gruyeresuisse

08/03/2017

Gabrielle Jarzynski et Smith Smith : une étrange visite



Smith Smith 2.JPGA l’intensité du texte puissant et luminescent de Gabrielle Jarzynski répond en parfaite équivalence les peintures de Smith Smith. L’ensemble tient de la perfection intense, profonde (dans le bleu d’une « nuit américaine » et le rose baiser et le rouge sang). La jeune poétesse de 31 ans (auteure de « Bout de ficelle »et « La mue ») poursuit un travail d’écriture « au couteau » donc radical. Le texte ressemble à un scénario violent que Smith Smith scénarise à sa manière. Le sadisme de l’homme, le masochisme de la femme sont transfigurés en un espace plus mental que celui du texte. D’où ce renversement étrange, paradoxal et sidérant.

Smith Smith.JPGFrank Smith qui affectionne les situations et les textes paroxysmiques où les vies s’échouent trouve donc là une matière idéale. Décontextualisant la situation que le texte propose, il donne aux deux héros une envergure encore plus universelle et cinématographique que celle proposée par Gabrielle Jarzynski. Celle qui dit « je » devient un « héautontimorouménos » baudelairien d’un genre particulier. Puisque son bourreau (« à l’écran ») devient d’une certaine façon sa victime. Elle en tire du plaisir. Lui, il restera « gros jean comme devant ». Smith Smith 4.JPGL’ensemble crée un corpus passionnant. Sous couvert de la fiction, de l’image et du fantasme, victime et bourreau sont déboussolés et le jeu texte/image chamboule leurs rapports. L’une « meurt » (d’une petite mort) l’autre pas. Les deux restent en sursis dans ce film en couleur en une polysémie en apparence contradictoire mais au final destinée à produire une virulence unique.
Jean-Paul Gavard-Perret

Gabrielle Jarzynski et Smith Smith, « Un vendredi matin », A/Over éditions, 2017, 19 E..A noter ; exposition Gabrielle Jarzynski et Lucie Linder « La Mue », du 16 au 29 mars 2017, Point Éphémère, Paris.

 

07/03/2017

Pierre Garnier : à la surface

Garnier 2.jpgPierre Garnier, « Points, lignes, soleil. Anthologie 1984-2013 », Héros Limite, Editions, 218 p. 2017, 28 CHF.

Pierre Garnier (1928-2014) sous ses apparents avatars et évolutions demeurera un poète majeur. Son univers fantomatique est fait de formes soufflées sur le support papier et comme exhalées par celui-ci. Le poète (amoureux) le proposa d’abord au sein d’une écriture essentiellement visuelle. Puis c’est à coup de vignettes - et en particulier dans « Une mort toujours enceinte » - qu’il créa et « peignit » un univers mâtiné d’auras cendrées, de traces en disparition en un monochromatisme qui demeure malgré tout aérien et comme impalpable sinon lorsqu’il est arrimé par quelques éléments plus « durs » où le regard tente de s’accrocher. Garnier 3.jpgLes flux dynamiques du spatialisme de l’auteur ( et de son épouse Ilse) continuent donc de hanter la poésie contemporaine. Plus que les mots par eux-mêmes, leur agglomérat plastique fait sens. Chaque corps-texte de l’époque spatialisme comme plus tard des textes tels « Jeanne d’Arc et Othon III » ( faussement historiographiques) renvoient au pouvoir de la poésie à reconfigurer la hantise en forçant le cortex.

Garnier 4.jpg

 

Moins délirante qu’il n’y paraît la poésie de Pierre Garnier fut et reste convulsive. Les mots possèdent un impact inédit. Il ne s’agit plus de lire en longeant le talus des lignes d’un langage-doigt. Il s’agit d’en remodeler l’argile. La langue devient un feu sacré tissé en torsades et échos épars où se laissent capturer des linéaments sur la surface qui fait peau neuve par effet de plis et de vagues des vocables Garnier provoqua la transsubstantiation du pouvoir idéalisant comme fantasmatique de la littérature. Garnier 5.jpgElle s’est mise à divaguer par déplacements et glissements. Chaque page renvoie à son propre pouvoir de reconfigurer la hantise en proposant plus une direction qu’un sens. Ce dernier n’est plus donné à lire mais à regarder. Une telle poésie cherche donc la proximité de la pulsion et un parfait détournement du romantisme attaché (à tord) au genre.

Jean-Paul Gavard-Perret

04/03/2017

Fragments du discours plastique : Nicolas Momein

Momein.jpgNicolas Momein, « Bouilleur de savon, fragment », - Topknots, 2017,Villa du Parc, Genève

 

 

 

 

 

Momein 4.jpgNicolas Momein mixte fiction et réalité. Ou plutôt la fiction se crée par des fragments de réalité. Toutefois - une fois l’exposition terminée - la tonne de savon transformée en cubes de savon de 300 grammes va perdurer, « frictionner » en dépositions qui échappent à l’artiste. Ce qui fut structure dense et aérée reste à la poursuite de l’impossible. Le tout dans un état intermédiaire entre absence et présence. Au plaisir de l’ensemble va se succéder une vie secrète en une suite de moments délicieux où peuvent se mêler le travail du regard et d’autres sensations tactiles et odorantes.

Momein 3.pngL’artiste crée un mouvement particulier qui ouvre l’art à une autre expérience. Si bien que l’art devient ce "qui ça / jamais là où" (Beckett). Même si bien sûr se retient le lieu que Momein a construit et où tout a commencé. Après l’assemblage se crée un éparpillement qui n’est pas forcément fracture. Pour revenir encore Beckett « quelque chose suit son cours ». Le tout selon une perspective contiguë aux travaux de l’artiste et en les ouvrant pour une relation à l’art difficilement conceptualisable.

Momein 2.jpgDe l’assemblage complexe constitué comme sens succède une langue en morceaux et un pas au-delà. L’œuvre disparue à la fois persiste, résiste et reste inaccessible. C’est donc aussi autour de cette absence présence que s’organise une promesse. S’agit-il de ramener dans et par le langage quelque chose qui serait enfoui ? Sans doute. D’une part parce que l’œuvre reste difficilement extirpable et demeure et d’autre part parce qu’il ne s’agit pas de faire de l’art une simple clé qui permettrait d’atteindre une placidité irrécusable. Elle donne sens mais se poursuit en une présence « in abstentia » et memento mori. A nous d’en faire bon usage.

Jean-Paul Gavard-Perret