gruyeresuisse

04/10/2017

Carla Sozzani : coques en stock

Le Locle 2 So par Issermann.jpg« Entre l’art et la mode : photographies de la collection Carla Sozzani », Musée des beaux-arts, Le Locle, jusqu’au 15 octobre 2017

Jouant un rôle fondamental dans la mode et l’art depuis le début des années 1970, Carla Sozzani collabore avec de nombreux photographes en devenant rédactrice en chef des éditions spéciales de Vogue Italia et du ELLE italien. Elle accompagne de nombreux créateurs, fonde à Milan la Galleria Carla Sozzani, spécialisée dans la photographie puis « 10 Corso Como », le premier concept store. Il a essaimé dans divers lieux : Séoul, Shanghai, Pékin et prochainement New York.

Le Locle.jpgLe musée des beaux-arts du Locle, permet à la conceptrice - image parfaite d’une sophistication contemporaine - d’ouvrir les portes sur sa collection personnelle de photographies. 70 artistes sont représentés choisis par Fabrice Hergott, directeur du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Tous les grands noms sont là. Citons subjectivement et par goût personnel, Avedon, William Klein, Man Ray, László Moholy-Nagy, Dominique Issermann, Leni Riefenstahl et Francesca Woodman.

Le Locle Woodmann.jpgSans être thématique a priori, l’exposition met en exergue le féminin en noir et blanc. Le choix marque un goût pour le minimalisme sophistiqué et le mystère. Carla Sozzani retient les images où la femme se « dérobe ». Les photographes féminines plus particulièrement (Issermann, Woodward) suggèrent une féminité plus profonde que légère. Vénus y est moins objet ou proie que sujet au sein d’harmonies et d’émotions inédites. La créatrice sut souvent les découvrir et les éprouver avant bien d’autres.

Jean-Paul Gavard-Perret

(photos de D. Issermann et F Woodmann)

02/10/2017

Godard, toujours

Godard.jpg« Grandeur et Décadence d’un petit commerce de cinéma » date de 1986 et fut commandée par TF1 pour une série policière. Côté genre, il s’agit d’un faux - même s’il est jonché de cadavres dont le principal est celui du cinéma. Godard raconte sa mort annoncée et organisée par l’argent douteux et la télévision. Trente ans plus tard et l’arrivée du streaming et de différentes techniques avancées le constat n’en est que plus évident.

Le roman de Chase est un prétexte comme le fut celui de Moravia pour « Le Mépris ». Le scénario résumé ne donne qu’une vision tronquée du film. D’un côté le metteur en scène prépare son film et fait. De l’autre le producteur tente de réunir des capitaux douteux. Entre les deux la femme du producteur voudrait devenir actrice…

Godard 2.jpgMais sous l’histoire se cache un autre film. Son titre complet est “Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma révélées par recherche des acteurs dans un film de télévision publique d’après un vieux roman de James Hadley Chase ». Godard ne se préoccupe guère de ce dernier. Son chant du cygne reste une manière de remonter le temps avec gravité, drôlerie et un goût pour l’émotion qu’il demeure - plus que Tuffaut lui-même - capable d’instiller.

Godard 3.jpgCette oeuvre possède une beauté crépusculaire. Son sujet est aussi (ou avant tout) une histoire d’amour. Le sexe est traité de manière subtile là où tant d’autres joueraient des évidences. En 1966 Godard écrivait : « Le seul film que j’aie vraiment envie de faire, je ne le ferai jamais parce qu’il est impossible. C’est un film sur l’amour, ou de l’amour, ou avec l’amour ». Ce film prouve le contraire. Et si on y réfléchit bien tous les films classiques de Godard sont des films d’amour. Il a réussi à le montrer même dans des productions plus politiques : qu’on se rappelle des séquences avec Anne Wiasemsky dans « One plus One ».

Godard 4.jpgGodard reste ici tel qu’il est (les mal embouchés diront tels qu’il fut) avec son goût pour les citations et références littéraires, picturales, musicales, pour les mots et leurs inserts mais aussi pour la beauté incomparable des prises. Elle fait du créateur un maître absolu du « filmique » pour reprendre le mot de Barthes. Cette oeuvre sera pour beaucoup une découverte qu’il ne faudra pas rater. Car il s’agit aussi d’un film d’acteurs. Provocateur et nostalgique, Godard film les femmes de manière inégalable et permet à Jean-Pierre Léaud et Jean-Pierre Mocky de devenir les éléphants dans ce brillant cimetière où le cinéma apparemment (presque) léger n’a jamais été aussi vivant.

Jean-Paul Gavard-Perret

Le Paris Texas de Kourntey Roy

Courtney.jpgQuittant un humour qui lui est cher mais poursuivant ses fantasmagories hollywoodiennes où se mixent les réalisations technicolors des années 50-60 à un univers lynchéen, Kourntey Roy reste une photographe majeure de l’époque dans sa nouvelle série « Sorry, No Vacancy ».

Ses œuvres mêlent l’hyperréalisme au rêve. Et c’est pourquoi son Texas n’est pas loin de celui de Wim Wenders. La femme n’y est pas mieux traitée même si ici elle est victime d’une cause qui n’est pas forcément psychologique. Ne serait-elle pas prisonnière des images qui la mangent comme elles démangent celle qui en est à la fois la créatrice et le sujet ?

Courtney 3.jpgLouvoie toujours une forme de volupté traitée selon un naturalisme particulier et pluriel : la complexion charnelle se double d’un rempart de textiles réduits ou entrouvert. L’éros est voyant mais juste ce qu’il faut. Tout maraude en clichés précis et précieux là où la ruine et l’aridité deviennent les symboles d’un monde en bordure du cauchemar plus que du rêve même si chaque prise est une inflorescence en bordure d’un désert d’ennui.

Jean-Paul Gavard-Perret