que le froid a patiemment construit (…)

 

D’abord on ne voit rien ».

 

Mais peu à peu

 

« La chaleur défait les mailles

 

Du réseau cristallin

 

Le temps s’enfuit, coule des doigts »

 

Pour l’extase. Et si des reliefs ont longtemps nargués la mémoire du poète, ceux des crèmes glacés - que Florence Grivel façonne et empile à sa main - créent de nouvelles correspondances. Elles dépassent le pur jeu poétique et iconique. Existe toute une manière d’appeler la réalité et d’épeler le temps. Et ce à travers ce qui se déguste yeux ouverts, yeux fermés.  

 

 

 

Le délice prend le temps de passer l’écluse. Il possède des couleurs aux affres complexes. Car la glace donne des formes pour mieux les défaire. Elle s'incline peu à peu  vers la lumière intérieure. Le silence se fait. Mais Burri et Florence Grivel le raniment. Tel un chat il s'enroule dans la gorge.  Sur le clavier des sens tout ronronne et caresse.  Petit bonheur d'un sou (ou presque). En plein été l’hiver, en plein hiver le carnaval des anges chamarrés. Dans un tel plaisir (et un tel livre) tout oscille entre le retrait pudique et le crime abstrait, entre l'orgasme de la substance et le solipsisme des parfums.  L'ivresse se prend par les dents ou se laisse glisser déboulonnant en sirop toute pensée afin qu'elle devienne un sucre lent. 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret