gruyeresuisse

26/09/2013

La gravure au noir selon Rudolf Reumann

Reumann 1.jpgDe Soleure, à Edimbourg et à Berlin puis à Thonon-les-Bains et à Genève Rudolf Reumann  propose des œuvres saturées de matières ou de couleurs  appliquées en pans larges. L’image parfois devient un panneau riche de symboles où tout finit par s’égarer. Tout sauf les traces de couleurs. Elles transforment chaque pièce en un fantôme capable de générer l’émotion. Rudolf Reumann ne prétend à rien d’autres. Au  regardeur de chercher une route de nuit ou de jour en fonction des tonalités des oeuvres.

 

Pour leur créateur les songes sont toujours vrais. Ses gravures et leurs hauts fonds  les propagent comme des algues paradisiaques ou infernales. Il faut les regarder avec toute la lumière et l’obscurité qu’elles recèlent. D’une technique à l’autre le sang noir s’élance, la chaleur s’enfle. L’artiste fouille les recoins et  soudain la noirceur ne résiste pas sous le sceau de la fusion et de la rapidité. Totems, assemblages, structures graphiques retiennent  dans des plis où se verse - mais pour la concentrer - l’étendue.

 

Reumann 2.jpgParfois avec les violences du sombre parfois avec la douceur de bleus célestes le monde immobile tremble. Le regardeur est contraint à un face à face avec des cubes de lumière noire ou claire. L’artiste ne craint jamais de créer les choses impossibles à décrire.  Ses gravures deviennent  une image aux mille yeux. Ils sortent de leur orbite là où la couleur brûle la lumière ou la fait surgir de ses terriers. Dans sa pulsion créatrice l’œuvre an noir  invente une profusion de figures nocturnes ou de signes d’un monde brut. Mouvements, éclats, irréalités (apparentes) des choses. Le jour, la nuit, la nuit, le jour. Et quand dans son atelier le silence frappe : l’artiste lui ouvre la porte pour le transformer en bruit.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Les œuvres de Rudolf Reumann sont visibles entre autres dans son atelier de Thonon les Bains et au Centre de Gravure à Genève.

 

 

25/09/2013

Benjamin Vurlod : l’espace entres les mondes

 

Vurlod 3.jpgTout l’art digital du jeune créateur et entrepreneur de Vevey Benjamin Vurlod  repose sur une ambition majeure : créer des « jeux » capables de proposer visuellement des courses errantes en des territoires inédits. Ils ouvrent des espaces-temps entres les mondes – ciel ou terre qu’importe. Combinat des formes, mélangeant divers proportions, se livrant à des calculs obsessionnels l’artiste atteint un lieu « intervalle » plus qu’interlope. Visiter son œuvre revient à être saisi, par la magie du virtuel, à des coloris surprenants et des rapprochements inédits où la gravité s’émet sous forme d’humour.

 

Des parallèles se résilient mollement, des collines prennent de nouvelles découpes. Tout un filtrage s’exerce à coup d’angles subsidiaires. La fixité comme le mouvement sont dictés par des lois où l’aridité procède du tact. Des points d’accroche et des instructions de broussailles emploient l’étendue à son renversement. Tout y coulisse selon de nouvelles conjectures. Elles donnent au plan une valeur opérationnelle.

 

Vurlod 1.jpgLa valorisation du surgi s’invente selon des procédures qui abrogent ou actualisent les vieilles structures de l’imaginaire. Plus que jamais celle-ci reste la folle du logis. Toutefois ses incartades sont essaimées par des interfaces capables de générer sous les fouillis des pixels une émotion coursive. Les œuvres tirent donc  leur beauté d’un béta langage tout sauf « bêtabloquant » puisqu’il recèle pour le regardeur des énigmes non résolues et fait travailler autant son émotion que son intelligence.

 

Dès lors sous le sceau des fréquences numériques l’artiste fait du geek qu’il est un poète qui s’ignore peut-être.  Car chez lui l’hybride immatériel génère des évidences qui ne le sont pas encore. A ce titre Benjamin Vurlod est donc bien poète mais aussi un magicien des codes et des algorithmes. En menant au mieux ses projets il décale la stabilité des choses et du réel dont l’ensemble  paraît de plus en plus encombrant.

