gruyeresuisse

05/09/2013

"LES SUISSES" AU MIROIR DES NOSTALGIES

 

Swiss.jpgMathias Braschler et Monika Fischer, « The Swiss », Hatje Cantz, 160 p., 30 E., 2013.

 

Les deux photographes suisses Mathias Brascler et Monika Fischer après avoir arpenté la Chine de manière plutôt critique ont décidé de se concentrer sur leur terre natales et leurs compatriotes.  Ils en ont tiré une série de portraits tendres et amusés. S’y croisent un carrier du Matterhorn, une famille entrain de pêcher au bord du lac de Constance, deux fermiers d’Appenzell dans leur costume traditionnel ou encore une monitrice de ski à Gstaad.

 

On peut donc  voir « The Swiss » - séries de portrais par deux des leurs – comme un pastiche ou un renouvellement d’une veine épuisée. Le livre répond à un certain art classique du portrait collectif ainsi qu’à une convention photographique. Il existe incontestablement le désir de la part des deux auteurs de s’inscrire dans une tradition esthétique et  « ethnique ». Dans chaque portrait il y a le tuf creusé de la culture helvétique, une constante référence à un modèle idéal. A aucun moment les photographes cherchent à violer l’intimité de ceux qui ont posé pour eux. Tout est plutôt sage. L’attention est maternante autant que filiale. Les Suisses peuvent trouver là  une forme de parfaite psyché.

 

Trop peut-être. Le choix des images restent essentiellement archétypal. Les deux photographes en Orion semblent aveuglés par leurs propres émois. Ils  se sont contentés de présenter un beau livre d’images pour touristes et prouvent que la nostalgie est toujours ici. Pas sûr que les habitants des divers cantons s’y retrouvent. Ils aimeraient probablement une vision plus musclée. la Suisse ne sort pas ici de son image de marque. Il lui manque totalement son agitation.

 

 

Trop enfermé sur lui-même à travers de tels portraits le pays reste certes attachant mais sage comme ces images le sont. La beauté est séduisante mais non opérationnelle. Elle s’épuise par absence d’inattendu.  Le livre traîne sur les bords d’un mouvement imagiste et donne du spatial et de la durée une vision compassée que mouvante.  On a beau cherché une forme d’ironie dans le léché de telles prises : il est effacé au profit (ou au détriment) d’une légende helvétique telle qu’on a pu la voir encore récemment dans des publicités sur des chaînes américaines.

 

swiss 2 les photographes.jpgDes hanches de la Suisse pouvait couler des images plus dérangeantes afin non de la sortir de son piédestal mais de la réinventer. Les deux photographes ont ignorés les frissons telluriques et de violentes secousses qui parfois dérangent le crédo des alpages et, plus haut, des résineux. De fait le pays n’est pénétré que parcimonieusement. On aurait aimé y entrer avec plus d’effraction afin de partager la libation de lucioles lors des derniers chuchotements d’une fête un peu ratée au besoin mais qui offrirait un nouvel angle de vue.

 

La plénitude heureuse du livre le fait chavirer. N’émerge qu’une vision d’une Suisse éternelle dans ses clapotis de nacre. Manque des brasiers, de spot lights citadins De ceux qui creuseraient une profonde entaille dans les sentiers battus d’existence moins archétypale.  A l’inverse tout reste épures et anacoluthes. Bref ils manquent à ces beaux portraits une inquiétude et une modernité. Il manque une profondeur de vie. Reste une suite d’  « images-apparences » (Didi-Huberman)  qui moins qu’une approche d’une Suisse vivante la rend comme absente à elle-même. A se conformer à un certain dogme ou fétichisme le pays perd en lisibilité et c’est bien dommage.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

04/09/2013

Augustin Rebetez : soifs et seuils à gueule ouverte

Rebetez.jpgAugustin Rebetez, Un arbre à chaque bras , Editions D’Autre part, 96 p., 15 E.. L'artiste a exposé en 2013 Hyper-spiritisme  à Kissthedesign, Lausanne.

 

 Le dessin demeure la partie la plus discrète de l’œuvre d’Augustin Rebetez. Son monde mystérieux, dur (mais drôle parfois - souvent même) est fait de murs d’images. Ces dernières sonnent et dissonent dans leurs confrontations agissantes et intempestives. Privilège de la jeunesse l’artiste ose tout, joue des divers registres de ce qu’on nomme pompeusement le discours photographique et vidéographique en mêlant purs documents et mises en scène kitsch. En Arles par exemple  il avait  regroupé des photographies issues de diverses séries dont Gueules de bois (2009), portraits des fins de soirées jurassiennes lourdes de bières donc d’agressivité et de solitude, et After Dark (2011)  réalisée dans un chalet de Norvège. Y étaient mixés des scénographies mystiques et dégingandées et des portraits au réalisme cruel. Tout l’univers de créateur était présent  dans un univers secoué de spasmes.

Avec les dessins d’Un arbre à chaque bras apparemment tout est plus sage. Il n’y a rien. Rien que des traits noirs. Mais il n’y a rien de trop. Que des images secrètes. Elles sortent comme des diables jusqu’à tuer - justement - le trop. Rien d’innocent dans de tels travaux. L’artiste soulève des tapis là où des cendres se cachent. Parfois c’est glauque comme des « Uri-noirs », parfois c’est triste comme une insomnie, une voix sur un répondeur, un drone qui nous mate.

