gruyeresuisse

22/06/2013

Andrea Heller aime pleurer au cinéma : entretien avec l'artiste.

 

 

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? Le camion-poubelle, mon réveil ou un enfant…

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Quelques uns sont devenus réalité, d’autres pas. Heureusement.

 

A quoi avez-vous renoncé ?  A rien.

 

D’où venez-vous ? D’Eglisau, un petit village à la campagne au bord du Rhin.

 

Qu'avez-vous reçu en dot ? Un palet breton.

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? Les week-ends libres pendant 10 ans.

 

heller 4.jpgUn petit plaisir - quotidien ou non ? Plutôt quotidien. Mais pas que. J’en garde pour le lendemain.

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Difficile à dire. Chacun(e) a son propre « univers » qu’il (elle) distingue des autres. La diplomatie suisse peut-être.

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? C’était une mouche.

 

Où travaillez vous et comment? Dans mon petit atelier-chambre dans un appartement. Il y a deux murs assez grands quand-même pour y faire mes grands dessins. Sinon je transforme l’espace selon des besoins qui demandent un travail… les meubles sont du style « nomade ».

 

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ? En se moment j’écoute souvent Scout Niblett, Cristal Castles, Why ?, Sonic Youth, Black Dice, Times New Viking, Telepathe et beaucoup d’autres groupes. Et j’aime beaucoup écouter des émissions à la radio « SRF 2 Kultur » sur des actualités. Si je n’ai pas simplement besoin du silence…

 

Quel est le livre que vous aimez relire ? « Austerlitz » de W.G.Sebald.

 

Quel film vous fait pleurer ? Au fait, j’aime bien pleurer au cinéma. Cela m’arrive assez souvent quand j’y suis. Mais je n’ai pas souvent l’occasion d’y aller.

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Moi, je suppose. Plus ou moins fatiguée.

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? A lui.

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Un alpage aux «Pléiades» qui est en train de s’écrouler.

 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Mes amies Loredana Sperini et Ulla von Brandenburg.

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Un jardin avec un grand atelier. Ou un atelier avec un grand jardin.

 

Que défendez-vous ? Les mille feuilles.

 

heller 3.jpgQue vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? C’est sûr, l’amour peut être compliqué mais aussi simple. Et surtout très beau.

 

Enfin que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" J’aime beaucoup les films et l’humour de Woody Allen. Je le trouve très pertinent.

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret le premier jour de l'été 2013.

 

 

 

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21/06/2013

Peter Wuethrich et le livre : the biggest splash

Wuettrich.jpgPeter Wuethrich, « The Angels of London, Book Launch », Laure Genillard Gallery, Londres, Juin 2013.

 

Plus que jamais l'œuvre plastique du Bernois Peter Wuethrich reste liée au livre. Dans ses précédentes expositions il l'a ouvert ou développé sous différentes configurations. Soit pour le transformer ( en papillons) ou l'agrémenter ( de diverses coléoptère). Soit pour le déconstruire ou à l’inverse l'assembler avec d'autres en immenses "toiles". L’artiste n’a donc jamais cessé d’envisager  les permutations possibles de l'objet et non seulement en tant que support. Il multiplie sans cesse de nouvelles manières de les « dévisager». Il existe en effet diverses procédures pour lire leurs pensées et percer leur imaginaire. Le seul déchiffrement basique des signes selon diverses polices reste à ce titre une approche médiocre. La plus médiocre qui soit. C’est pourquoi à Londres Wuetrich fait un pas de plus dans ses avancées en devenant "auteur". Et ce sous la jaquette empruntée à la célèbre collection blanche de Gallimard. Preuve que l'image et le livre nous lie à l'espèce.

 

Wuettrich 2.jpgCelui-là reste donc plus que jamais pour l’artiste l'instrument capable de produire différentes opérations et diverses ouvertures.  "L’homme des cavernes le savait déjà" affirme Wuethrich. En conséquence il ramène  à un art rupestre mais avec légèreté et avec fun. Ses propres mots, leur montage font ce que les mots ne font pas. Leurs mouvements sous un autre horizon que celui du brochage ou de la reliure se mêlent de tressaillements. Ils empêchent toute cicatrisation. Le livre détourné, découpé, dépecé, réagencé prend l’allure d’un chien promené par son maître, d’un lit à draps ouverts. Il devient parfois la brique d'un mur qui fut un temps réduit à l’onomatopée « Splash ! ». Mais de ces « mets à morphoses » surgit désormais un imaginaire encore plus ludique. L’installation londonienne et les actions que l’artiste propose deviennent  pour le  lecteur spectateur des suppléments de conceptualisation fondés sur de nouveaux jeux d'associations élaborés afin de mettre à mal la prétendue complexité de notre érudition et notre manière de lire et de considérer le livre. Face aux conceptions surannées de la bibliothèque selon Umberto Ecco (celle où l’on entre pour en sortir héros) ou selon Borges (celle dont on ne sort pas puisque tout y est) Peter Wüthrich  invente la fausse bibliothèque. Celle qui demeure impénétrable,  résiste aux incendies d’Alexandrie. Face au fétichisme de la connaissance elle met le feu aux signes ou les fait battre la campagne comme le métro. Ou encore s’envoler.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