 

Aimant emboîter les unes dans les autres des aires de crispation l’image devient polyphonique et pose parfois de grandes questions sans (trop) en avoir l’air. Par exemple derrière une tête de mort se cache un crustacé : il est tout  autant le crabe symbolique d’une maladie qu’on n’ose pas nommer. Mais dans de telles ambiances narratives se créent des modifications où le morbide devient hollywoodien.

 

Vurlod 2.jpgL’artiste suisse trouve donc toujours un moyen de ne pas se laisser enfermer dans des schémas acquis. Si bien qu’insensiblement  et sans qu’on y prenne garde l’œuvre devient une poétique en acte des théories digitales, un traité des couleurs et de l’imagination et du plus court chemin de  la réalité au rêve. Et ce coup d’envers sous les reliefs, de vernis sous les gouttes, de carrés circulaires et de cercles en longueur.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Sur le « Digital Kingdom » de l’artiste : voir le site de son office : "Creativity Hunter".

24/09/2013

Les stratégies brûlantes et glacées de Fabian Guignard

 

 

guignard 1.jpgChez Fabian Guignard le corps s’allonge à la verticale, se dresse à l'horizontale. Il s’étire sans se plaindre de la lumière qui s’accroche  en noir et blanc sur les couleurs sombres de dessus chics qui le recouvrent.  Ce noir et blanc a priori n'est pas fait pour le plaisir : plutôt pour les soupentes de l’austère. Du moins en apparence.  D’autant que les modèles ne jouent pas les cajoleuses. Au contraire. Elles ne cherchent pas à séduire par effet de luxure. La volupté, la sensualité est chez le Genevois plus complexe. Parfois - mais parfois seulement - la chair est esquivée au profit des aspérités osseuses  afin de na pas limiter le corps à un simple ornement de matière. La lumière y joue  une nouvelle fois mais différemment : des photographies émergent une rêverie architecturale.

Quoique photographe de mode Fabian Guignard fait passer  d’un univers surchargé d’images à celui d’un état où le temps se défait. Ses modèles semblent errer au fond d'un instant sans borne. Perdurent des zones  d’ombres, des seuils lumineux et quelques gradients de clair obscur.  Chaque prise oriente vers on ne sait quel abîme ou vers quelle faille sinon et surtout celle d’un désir plus vital que banalement sexy.

Une telle approche situe Fabian Guignard parmi les grands photographes actuels de son domaine : la mode. Domaine d’ailleurs qu’il dépasse. Qu’importe le joug des commandes auquel il répond : quoique supports marketing ses photographies préservent leur autonomie et leur liberté. En conséquence le créateur remet insensiblement en question le rôle dévolu à ses modèles. Telles des insomniaques rêveuses elles veillent et s’amusent, car le Genevois  tient à mettre en scène non seulement l’exhibition mais sa feinte.

guignard 2.jpgPar les angles de prises de vue, les postures des modèles et le noir et blanc l’exhibition est  froide et fiévreuse. La femme théoriquement objet de publicité redevient un concept éthéré sans pour autant être comme chez Lagerfeld une simple « idée ». Certes elle garde son rôle "commercial" en restant la prêtresse démoniaque qui semble instaurer un « tu dois regarder, ne regarde pas ». Il n'empêche : Fabian Guignard plus que l'exhiber retrace l’histoire du désir. Reste la tension voluptueuse et glacé d’un corps parfait dans ses lignes. Il engage comme chez Avedon le regardeur en une situation duale. La beauté offerte s’oppose à l’état fermé, mais sa conquête est impossible.

Le photographe crée une ouverture qui lève le secret de l’intime. Mais ses clichés refusent de faire partager ce secret.  L’artiste fonde donc entre son modèle et le voyeur une communauté inavouable.  L’intime n’est plus tenu au secret mais il demeure caché par ce que l’artiste en dévoile. Une telle photographie invite donc au partage comme à l’interdit.  

Jean-Paul Gavard-Perret