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09/07/2013

Vers une définition du "genie suisse" dans l'art contemporain

 

 Swiss made.jpgA ceux qui aiment l’art Suisse le livre “Swiss Made : Precision et Madness” reste un ouvrage de référence qu’il convient de relire. Il décrit les parcours individuels mais aussi des divers mouvements qui ont animés le pays durant le XXème siècle. Les analystes réunis dans cet ouvrage illustrent le développement de l’art helvétique contemporain  jusqu’aux premières années du XXIème siècle. Selon eux, oscillant entre précision (une qualité suisse par excellence) et la folie (un caractère qu’on n’a guère l’habitude de lui accorder) les artistes ont dérivé de l’une à l’autre pour faire cde l’art du pays un des plus vivants. Il est en effet à la jonction de deux « champs » artistiques majeurs qui réunissent à eux seuls tout l’art occidental : l’univers flamand et réformé et l’univers latin catholique et romain.

 

Les auteurs afin de prouver la créativité nouvelle qui est apparu en Suisse et pour accentuer l’opposition précision versus folie ont su créer des ponts et des points de comparaisons entre les anciens et les modernes : Max Bill et John M Armleder, Ferdinand Hodler et Urs Lüthi, Alberto Giacometti et Rémy Zaugg, Louis Soutter et Martin Disler. Surgit soudain un espace où tous les lacs suisses semblent en feu mais où aussi le chaos reprend un ordre.

 

A ce titre le musée de l’Art Brut en serait un exemple emblématique… Mais au-delà des œuvres d’une telle mouvance et de manière plus construite bien des artistes suisses ont créé des langages de rupture en effaçant bien des familiarités et en désagrégeant les significations en usage. Ils ont renchéri délibérément sur le caractère d’aberration et de parodie que les manipulations artistiques contemporaines induisaient. A l’époque de la mondialisation et de la globalisation il est donc toujours utile de revisiter l’art suisse : Sylvie Fleury, Silvia Bächli, Ugo Rondinone et Hirschhorn sont dans le livre présentés - et  non sans raison -  comme des figures de proue.

 

Swiss made 2.jpgNotons enfin pou parachever ce panorama un point ou plutôt un lieu que les artistes eux-même et la critique soulignent : Lausanne depuis une quinzaine d’années est devenu un centre majeur de la création internationale. Catherine Bolle entre autres. Elle est l’exemple parfait  d’un art de coupure mais aussi de cristallisation d’images capables de montrer ce qui jusque là restait  inexprimable et de guérir de l’intoxication de concepts à la mode.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Peter Knapp "lecteur" de Jorge Semprun

Peter Knapp, Jorge Semprún « Peter Knapp dessine « L’écriture ou la vie » de Jorge Semprun », coédition Gallimard/Éditions du Chêne - Hachette Livre, 96 pages, 29,00 €.

 

Knapp.jpgPeter Knapp le rappelle  « L’Histoire, qu’on le veuille ou non, est avec nous ». Celui dont le pays d’origine resta en bordure de la Seconde Guerre Mondiale a été profondément marqué par la lecture de le récit de Semprun « L’écriture ou la vie ». A Buchenwald l’auteur éprouva non seulement l’horreur mais aussi la sensation de vivre sa mort. Il crut un temps l’exorciser par l’écriture. Celle-ci ne sauve pas. Pour autant Peter Knapp  propose une tentative de « résurrection ».

Graphiste, directeur artistique, photographe celui qui est devenu le maître d’une créativité chic et inventive offre un livre très  rare et inattendu. Avec l’aquarelle et dessin il reste au plus près du propos de Semprun. Gardant l’esprit de la typographie comme il l’avait déjà fait pour son livre sur Van Gogh Knapp affirme : « dans le fond, je suis artiste, mais au cours des dernières années je suis devenu, emballeur, déballeur, livreur, transporteur, voyageur et touriste. Je n’ai quasiment rien fait de nouveau, si ce n’est une ou deux petites choses qui m’ont satisfait » . Indubitablement son dernier  livre est une de ces « petites choses ».

