gruyeresuisse

22/06/2014

Nécessaires aberrances de Renate Buser

 

Buser baroque.jpgRenate Buser, „Barock“, Abbatiale de Bellelay, 14 juin – 17 juillet

 

 

 

 

 

Photographies monumentales et installations; brutalisme et sophistication baroque font de l’œuvre de Renate Buser une approche toujours particulière des architectures. Les mélanges des temps  ne cessent de bouger à travers la mémoire en mouvement de lieux et d’espaces que la zurichoise décale afin que s’y portent de nouveaux regards. Elle déplace sinon les montagnes du moins les murs par ses immenses affichages qui sont autant de draps de douceur. Le temps y défile mais Renate Buser le défie, le dépasse en ses effets d’écrans. Enluminures des palais, façades modernes sont troublées de narrations plastiques intempestives. Les étoiles sont belles au dessus de ces propositions. Parfois la lune nous y saisit et nous force à nous jeter dedans. La veine est de fait fantastique. S’y retouvent un exotisme temporel concret et une poésie cosmique. Il existe un mélange d’humour sans plaisanterie et d’inquiétude sans gravité. Le monde urbain, moderne, quotidien comme celui du passé possèdent soudain un physique déréglé. De telles aberrations sont autant des comptes rendus imperturbables que le produit de la jubilation d’une créatrice libérée de toutes les pesanteurs des murs et de leurs limites.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

20/06/2014

C’est du Joly

 

 

Yves Joly.gifLuc Joly, Dubner Modern, Lausanne

 

 

 

La réintroduction de l’humour dans l’art est chez Luc Joly tout sauf caricatural et simpliste. Le Genevois fait surgir l’absurde selon des procédures où l’ironie est moins dans la narration que par les stratégies plastiques et leurs célébrations intempestives et décalées. L’artiste ne cesse de prendre à revers la représentation du monde (que le dessin décale) et la perception du spectateur. Partant de la problématique de Marie-José Mondzain sur la conscience imageante il montre comment se construit à notre propre insu la lecture du réel et combien - comme le disait déjà Pascal - la perception est « maîtresse de fausseté ». Proche du concept mais ne s’y limitant absolument pas l’œuvre remodèle le corps et le monde.

 

 

 

Yves Joly 2.gifAu rigide Luc Joly préfère le déphasage. Il « pourrit » le pestilentiel du réel afin de laisser place à une un oeuvre « pistil en ciel ». Le soleil y tape dur comme un boxeur même s’il n’est pas directement présent. Une force juvénile et démystificatrice fonctionne parfaitement. Plus besoin de prendre la fuite, de se jeter dans le Rhône pour quitter la Suisse. Mieux vaut attendre, devant chaque image qu’elle nous jette dehors comme le ferait un patron de bistro.  Nous entrons dans le non stratifié à la jonction de divers mouvements iconoclastes. A l'image se mêle au besoin le visible du texte. L’art devient par excellence le lieu de sa mutation farcesque. Les questions qu'elle pose sont les questions essentielles en des zones d’épissure ou d’hallucinations.

 

 

J-Paul Gavard-Perret

 

19/06/2014

Tika à la renverse ou les dédoublements

 

 

Tika.jpgTika (Maja Hürst) fait de ses déplacements ses racines. La Zurichoise vit à Berlin, Zürich, Rio de Janeiro, au Caire, à Mexico City., New York et bien d’autres villes encore. Elle a néanmoins découvert dans son pays natal son langage plastique fait de peintures (murales ou de dimension plus petites), gravures sur bois, papiers découpés. Il essaime sous formes de geishas, aztèques, indiens, sirènes, pharaons et personnages intimes (dont sa mère). Surgit aussi toute une animalerie : tigres, paons, hiboux, colibris, renards et poissons. L’artiste aime surdimensionner certains membres

Tika 2.png

de ses personnages donnant ainsi libre cours à une ivresse vitale et énergique. Il y a des arrêts, des écarts. Ils interrogent par les métamorphoses des êtres l'espace et le temps là où une pointe dresse son pal,  une forme pend.

 

 

 

Tika 3.jpgUn tel travail s'attache au corps, en est le lieu. Le lieu intermédiaire. Le lieu de change. Notre corps est soudain lié à un monde que nous ignorons : rien de plus urgent que d'en tenter l'anatomie. Ajoutons que ce que l'artiste crée comporte un plaisir particulier : celui d’une douleur déplacée donc d’une délivrance. Le trajet de la langue plastique va du réel au virtuel mais c'est, à la base, un trajet physique, un trajet dans le corps. La difficulté d'en parler tient à ce réel et ce virtuel. Les deux mots sont d'ailleurs approximatifs.  Le problème est la sortie vers l'extérieur à travers l'émission des formes et des couleurs qui traduisent et détournent un état physique à travers l'imaginaire débridé et multi culturels de Tika. Elle prouve  que ce qui "va de soi" nous masque ce qui est. Il faut toujours aller plus profond. Déplacer. Et le déplacer incite au complet dépassement. Il fait surgir l'autre, notre double. Celui qui ne nous dédouble pas (ce serait l'aliénation) mais nous rend plus plein.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret