gruyeresuisse

25/11/2013

René Burri comme un larron en foire


 

Burri.jpgRené Burri, « Impossibles réminiscences », Phaidon, 2013, Londres, Paris, 85 E..

 

 

 

 

Burri est le maître de l’aseptisation iconographique. Et ce en dépit des meilleurs sentiments du monde. Le photographe suisse veut faire sentir toute la culpabilité qui devrait entourer les puissances économiques et politiques. A savoir celles qui asservissent les êtres. Mais cet absolu photographique à base de droits de l'homme, d'antiracisme, de devoirs de mémoire vibrent chez lui de trop délicieuses émotions esthétiques. Or  (Gide l’a appris s’agissant de la littérature) qu’on propose l’art est guère efficient en proposant de trop belles images pour susciter de bons sentiments.


 

Dans ses photographies Burri développe à son corps défendant les schèmes d’une hypocrisie dialectique.  L'  « objectif » moral de son travail semble louable puisque du monstre rôde toujours. Mais en refusant d’aborder selon un langage dérangeant les sujets du même type le photographe transporte le concept d'éthique du côté d’« une rémoulade » comme aurait dit Céline. Chaque cliché joue sur des oppositions entre premier plan et gros plan afin de  souligner un décalage que la morale (douce) ne peut que réprouver. Pour autant Burri ne fait qu'illustrer les impostures qu’il scénarise habilement. L’étrangeté espérée et explosive n’est qu’un baume, un cataplasme ou un affalement dans l’orthodoxe. D’où les succès de photos « main-street » où tout semble montré mais où rien n'est dit.


 

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A la question de savoir qu’est ce qu’une image ouvre ? La réponse est facile dans ce cas : rien. L’opposition entre le mal et le bien est totalement faussée et tourne (comme le lait tourne) en spectacle léché. Burri semble regarder en esthète le « mal » qu’il dénonce. Le manichéisme devient un système narratif plus séduisant qu’iconoclaste. La photographie ne soulève aucune obscurité et se contente de regarder complaisamment les miasmes qu’elle prétend dénoncer. A l’exemple des golfeurs d’Oman qui suivent le trajet de leurs balles sous fonds de raffineries le cliché se veut infernal mais sa force est plus spectaculaire qu’inquiétante. Reste un sophisme visuel. La séduction  n’appelle en rien l’altérité critique. La surdité visuelle élimine tout crissement du réel.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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24/11/2013

Sylvie Buyssens et les révélations des paysages helvétiques

 

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Sylvie Buyssens  - d’origine flamande et devenue genevoise -  prouve que  la célébration du paysage demeure plus que jamais  possible. Elle propose un cosmos constitué de formes qui en dépit de leur aspect « naturel » semblent singulières et irréproductibles. La photographie - lieu de la fixité -  est dynamisée par une énergie et des mouvements. Chacune recèle la puissance de l’agitation. De tels panoramas lointains parents des « Kodak Coloramas » des années 1950 créent des mises en scène magistrales de paysages spectaculaires qui deviennent parfois une évocation grandiose de la nature helvétique.Au sein d’une confusion organisée et d’une feinte d'incarnation « réaliste », la photographie crée un lieu où le visible transfiguré est livré au vertige. Tout y  est en soubresauts, turbulences, explosions, flux. Le statique ne fait jamais obstacle au sentiment du mouvement. Le rectangle allongé des panoramas donne l'idée de l'immensité. La valeur graphique sculpte, et soulève les cimes aux seins  des formes incertaines, sombres ou illuminées. Souvent frappée par l’orage ou sa proximité l’image acquiert une qualité d’une lumière soit poudreuse soit profonde sous  un ciel obscur et chargé d’une nature comparable à celle des passions humaines - même si l’être est absent de telles œuvres. Est-ce pour cela que la qualité atmosphérique trouve une sorte d’achèvement ? Physique aussi bien que mental le paysage devient paroxystique. Le tellurique comme la neige  créent des formes exaltées et instables. Véritable photographe « du » et non « de » paysage Sylvie Buyssens met le motif au second plan pour atteindre ce que Catherine Millot nomme dans « Abîmes ordinaires » « un point trou ». A savoir une expérience du retournement, du renversement du paysage jusqu’à faire une extase, une détresse, une plénitude ou une solitude. L’élément minéral y passe dans l’ordre de l’hymne narratif dans lequel l’émotion n’est jamais absente.

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Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

23/11/2013

Magali Koenig : intériorité de la photographie

 

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La Lausannoise Magali Koenig donne au noir et blanc une intensité particulière. Non seulement par ses choix techniques d’ouverture de focale mais aussi par les jeux de lignes qu’induisent ses prises géométriques dictées par son regard de créatrice. Il n’existe pas de sentimentalité dans son goût pour le noir et il ne faut pas le considérer de manière psychologique en ramenant l’artiste à une « humeur sombre ». Grace à ce choix elle invente non seulement une couleur du temps mais une vibration particulière. Par la qualité ce noir et blanc qu’elle assombrit surgit la lumière du sombre. Elle ramène à une certaine intériorité. Mais il s’agit avant tout de l’intériorité de la photographie. A travers elle Magali Koenig laisse venir ce qui en elle comme en nous appartient au plus profond, au plus secret.

 

La densité, la frontalité sont souvent présentes dans ses œuvres. Elles donnent l’impression d’une puissance permanente de la nature et de l’architecture. Les deux accordent aux êtres leur tendre indifférence. Mais ce qui touche est la charge d’émotion portée par ces prises savamment cadrées et éclairées. Aux lieux sans âme l’artiste accorde une présence. Mais ces lieux témoignent aussi de la présence de la créatrice de son désir d’appartenir à son espace. Un espace réinvesti et revisité. Preuve que la photographie n’est pas une question de réalité mais d’imaginaire.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

10:29 Publié dans Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)