L’artiste rend l’écriture aussi visuelle que l'image elle-même. « Jorge Semprun a laissé des mots en allemand dans son texte français. J’ai essayé de les visualiser» précise l’artiste. Il réussit en franchissant le seuil de l’enfermement. Cela revient à reconsidérer ce qu’on croît connaître.  Le lieu repris par le créateur oblige à éprouver l’abandon et le courage de ceux qui allèrent au-dessus de leurs forces et de leur peur. Knapp oblige à accepter de passer une limite de l'ignorance. Il crée le saut vers ce qui échappera toujours aux limites de la compréhension et de la  raison.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

07/07/2013

Alice Pauli : honneur, enjeu et modèle d’une « profession »

Geneviève Asse, Balthus, Bissière, Philippe Cognée, Jim Dine, Jean Dubuffet, Monique Frydmann, Rebecca Horne, Giacometti, Yang-Jie Chang, Lecoultre, Penone, Jaume Plensa, Soulage, Tapiès, Soutter, Wutrich : voici quelques noms que depuis 1962 la galerie Pauli a défendus et défend encore. Alice Pauli autant femme d’affaire que femme d’art a su se battre pour la défense d’un patrimoine mondial mais aussi la mise en relief de nouveaux talents et assurer leur promotion. Jaume Plensa est l’exemple parfait d’un artiste « maison » qui a trouvé grâce à Alice Pauli sa dimension. La galeriste a su aussi assumer la reconnaissance de créateurs helvétiques. Bref elle  reste l’exemple parfait de la passeuse d’image entre leurs créateurs et le public et demeure l’exemple parfait de la galeriste.

 

Pauli.jpg

 

Il fallut peu de temps avant que le succès s’imposât.  Depuis Alice Pauli défend un art exigeant. Elle a su faire  la différence entre un magasin de vente et une galerie.  Une galerie s’impose avec le temps et en définissant un style. On sait en effet quel type d’artistes sont visibles chez la galeriste même s’ils peuvent sembler très différents les une des autres. Rien  en effet de plus personnel et intime qu’une galerie. Et l’on pourrait retracer le fil de la vie de la galeriste par celui de ses expositions et de sa curiosité esthétique. Elle a appris au fil du temps à démystifier les faiseurs, animée par ce qui fait qu’on est ou non et par nature galeriste : le sens de l’anticipation. Chaque fois que des œuvres dignes de ce nom lui sont passées par les mains elle a su les retenir ou - si elles avaient un intérêt mais ne répondait pas à son esprit - les diriger dans les lieux où elles pouvaient être reçues.

Alice Pauli - au côté de son mari puis de son fils et de ses collaboratrices -  a toujours entretenu une relation forte avec ses artistes. La confiance, la complicité sont à la base de ce contrat. L’artiste donne sa créativité, son énergie, la galeriste lui donne en retour un soutien une  stabilité, une protection. On pourrait presque parler de rapports amoureux avec bien sûr les déchirements et les éclats que cela suppose. Et un partage du même type peut avoir lieu avec les collectionneurs. La galeriste a chassé de son temple ceux qui ne respectaient ni son métier ni ses artistes.

Petit à petit elle a conquis le grand public, les intellectuels, les amateurs, les institutions, les musées, la grande presse. Le « 24Heures » entre autres a toujours témoigné à juste titre de son soutien à la galerie en comprenant combien Alice Pauli  a su faire exister la peinture et la sculpture, a su les faire regarder. Et aujourd’hui encore où il est plus difficile pour le collectionneur de faire un choix, Alice Pauli fait le tri dans une offre toujours plus (trop ?) importante.

Elle constate qu’on fait croire de manière démagogique que tout le monde pourrait être artiste et devenir être célèbre. Ce comportement est navrant, c’est une perversion de l’art. La galeriste sait que devenir artiste est une ascèse. Cela demande bien des sacrifices. Beaucoup d’  « artistes » pensent que c’est formidable d’exposer, d’être célèbre, de vendre trop cher à des idiots : c’est une dégénérescence. Alice Pauli n’a jamais ouvert ses portes à de tels faiseurs. Elle a su décliner les impostures. Personne a pu la contraindre à exposer ce qu’elle ne jugeait pas valable. Il faut en effet à un « vrai » artiste l’impérieuse nécessité d’une pulsion créatrice. Mais elle n’est rien sans une somme de travail et de connaissance et une volonté incroyable. Alice Pauli accompagne et soutient de tels créateurs. En échange  ils lui apportent l’énergie pour continuer afin de découvrir  les œuvres majeures. Celles qui montrent non autrement mais dévoilent autre chose.

Jean-Paul Gavard-Perret

09:34 Publié dans Images, Monde, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)