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20/06/2013

Hugo Bonamin : portrait de l'artiste en assassin

 

 

Bonamin 2.jpgArtiste peintre français Hugo Bonamin vit désormais à Caux en Suisse. Le peintre se projette bien des angoisses au sein de ses « portraits »  de célébrités ou de personnages anonymes. La violence demeure toujours présente. Récemment elle s’est exercée contre ses œuvres elles-mêmes. Lors de son installation pour « Histoire de la violence » à la galerie LAC de Vevey, armé d’un fusil l’artiste a tiré a plusieurs reprises sur 8 écrans qui présentaient des portraits de Gandhi. Il a  rejoué l’assassinat du Mahatma dans un travail qui évoque le célèbre  de Chris Burden « Shoot » qui demanda à un ami de lui tirer dans le bras. Mais pour Bonamin il existe là une manière non seulement de lier l’art et la vie mais d’aller vers une disparition de l’image.

 

Il existe  donc du Goya et - bien sûr - du Bacon dans une telle œuvre.  Ses portraits (à partir de personnages vivants ou d’images de célébrités) ne cherchent pas à séduire et cultivent moins la provocation que l’effacement : « Le portrait est quelque chose de difficile à communiquer. Dire qu’il ne s’agit pas d’une personne en particulier, d’un portrait se voulant ressemblant, est parfois difficile à faire saisir. Parler de l’idée d’une personne, d’une impression produite par elle ou encore d’une manière de ressentir la personne est difficile à traduire par des mots. La peinture est certainement plus mon mode d’expression que les mots ! » écrit l’artiste et il le prouve.

 

Bonamin 3.jpgHugo Bonamin ne cherche pas à « portraiturer » ses modèles  Il s’en inspire  afin de leur donner une autre existence à travers le floutage et les déformations. Découle une réflexion sur le concept d’identité et sa défiguration. Peu à peu l’ambiance se fait de plus en plus « blanche », diaphane et l’insularité de l’œuvre s’accroît. Finis désormais la truculence des figures et des pigments L’image s’efface avec de plus en plus d’acharnement afin de suggérer la désolation de l’être. Une telle pratique se libère toujours plus du dicible et de ce que Julio Pomar nomme « l’historié ».

 

Chaque toile devient un radeau figural qui flotte tant bien que mal sur des abîmes figuraux.  Le ténébreux, la détresse attirent et repoussent le regard au moment où grandit la maîtrise du créateur. Peintre du trouble, de la fêlure existentielle l’artiste donne une rigueur de plus en plus obstinée à ses œuvres. Elle est capable de débrider une sensualité paradoxale : une sensualité plus repoussante que séduisante.

 

Lorsque ses sujets sont des oubliés de l’Histoire ils restent lourds de tout un poids de vie imprégnée de douleur et d’incompréhension. L’artiste propose à travers eux une errance cataclysmique. Le statique des poses catalyse une force active qui pousse vers la submersion et l’effacement. Sans effets de mise en scène, sans aucun attrape-nigaud inhérent à la figuration Bonamin dévoile ce qu’il y a de plus secret dans l’être. A savoir son flot obscur auquel répond celui d’une œuvre  qui reste la mise en acte d’un sombre désir, d’une attente et d’une perpétuelle interrogation.

 

Bonamin 4.jpgPour l’artiste, l’histoire - petite ou grande - est carnassière. Les êtres se dépècent. Mais qui tient le couteau (ou le fusil) ? Nul élément de réponse dans l’œuvre si ce n’est  l’artiste comme  crucifiant. Il devient bourreau par procuration, assassin métaphorique afin de montrer que dans la vie tout se passe  comme sur un tableau : un cercle se referme sur le couple victime (dans le tableau), bourreau (devant lui). Et il n’existe bien peu d’espoirs que cela change. Comme écrivait Bacon il a fort à parier que « les bourreaux derniers venus  soient toujours plus épais, épais comme des arbres ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

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