gruyeresuisse

03/01/2015

Les marcheuses ailées de Dan Scher

 

Dan Scher.jpgNon sans légèreté et fraîcheur Dan Scher propose ses marcheuses au long cours. Elles semblent maintenir leur direction vers le futur même lorsque la terre s’efface et que les songes perdent leur point d’appui. L’hiver du cœur et l’inertie n’ont pas de prises sur elles. Pas de lassitude océane :  leur rythme est une réponse à tout ce qui dans la vie peut paraître lourd et froid. Les amarres sont larguées, toute adhérence au sol est limitée.  De telles égéries décadrées vont par effet de « bas »  et de jambes vers  plus de détachement. On ne sait où mènent ses jambes : jouissance ou abstinence ? Confusion ou distance ?

Dan Scher 2.jpgCe qui compte  demeure plus simple et compliqué :  ici « les jambes sont faites pour marcher » (comme dit la chanson d’Hazelwood  chantée par Nancy Sinatra) mais le Lausannois d'origine américaine rappelle  que trop d’artistes oublient de miser sur l’action. A l’inverse Scher la provoque, l’illustre, l’anime donnant à la fixité de l’image la preuve irréfutable qu’elle porte en elle une énergie imitative et entraînante. L’identité n’est plus importante : la présence n’est pas celle de l’individu mais le mouvement qui déplace les lignes et provoque une adhésion au monde des rythmes et des couleurs par des chorégraphies aux fantaisies ironiquement militantes et militaires.


Jean-Paul Gavard-Perret


12:48 Publié dans Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

02/01/2015

Alexia Walther : le grelottement existentiel

 

 Alexia Walther.jpgAvec Alexia Walther la réalité cesse d’être ordinaire au sein même de sa banalité. Elle n’est plus simplement celle que l’on connaît et qui se reconnaît en cette reconnaissance. Elle échappe au temps et à l’espace quotidien au sein même du temps et de la vie de tous les jours réorganisée en mises en scènes et décadrages. Le regardeur est face à une réalité émergente qui appartient au réel mais qui introduit une distance entre ce qui est et la manière dont la réalité est saisie. On peut appeler cela une distance critique. S'y exerce à tout moment une vigilance esthétique qui régente chaque prise. Celle-ci n’est pas un désaveu du réel mais la manière de lui faire résistance. Elle oblige le regard à s’identifier à ce qui dans le réel est passablement étranger, elle contraint à se reconnaître dans un miroir où surgissent des vérités que nous tentons d’éviter.

 

 

 

Alexia Walther 3.jpgLa photographe crée une puissance de mise à nu de corps recueillis dans leurs assises charnelles. Les scènes captées dans leur minimalisme aride et sans fioritures qu’elles soient de rues ou intimes affirment un dédoublement entre une intériorité de l’être et l’extériorité qui la suggère. L’image se confond avec des personnages dont on ne sait rien mais qui néanmoins font corps avec nous  et qui deviennent une visibilité de qui nous sommes.  Alexia Walther n’interrompt pas leur vacarme mais suggère au milieu ce qu’il en est de l’abandon, du silence et de la perte (quelle qu’en soit la nature). Par le dépouillement des clinquants de certains ancrages réalistes  elle passe à une extrême exigence d’introversion. Le monde extérieur est là mais il se tient en retrait des choses, des situations : il se replie vers son cœur de déshérence. Ce qui est montré ne pourrait se dire par d’autres vecteurs. Il s’agit de scruter le réel de la réalité là où presque physiquement s’éprouve soudain l’existence de la manière la plus violente et pénétrante. L’image prend le relais des mots pour que ce perçoive un abîme quotidien inaccessible au verbe. Quelque chose de radicalement caché, fermé et tu s’ouvre et témoigne d’un grelottement existentiel.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

01/01/2015

Alexis Georgacopoulos : le territoire miné des choses

 

 

 

 

Alexis Georgacopoulos.jpgA travers les œuvres d’Alexis Georgacopoulos - qui fit ses classes à l’ECAL de Lausanne - des flaques surgissent  dans le ciel et des trous   sur le sol. Chaque objet contient  un temps plein, un temps mort, une boîte noire ou  un blanc bol. Les robes à fleurs sont dévorées par des plantes carnivores élancées sur leur tige. En bas (de soie) la rivière, en haut (de chausses) le chemin entre il n’y a pas grand-chose sinon des farces. La lune montre sa face cachée : un viaduc s’y élance sur ses précipices et chevauche des voix lactées façon Nestlé. Toutes les choses mortes s’animent, habillées et coiffées de manière intempestive. Elles font ce qu’elles peuvent : certaines partent, d’autres reviennent. Il pleut des formes sur le monde. Cela a à voir avec un désir pas forcément sexuel.

 

 

 

AlexisGeorgacopoulos 3.jpgIl faut chercher ailleurs et se demander ce qui reste des mots et des choses. L’artiste en polit les galets ou le baigneur. Tout chaloupe sur le Léman quand soudain le ciel est à la portée d’une haute colline. Sous son ourlet renflé le réel bafouille. Chaque chose qui va à la chasse perd sa place. On peut néanmoins la trouver gironde et pas seulement du côté de Bordeaux. Tout ce que l’artiste  expose ou crée semble donc  une note en marge d'un texte totalement effacé. Nous pouvons plus ou moins - et d'après le non-sens de chaque objet - déduire ce qui devrait être le sens de toute image. Mais il reste toujours un doute tant les sens possibles en telles créations.  L’espace est à l’intérieur de l’espace. Il n’est pas à l’intérieur de telles choses. Cela leur donne toute leur présence. L’espace qui n’est pas là se donne à elles. Il est  soufflé. Restent des survivances, des hantises. Bref une inquiétante mais drôle étrangeté.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret