gruyeresuisse

06/10/2013

Kill-Billevesées de la Cat-Woman Laura Solari

 

Solari 1.jpgLaura Solari, Stehen , 5 E.. Avec Ludovic Polet Vanitas vanitatum, CD,. Avec Plinio-Natale Cemento-Müller, Indefinite City, Paquet de 3 modules, 7 E., Dasein éditions, Odogno (Suisse).

A tous ceux qui cherchent dans l’art une parfaite transparence et un sens absolu et certain il est conseillé de rester éloigné de l’œuvre de Laura Solari. Son feu résiste toujours à qui veut l’éteindre. Ses territoires ressemblent à une carte oubliée sur laquelle chercher son chemin est inutile. Toutefois cat-woman au beau nom d’actrice glamour, la suissesse  prouve par ses œuvres multimédias et multi nodales que les images ne sont pas le cadre des choses à voir en tant que cerne ambiant. Mais bien plutôt l’inverse.

 

Dans « Indefinite City » elle propose des cartes modulaires. En mettant plusieurs d’entre elles côte à côte dans n’importe quel sens nous pouvons former notre propre « City ». Toutes les combinaisons sont possibles : 2 modules peuvent former 16 combinaisons différentes, 3 modules 64, 4 modules 256 et 8 modules 65536. Bref de quoi rêver de se prendre un peu pour le Lars Von Trier de « Dogville » dont le seul décor était un plan cadastral.

 

Quant à « Stehen » il s’agit d’une œuvre animalière de la taille d’un chat adulte moyen. Elle évolue selon la lumière ambiante « le tout sur un adhésif transparent prédécoupé pour intérieur » précise l’artiste qui ajoute « Stehen désigne en allemand le fait d'être, de se trouver (quelque part) et d'être debout. Il désigne donc à la fois un état et une posture et n'a pas d'équivalent en français ». Ce qui n’en doutons pas ne fait qu’épaissir le mystère et ravir sa créatrice.

 

Enfin « Vanitas Vanitatum » est le C.D. enregistré afin d’écouter dans une salle plongée dans le noir le Vanitas II (présentée lors de l'exposition RaumWelten au Museum Bärengasse Zürich en février 2013). L’œuvre a été conçue d’après des anecdotes recueillis dans des livres par Laura Solari et dans lesquels des artistes « prennent la mouche ». On citera cette anecdote : «On raconte que Giotto, alors jeune apprenti auprès de Cimabue, peignit un jour de manière si frappante une mouche sur le nez d’une figure commencée par son maître, que celui-ci, en se remettant au travail, essaya plusieurs fois de la chasser avec la main avant de s’apercevoir de sa méprise »…

 

 

Solari 2.jpgAvec de telles œuvres tout semble se dissoudre. Se franchissent pourtant des territoires où il est possible  d’avancer moins à découvert qu’à la découverte. C’est  là l’essentiel. L’œuvre permet d’imaginer bien des horizons. On cherche leurs traces, leurs indices tout en sachant que leur rencontre est impossible et - bien sûr - leur seuil infranchissable.

 

Ce qu’on aime justement tient à ce nécessaire écart. On compte sur ses gouffres puisqu’avec eux le début n’est jamais fini et jamais n’est close l'histoire. Reste juste à se demander vers quel abîme, vers quelle faille ?  L’artiste prend soin de ne pas répondre. Elle reste à ce titre  “ la rose de personne ” qui fit flancher Celan. Mais une rose moins rosse car elle ne cherche pas à retenir dans le réel mais juste dans sa proximité voire 6 si cela est nécessaire 6 se laisser mettre au monde à l'autre bout du temps. Là où un chat ronronne.

 

Jean-Paul  Gavard-Perret .

                  

12:23 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (1)

05/10/2013

Première rétrospective suisse de Pierrette Bloch

 

Bloch 2.jpgPierrette Bloch, «  L'intervalle », Musée Jenish, Vevey, du 15 novembre 2013 au 28 février 2014

« Pierrette Bloch », monographie, Coéditions JRP / Ringier, Zurich et musées Jenish, 2013.

 

 

 

Au moyen de matériaux pauvres (fusain et craie sur isorel par exemple) et par  formes simples, totalement abstraites et sans couleur (dessins, encres ou sculptures de crin), Pierrette Bloch crée une œuvre d’une grande cohérence. Dès ses débuts, l’artiste a joué sur des variations imperceptibles de tonalité, de rythmes minimalistes au sein d’une méditation en action  sur l’espace et le temps. Elle joue aussi sur le mouvement qui de manière ténue et habile déplace les points et les lignes. Tout se place donc sur le jeu antinomique de la liberté et de la rigueur, de la surface et de la profondeur.

