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10/11/2013

Manuel Perrin, masques et visages

PERRIN.jpgManuel Perrin, « In Petto », coll. RE-PACIFIC, Editions art&fiction, Lausanne, 60 p., 2013, 24 chf, 17 E.

 

 

De tout ce qui reste du temps Manuel Perrin en dépit (ou à cause ?) de sa jeunesse peut en rire. C'est d'ailleurs le rire qui le sauve. Pour autant ses dessins et leur récit restent pudiques. Pudiques et minimalistes. L’artiste de Neuchâtel (il vit désormais entre Bienne et Berlin) a compris que ça ne sert à rien de presser le réel pour voir s’il en sort des images. La littérature est toujours l’assassin  de l'écrivain, l’image celle de l’artiste. Dès lors il cherche les signes qui lui importent loin de tout dandysme dans l’ombre et les dagues de son histoire. Son « In Petto » en ordonne le désordre et désordonne l’ordre au sein de ses planches et leurs vignettes. Le livre est magistral de radicalité rupestre mais peut-être trop intelligent pour laisser espérer le moindre succès commercial réservé parfois à ce qu’on nomme bandes dessinées mais qui est ici plus ambitieux que le tout venant du genre. Le « discours » et la  méthode de « In Petto »  mettent à mal la narration traditionnelle et illusionniste. Surgit un soliloque claustrophobe comme si toute l’œuvre n'était constituée que d'une seule et immense phrase à la recherche de l'image qui revient ou de ce que Ferderman appela « la voix dans le débarras ». Dans une graphie  qui évite généralement la localisation spatiale Manuel Perrin évite  d’ériger des limites à l’art. Ses formes sèches rejoignent ici le cadavre exquis de la vie.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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09/11/2013

Christian Gonzenbach : l’envers et l’endroit

 

 

Gonzenbach 3.jpgChritian Gonzenbach, « Icon Idols », Galerie Saks, Genève, du 8 novembre au  27 décembre 2013.

 

 

Christian Gonzenbach  après Le Corbusier, Blaise Cendrars, et bien sûr Louis Chevrolet (on y reviendra), fait honneur à la Chaux de Fonds dont il est originaire même s’il vit désormais à Genève. Pour sa deuxième exposition personnelle chez Saks il présente « La Pietà ». Il s’agit de la  première sculpture en fonte d'aluminium de sa série intitulée « Hcabneznog ». Son nom à l’envers illustre de facto les représentations que cette série propose.  A partir du modèle de la sculpture de Michel-Ange, l'artiste crée une vision dont les contours semblent a priori échapper à toute logique. De fait l’imaginaire repose ici sur le réel par modification de point de vue et de prise.  L’artiste l’inverse le relief de l’original de Michel Ange. Les creux deviennent volumes et vice-versa. C’est par ce jeu sur les vides et les pleins qu’apparaissent une nouvelle plastique, une vision d’une inquiétante étrangeté.

 

Gonzenbach2013PietaStudio_615.jpgL’artiste n’en est pas à son coup d’essai. Spécialiste des détournements et autres vacations a priori farcesque son travail reste des plus sérieux qui soient. Pour preuve sa sculpture a été retenue à l'occasion du 100ème anniversaire de la marque automobile américaine. « Louis Chevrolet a conçu des voitures et des moteurs innovants et remporté de nombreuses courses. Soudain, l'impossible devient possible. Et avec ce projet, c'est exactement ce que j'ai réalisé » précisa l’artiste lors de l’inauguration de sa statue à la surface métallique brillante et lisse. Quoique massive cette oeuvre semble légère d’autant que sa surface polie comme un miroir fait oublier son générique. En de telles œuvres la matière approuve le mystère et les possibilités du temps sont digérées. L’espace, l’étendue, la masse se refont avec le sourire de l’artiste. L’excès bondit hors de tout. La vérité dégénère de manière ludique en délice oxalique.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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07/11/2013

Marisa Cornejo : le corps est un songe

 

Cornejo couv.png Marisa Cornejo “I am – Inventaire de rêves”, coll Re-Pacific, art&fiction, Lausanne, 176 pages, 45 chf, 30 E.

 

 

Il existe divers moyens de transgresser l'image comme l’existence. Marisa Cornejo déplace les deux non pour les esquiver mais pour les déplacer vers une autre matière. Et l’artiste pourrait donc reprendre poir son compte « je suis la matière de mes rêves ». Elle prend la forme  d’ex-votos capables d’approfondir les monstres et les bonheurs de l’artiste. Le dessin ne joue plus sur la séduction : il offre une effraction de la conscience perceptive dans un langage qui mêle un art brut et les approches d’une Frida Kahlo. L’artiste  en un travail qui traite de la sphère la plus intime montre comment un autre moi et en elle et comment elle est dans ce moi. L'artiste se met en scène et à nu dans des dessins où remontent des énigmes. Un ignoré du corps est  rendu visible : non seulement la façon dont le corps parle le désir (qui n'est plus un "simple" désir sexuel) mais la façon dont le corps exposé parle au regardeur. Il n’est plus le voyeur prisonnier du leurre de l'identification car par le dessin la machine à fantasmer fonctionne à vide.

 

 

Pour certains lecteurs ce livre prendra valeur d'étrange délire. Les corps nus sont fort éloignés des modèles imposés par l'histoire de l'art.  N'hésitant pas à introduire (surajouter) des éléments incongrus au « réalisme » des images - ce qui est normal puisqu’il s’agit d’images de rêve – Marisa Cornejo propose une mémoire de l’inconscient. La nostalgie, l’exil, le déracinement se montrent et se disent de la manière la plus abrupte et exorbitée. Il faut sans doute un beau courage à l'artiste pour oser un tel travail. Osant interpeller le corps dans ce qu'il a de plus intime la créatrice d’origine chilienne ne veut rien prouver, son oeuvre n'illustre pas une thèse.  Mais avec elle le corps  devient autre, son « sens » est multiplié, non homogène. Il fonde un système poétique particulier.  Le livre ne représente  pas l'intrusion du corps dans le langage, mais l'acte du langage qui fabrique ce  corps.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret