gruyeresuisse

18/11/2014

Jeanne Susplugas et les prisonnières du désert

 

 susplugas 2.jpgJeanne susplugas, « Bases de données littéraires », coll L’art en écrit, Editions Janninck, Paris, 2014.

 

 

 

Poursuivant dans ce livre sa série de dessins intitulés « Containers » entamée en 2007 Jeanne Susplugas aligne des flacons de pharmacie dont les noms sont remplacés par des segments phrastiques issus de ses lectures (Despentes, Ellroy, Beigbeder, Darrieussecq, etc.).  L’artiste cultive un art de la citation qui est autant de dérision que d’un certain « neigisme évolué» (selon le mot de Jacques Lizène) addictif et médicamenteux qui devient l'aboutissement d’un art conceptuel faussement matérialiste et médical. Dessins et textes sont dans leurs jeux de renvois décontextualisés. Ils font un rappel à un art japonais de l’exquis déplacé vers un vérisme qui de l’addiction chimique peut passer à une emprise trash mais plus dans l’idée que dans la réalisation toujours impeccable.

 

 

 

Susplugas.jpgPar la subtilité des diverses touches noires de calligraphie, celle qui longtemps a pratiqué le recouvrement de surfaces  à coups de pinceau rond de différentes grosseurs  passe à une perspective brouillée. Tout signe d’appartenance ou de bienfait s’y trouve remisé. A la place de « marques » des médicaments surgissent des « insanités » empruntées aux auteurs cités et dont le propos lui aussi se trouve révisé par mise en bouteille.  La neige ne tombe plus du ciel : elle est contenue dans des flacons de pilules aussi amères qu’amènes avant d’être renversée dans un bain de Vodka où elle reste un temps en suspension, en harmonie à haut risque. Si bien que tout dans le livre oscille entre le rassurant et l'étouffement, le Lexomil et le cauchemar, entre le cocon sans limite et l’enfer chimique  dévorant les prisonnières de déserts d’ivresse ou d’ennui. Vivifiant à souhait.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Brigitta Malche : chemins de lumière

 

 

 

 

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Partant – à l’origine – d’un art proche de celui de l’école de Zurich, Brigitta Malche a glissé insensiblement vers un graphisme qui promet d’étranges Ex-votos par l’intervention d’un érotisme métaphorique. Il ne s’agit en rien de reliques mais plutôt de support à la réflexion sur le féminin de l’être. L’artiste en montre le chemin sans jouer les Madames Edwarda chères à Bataille. Tout un déplacement de l’éros a lieu. Il s’habille de subtilité et de finesses afin que le fantasme ne pousse plus comme du chiendent. Sous forme d’aporie le corps danse avant de s’envoler comme un ange en virtuosité plastique.

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On est loin de ce que Poe avait imaginé dans le tableau que Roderik Usher avait peint : à savoir la femme telle une maison en chute « représentant l’intérieur sombre d’une cave ou d’un souterrain ». Avec Brigitta Malche nul souffle de l'effroi. Bien au contraire.  Par sa vision de la féminité elle lutte afin que le réel devienne un peu moins mal, un peu plus humain. L’artiste arrache le féminin au monde nocturne où beaucoup veulent l’enfermer. La femme  n’est plus sa mélancolie.  Le graphisme danse. Nul épi ne vient le contrarier. Le noir devient lumière sur le lait preux du papier.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

17/11/2014

Ben et Bâle

 

 

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Ben reste un artiste résolument français « On peut se coiffer Africain. Mais pas Alsacien ou Breton Ce n’est pas juste » écrit-il dans son « journal » au quotidien. Mais il n’oublie jamais ses racines suisses et voue un intérêt à la foire de Bâle. Il trouve là un formidable rassemblement de la création et refuse de proposer la moindre critique à ce qui est présenté comme de ce que lui-même offre dans ses créations : « Tout est bon, il ne faut rien jeter.  Ni mes boutons de culottes, ni les trous, il ne faut rien jeter et ne pas s’arrêter ». Qu’importe si à Bâle comme ailleurs tout le monde porte jeans, iPhones, Nike, sac à roulette.

 

 

 

Pour exister dans la foire le moteur de Ben  n’est de celui de  Tinguely. Il a soin de préciser : « Tinguely c'est un spécialiste des moteurs. Mon côté Suisse, c'est de mettre de l'ordre. Mettre un lit double au milieu de la rue ». Ainsi continue-t-il fidèle à Fluxus et à une forme de situationnisme d’afficher sa création face à la culture. Pour Ben cette dernière « prend votre temps libre pour vous remplir la tête de noms propres  pour que vous puissiez frimer dans les cocktails  devant les filles et avoir l’air de savoir ». Exit donc la gloire que les artistes réclament mais que le Niçois ne parle qu’en voguant dessus même s’il préfère à ce prurit de l’égo les  idées. Et qu’importe s’il se prend un peu les pieds dans ses démonstrations en affirmant : « presque tous les artistes d’art contemporain aujourd’hui  sauf Duchamp  ont mis tous leurs œufs dans un seul panier  et se sont spécialisés  pour qu’on les reconnaisse  à faire le même truc mille fois. Moi je n’y arrive pas ». Voire… Que sont ses slogans écrits sur support sinon une marque de fabrique et même une succession de produits dérivés ? Rendons-lui toutefois ce qui lui revient.  Des projets diversifiés Ben n’en manque pas.  Il caresse par exemple le projet d’ouvrir un zoo pour espèces vivantes génétiquement modifiées et celui de devenir un danseur de tango. Ses cheveux argent teint le mettent dans les conditions idéales.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret