gruyeresuisse

12/03/2015

Caquets visuels de Michel Lagarde

 

 

 

LAGARDE BON.jpgMichel Lagarde, du 12 Mai au 27 juin  Espace Cyril Kobler Genève 

 

La séduction est créée chez Michel Lagarde par deux éléments majeurs : la scénographie impeccable en noir et blanc et les scènes grotesques dont l’artiste devient le bouffon solennel et dégingandé. Jeux d’ombres et de clartés créent des narrations insolentes, hétérogènes capables de ravir autant les enfants que les amateurs pointus de photographies contemporaines. Le présomptueux s’y affiche comme tel dans un arbitraire comique. Celui-ci modifie les lois de la représentation mais surtout propose une émotion très particulière. L’œil navigue dans une fantasmagorie  où le réel est une hypothèse vague mise à mal par ce que l’artiste « grime » en ses cavalcades farcesques sur-jouées. Le réel devient baroque : il est autant décanté que dilaté. La musique semble martelée par des sourds-dingues dans des Scala de mille ans où - transformé en exécuteur des offices iconoclastes - Lagarde devient un Professeur Tournesol jouant du cornet acoustique. Sorte de flamand rosse de toutes les Lady Chatterley de la terre il surgit en des scènes burlesques de ses « dramagraphies » aux « sagittations énhaurmes ». A travers cette fantaisie, celui qui poétise toujours plus haut que le Q.I. requis, martyrise avec régal le réalisme pour le plaisir du spectateur. En ronde bidoche de pacha ou sous maigreur d’ascète le metteur en scène et en images se met au service d’extases comiques. Son « show must go on » à la régalade : le monde semble péter un câble mais reste néanmoins composé de manière spectrale et solennelle. L’outrage aux bonnes mœurs peut donc être remis en toutes mains car le champion du caquet visuel préfère la plaisanterie à la provocation.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Fifo Stricker : corrections de l’attendu

 

 

FStricker.jpgifo Stricker, « Œuvres récentes », Galerie Patrick Cramer, Genève, 19 mars - 26 mai 2015.

 

Dans les œuvres de Fifo Stricker les formes structurent l’espace vers un autre but que l’ornemental. Elles sont là pour solliciter l’imaginaire et l’attention du spectateur de passage. L’artiste s'exclut de la manipulation, de la séduction, de la provocation, bref de tout ce qui engendre du factice, du factuel, de l'évènementiel. Il joue sur un "contingentement" (Didi-Huberman) qui s’éloigne du pragmatisme comme d'un pur état d'âme.

 

Stricker 2.jpgLes oeuvres offrent un état de transformation du monde. En surgit l’exclusion de la paraphrase : tout est "à l'image" en une suite d'anaphores. Elles sortent de la clôture habituelle de la représentation. L’œuvre garde comme origine un mouvement vital. L’animal plus ou moins hybride règne. Il fait lever un monde dans la grotte mentale par l’émotion travaillée, développée en sortant le réel de ses apparences. L’évidence à chercher est dans l’ébranlement qui restitue la présence de l’enfoui, du lointain. Formes et couleurs remontent vers l’abrupt. Elles ruinent les pentes raisonneuses du regard dans l’arsenal superbe d’une « ménagerie » où les formes vivent d’un éclat qu’elles mènent à leur terme sans souci du proche et de l’immédiat.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

11/03/2015

Frédéric Gabioud le radical ou la sur-vie de l’image

 

 

 

 

Gabioud.jpgLe Vaudois Fredéric Gabioud crée le maintien du mystère de l’image juste sur une ligne ou un plan de flottaison. L’image devient une peau fuyante et ironique en digression de couleurs. A la fin de l'une se montre l'ailleurs de l'autre, mais ce sont deux exclusions qui se superposent. De reprises en reprises, de plans en plans s’instruisent un flux persistant et une dispersion de l'image. Ils consacrent le lieu où - non à force mais par force - il n'y a plus rien à montrer, ou presque. Manière d’ironiser l’art que l’œuvre rend incertain voire « inexistant ». L’image ne sauve rien, enfonce un peu plus mais rend sensible le seuil de l’égarement et de l’errance. Créer devient  l’  « erreur » essentielle dont on ne se remet pas, dont l’image semblerait ne pas sortir « vivante ».

 

 

 

Gabioud 2.jpgOr paradoxalement elle devient sur-vivante. Gabioud va ainsi au et à bout de la représentation. Elle paraît s'effacer sans pour autant renoncer à son immensité errante selon une forme d'épure  minimale et radicale qui  tente de dégager l'essence même de l'art avec lequel le jeune créateur a choisi de se battre et de s'exprimer.  Le regardeur ne sait plus où cela mène, ce qu'y va être touché - sinon l'inconnu. Regarder revient  à avancer à tâtons, dans la nuit des apparences. Preuve que si un artiste savait ce qui va s’imager, ça ne serait pas la peine. Ce ne serait plus la peine de créer.


Jean-Paul Gavard-Perret


Frédéric Gabioud, ECAL Lausanne, Quark Genève.