Néanmoins sur la route d’une forme de dérision  Augustin Rebetez propose ses bifurcations, ses écharpes de bitume dont les lanières trop chaudes retiennent le regard distrait de celui qui voulait simplement jeter un coup d’œil. Le noir de tels œuvres n’imagine aucune griserie, il fait penser parfois à une pluie de sauterelles, au sexe d’œufs durs, à un carré d’épinards sans Olive Oil, Popeye ou papayes. L’encre boit de travers. Immolé par son feu noir elle devient nasse ou vagin de fer. L’homme y est un loup pour l’homme et la femme une louve comparable. Exit les pantoufles de vair. Les fées sont plus clochardes que clochettes. Mais toutefois rien n’est dit. Tout est suggéré. Augustin Rebetez  retient encore la clé de sa chimère. Il a la vie devant lui. La vie et ses images que les daltoniens ne peuvent pas confondre avec la verdure des vignobles vaudois ou des troènes taillés en donzelle.

Rebetez 2.jpgSes œuvres sont des mantes. Mais elles n’ont rien de religieuses.  Et nous voici presque malgré nous ramenés à l’espace de la déposition comme si - s’agissant du corps en tant qu’objet de perte - l’espoir de son aller sans retour venait une fois de plus imposer son autorité face à celle des dépendances qui nous enferment et nous plantent. Il est dans un tel travail toujours question de lieux et de temps exhumés face aux ensevelissements.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

10:37 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

03/09/2013

Dans l’ombre de la lumière : Catherine Gfeller et l’âme sévillane

Gfeller 2.jpgCatherine Gfeller, « Belles de nuit », Galerie Turetsky, Genève, du 12 septembre au 26 octobre 2013, "Paroles d'artistes/Portraits d'artistes" film avant-première au  Kunstmuseum de Berne.

 

Sous couvert de littéralité Catherine Gfeller invente toute une poétique de Séville. En une suite de cadrages, de décadrages et de juxtapositions d’images l’artiste ne renonce plus à une certaine ornementation. Mais celle-ci est loin d’être gratuite : elle est opéra, opération donc ouverture.  La photographe propose des prises complexes où le sacré se mêle à la sensualité, le divin au charnel. Une nouvelle fois elle devient monteuse  et compositrice afin d’atteindre une beauté où se rejoignent idéalement l'harmonie, l'équilibre, la géométrie, la grâce, l'éphémère et le permanent.

 

L’obsession du lieu est centrale : mais Séville devient kaléidoscopique. Dans son film comme dans son exposition le goût pour la trajectoire reste important au même titre que celui de la construction. La cité se veut ici la ville des « belles de nuit » et la première d’entre elle : la Vierge. Mais cette dernière ne touche pas seulement à l’indicible et à la prière. Le  rite dont elle fait l’objet s’ouvre à un tapage certain et à des démonstrations plus intempestives que cultuelles. L’« essence » mystique passe par la petite porte au profit de la reprise en main  du corps féminin. Si bien que la dimension abstraite du mythe sort de l’inéluctable. Car la photographie n’est plus un art du silence imposé par l’indicible virginal. Séville dans ses fêtes religieuses provoque donc des montées des circonstances comme il y a des montées de lait. Elles entraînent des fantasmes et ce qu’ils supposent.

 

Gfeller 3.jpgCatherine Gfeller à cet égard  trace une voie nouvelle en photographie. Elle vient souligner mais aussi troubler  le principe de séparation et de distance. Au masque tranquille, muet de la «  Dulcis Virgo »  l’artiste juxtapose la ville, ses pélérins et ses belles de nuit. Sous couvert de voir en l’image sainte un ex-voto ils la transforment en une image innocemment et inconsciemment érotique. A l’indicible  de l’image pieuse se substitue celui de la photographie. Elle se trouve intimement liée au temps et à la mort, au désir et à l’instant.

 

Reste néanmoins l’énigme fascinante de la pureté entre l’austérité et l’étincelle de feux pas forcément sacrés. Dans l’imaginaire religieux  la Vierge devient une paradoxale concubine. L’artiste la fait vivre comme une renaissance dans le contact sensuel avec la lumière du lieu. C'est là qu'elle trouve une nourriture mystique, c’est là aussi que les croyants la font dévisser du spirituel à tout crin. Séville tel qu’elle est montrée sous couvert de chasteté est plus sulfureuse qu’il n’y paraît. On y cherche quelqu'un. Quelqu’un de caché.  L'artiste pour l’évoquer crée des images qui se  distribuent en seconde et en tierce. Il y a là une forme de lyrisme flamboyant coupé par des références optiques parfois plus sobres. Ce « jeu » permet de penser le multiple de la féminité et des roseurs impudiques mais ô combien discrètes sous le bleu de ciel où les sévillanes osent parfois des attitudes qui damnent les âmes que la Vierge voudrait contrôler.  

 

Jean-Paul Gavard-Perret