gruyeresuisse

03/02/2020

Bill Ray : synchronicité et dissonance

Bill Ray.pngBill Ray, l’un des derniers photographes du magazine "Life"", né en 1936, il vient de décéder. Il reste un des témoins majeurs de la vie américaine autant autour de ses icones, ses failles (Hell Angels) que la vie quotidienne.

Bill Ray 3.pngCes photos les plus emblématiques restent celle Marilyn Monroe chantant pour le président John F. Kennedy pour son 45e anniversaire au Madison Square Garden et les divers portraits d'Elvis Presley - en particulier lorsqu'il intègre l'armée américaine. Il aima non pas tant voyager qu’être dans les lieux, observer ce qui s'y passe là où il est question du corps des femmes et des hommes, d'une violence sourde mais aussi et surtout d'une forme de joie

Bill Ray 2.jpgBill Ray a l'instint pour saisir les images d'instants entre synchronicité ou dissonance, plusieurs niveaux s’enchevêtrent là où il capte des gestes ou situations qui le frappent et l’étonnement. Ce mot est celui qui vient le plus souvent pour tenter de dire son expérience et son art.

Jean-Paul Gavard-Perret

La poésie articulaire de Franz Mon

Mon 2.jpgFranz Mon, "Traces d'articulations", MAMCO Genève à partir du 28 janvier 2020.

Né à Francfort-sur-le-Main en 1926, Franz Mon est l’un des pionniers des mixages visuels entre la littérature et l’art. Dès 1950 parallèlement à ce qui se passait dans l'art sonore, spatialiste, et concret. Le titre de l'exposition est un rappel de premier livre de Mon : "artikulationen"  (articulations ), 1959). Elle rassemble des exemples de chacune de ses expérimentations qui lient le langage à l'image par des collages. Il deviennent la transition entre poésie et art visuel comme le prouve son poème-alphabet « ainmal nur das alphabet gebrauchen » (1967).

Mon.jpgLa création interdisciplinaire et une nouvelle esthétique hybride (poétique, typographique, picturale et acoustique) prennent donc essor. Et  dans le livre "Wie was begann" («Comment cela a commencé»), l'artiste précise l'embrayeur de ses premiers travaux : «L’art et la littérature vont de pair avec la redécouverte et l’évaluation de l’apport de nos prédécesseurs des années 1920.» C'est donc dans la suite du dadaïsme, de Kurt Schwitters et plus avant du pré-surréalisme de Guillaume Apollinaire que l'auteur et artiste recrée un sens et un vision de type poésie concrète qui reste éloignée de toute poésie mécanique, statistique, permutationnelle, etc.. Elle demeure centrée sur la vie là où les corpuscules linguistiques deviennent des sortes de paysages abstraits.

Mon 3.pngFace à ceux qui affirment qu'il n’y a pas de pensée dans la poésie nouvelle, Franz Mon prouve que les mots, les syllabes, les cellules de la langue parviennent à prouver qu'elle existe à partir de signes insérés au cœur de l'art. Le créateur utilise tout ce qui ressemble aux premiers en se servant comme matériau de base ceux la presse quotidienne. Il développe son approche selon trois axes : la poésie expérimentale, les collages et les pièces radiophoniques. L'artiste provoque divers remodelages de la lisibilité, de la compréhension et de la perception des signes selon une abstraction aussi physique qu'abstraite. Se scellent de nouvelles alliances en une aventure d'ascèse et de débordement

Jean-Paul Gavard-Perret

31/01/2020

Camille Saint-Jacques, Eric Suchère : inutile, vous avez dit inutile ?

Suchere.jpgNi funambules ou prestidigitateurs, ni centristes de l'art, Suchère et Saint-Jacques revisitent un certain nombre de dogmes donnés pour acquis dont ceux qui, peu sensibles à la notion d'oeuvres majeures ont fait le lit d'une populisme plasticien. Les deux auteurs obligent à plonger dans l’histoire de l’art de manière pertinente et non à coup d’historiettes.

S'ils mettent des limites à la notion de chef d'oeuvre tel qu'il est entendu jusque là, ils n'ouvrent pas pour autant toute grande la porte aux mouvements qui revendiquent « le rien le peu, le pas grand-chose » comme valeurs en soi ou absolues. Revenant au "chef d'oeuvre inconnu" de Balzac ils réhabilitent bien des données pour apprécier le mystère que cache cette notion.

Mais accéder à l'acmé artistique n'est pas simple rappellent les essayistes pour qui une telle motivation n'est néanmoins pas la seule. De plus ils évoquent les conditions qui permettent à une création d'être porteuse sinon de "beau" (mot désormais aussi honni que celui de chef d'oeuvre) du moins de sens. Face à la frénésie de blabla dont le monde artistique et critique est friand ils proposent une profondeur d'analyse pour scruter ce qui se passe par effet de surface et faire le tri entre ce qui "tient" et ce qui ne produit qu'une jouissance aussi immédiate que superfétatoire. Si bien que les étiquettes - même celle de chef d'oeuvre - n'engagent qu'elles-mêmes. Le livre en libère. 

Jean-Paul Gavard-Perret

Camille Saint-Jacques, Eric Suchère, "Le Chef d'oeuvre inutile", L'Atelier Contemporain, Strasbourg, 2020, 138 p., 20 E.