 

 

 

PierreBloch1_1_01.jpgL’artiste donne à voir le dessin le plus simple dans l’espace. Elle tend parfois une ligne à quelques centimètres du mur dans un écart. Celui-ci  creuse  l’intervalle entre deux parallèles : sa tension horizontale reste le plus souvent mise en évidence. Toutefois la « ligne » tendue s’agrémente d’infimes arabesques, boules, mailles, nœuds qui tracent une sorte de langage abstrait et le plus invisible possible. Un tel tracé ne se prend pas pour  ersatz ou leurre d’écriture. Il se veut avant tout un état minimaliste des lieux de la représentation.

 

 

 

Dès lors Pierrette Bloch pourrait faire sienne la phrase de Beckett "Tout ce que j'ai pu savoir je l'ai montré. Ce n'est pas beaucoup mais ça me suffit et largement. Je dirais même que je me serais contenté de moins". Elle cherche donc une forme paradoxale de perfection afin de proposer des images qui foudroient tout clinquant. Elle se situe en-deçà ou au-delà des principes les plus habituels de l'Imaginaire. Un mince filet blanc sur le noir suffit à « désimager » le superflu. Rien ne se révèle sinon une absence, un inconnu, un inconnu à entendre au neutre, qui n'a donc strictement rien à voir avec un deus incognitus, avec la possibilité d'un Dieu même lointain.

 

 

 

Pierrette Bloch prouve qu’elle appartient à ces créateurs du déchirement qui portent le vide au milieu des choses. Elle tire du lieu où l'image s'efface un exhaussement comme si des profondeurs lointaines du je perdu, informulée, informulable naissait non un monde mais son vide qui se voit. Dans la blessure ouverte par l'impossibilité ou presque d'images l’Imaginaire  de  Pierrette Bloch ouvre donc une vision "en négatif" où dit-elle « j’ai cru trouvé un fil, j’ai trouvé des mémoires »  toujours riches en contradictions, capable de suggérer l'incertitude de l'être dans une immense nuit blanche où l’insomniaque rêveuse veille  et contemple le désastre lié à la disparition de l'image jusqu'à ce point extrême de visibilité. 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

15:36 Publié dans France, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (3)

04/10/2013

Le land-art à l'envers d'Heidi Bucher

Heidi_Bucher 1.jpgHeidi Bucher, Centre Culturel Suisse, Paris, du 13 septembre au 8 décembre 2013.

 

 

 

Pour Heidi Bucher l'arrachement à la terre matricielle (Suisse Alémanique) demeura  impossible. Elle reviendra  toujours sur le sacrifice imposé, sur la blessure qui la plongent dans un sentiment de solitude et de culpabilité au sein des lieux premiers. Ses créations donnent une dimension mythique à toutes les cérémonies sacrificielles - plus que pures performances - qu’elle proposa. De tels rituels répondent aussi par la violence à la violence. Vestiges, traces, stigmates sautent à la tête et assaillent. Le langage plastique concentre une énergie puissante. Né de la perte des repères il n’ouvre qu’à  l'insaisissable. L’œuvre en sublime la rage.

 

Le travail de l’artiste débute dès la fin des années 40 à Zurich où elle est illustratrice pour « Tages-Anzeiger ». Quelques années plus tard elle expose en Suisse dessins et collages puis s’installe à Los Angeles où elle découvre le Land-Art. Elle produit alors avec Carl Bucher (son époux), des sculptures-vêtements en mousse futuriste  (Body Shells) scénarisés dans ses performances. Mais de retour à  Zurich en 1974 elle développe ce qui va devenir sa marque de fabrique.  D’une part elle crée ses « embaumement » de vêtements et objets et surtout le moulage d’espaces architecturaux intérieurs ou extérieurs sous des couches de latex. Par exemple à Winterthur (lieu de sa naissance) elle propose « Herrenzimmer »  un emballage de la villa familiale.  En recouvrant les panneaux de bois muraux et le parquet de latex elle le laisse sécher avant d’en « peler » (disait-elle) la peau formée à la surface et la teinter de pigments irisés.

 

Heidi 2.jpgHeidi Bucher a su par cette double approche comprimer ses traumatismes nombreux sans pour autant faire de son œuvre des purs symboles de ses douleurs. Le chaos reste toujours proche mais l’artiste, par ses rapprochements de matières souples et élastiques  crée un certain ordre. Par effet de surface des profondeurs émouvantes surgissent. Jouant du dense et de l’aéré, du compact et du disséminé, l’œuvre est empreinte de gravité  solennelle plus suggérée plus que célébrée ostensiblement.  Avec Heidi Bucher l’art perd donc ses frontières classiques. Il se déploie soudain dans l’espace en jouant de l’aérien comme du lourd et se libère des contraintes.

 

Sous les apparents brouillages et frottements des murs et des planchers comme des façades et selon divers supports la créatrice propose une œuvre  cohérente où la rigueur jouxte un baroque particulier car dégagé de tout effet de décoration. Les scénographies liquides et dures dressent sous un ciel magnanime les fleurs de l'Apocalypse de l’artiste.

 

Jean-Paul Gavard-Perret