gruyeresuisse

01/01/2014

Jean-Luc Godard apostolique et romain

 

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Jean-Luc Godard, « Manuscrit original du Mépris », Editions des Saints Pères, Paris, 2013, 139 E..

(photo de tournage de "One plus one").

 

 

 

A juste titre on s’attarde sur les narrations, inserts, travellings, décadrages,  hors champs et autres stratégies et diégèses chez Godard. On oublie à ce jeu combien ses images ceintes sont avant tout des images saintes. Le cinéaste reste le plus catholique et romain des cinéastes. Entendons par là qu’il est au cinéma ce que fut à la peinture Raphaël. Ses images  au-delà de leur énergie, condensation et déplacement révélateurs d’archéologies cachées restent avant tout d’une beauté magique. On rétorquera que la beauté est un concept déplacé. Deleuze le rejeta : il n’y aurait là selon lui qu’affaire subjective de goût. Voire...  Comment définir autrement ce qui emporte les films et  les vidéos de Godard ?  Même lorsqu’il filme le bordel du monde celui-ci se transforme en « beaurdel ».

 

Mais chez lui la beauté n’est pas qu’un simple désir  de plaire. Même s’il existe chez le créateur le désir de séduire et  la poursuite de « l’autre ». Elle répond à une volonté supérieure et n’est pas un nom mais une série d’expériences filmiques auxquelles elle accorde une forme de transcendance. Godard fait du Septième des arts une pratique avec ce que cela implique et que rappela sobrement Louise Bourgeois « en tant qu’artiste vous devez créer de la beauté ».

 

Bien qu’il ne soit pas religieux chacune des images du Vaudois reste une résurrection. Leur beauté demeure une manière de lutter contre la mort et de prouver que la vie vaut d’être vécue.  En cela l’œuvre n’est jamais originale au sens superficiel du terme : c’est ce qui en fait l’inaltérable puissance. Elle dépasse la technique et le savoir et possède une valeur absolue.  Elle est associée à l’amour – ce qui a quelque chose à voir sans doute avec une histoire de religion.

 

Chez Godard la beauté est libératoire, dégagée du pathos. En ce seul sens le cinéaste échappe au statut de catholique et romain. Qu’on se souvienne - en dehors des plans célèbres du « Mépris » - de « One plus One ». Dans le chaos du monde  Anne Wiazemsky est saisie au sein de plans-séquence d’une plastique virginale et diaphane. L’image - sculpturale - traite du volume dans l’espace  avant de se dissiper dans les ombres appesanties d’un fondu dans la lumière du soir. La beauté s’y respire à plein poumons, le reste est accessoire.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

31/12/2013

Laurence Courto : Creux et Emergences

 

 

 

 

 

 

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Laurence Courto, InterArtmania, Lausanne,  janvier 2014.

 

 

 

 

 

 

 

Fondée en la seule « substance » de son langage et de sa manière l’œuvre de Laurence Courto repose sur une discipline d’existence et de création. Elle  saisit le multiple et l’Un dans un mouvement aussi rupestre et primitif que postmoderne. S’abandonnant au geste de la main et du corps l’artiste ne retient du monde que l’élan à la recherche de la simplicité. L’œuvre surgit autant de l’intellect de l’artiste que de la pulsion de son corps. Celle-ci est traduite par le geste où tout commence à la fois hors et dans le contrôle.

 

Ménageant une marge pour l’espace l’artiste par ses attaques crée divers types de courbes et de lignes. Emane un univers des profondeurs  mais il est tout autant cosmogonique. Le monde des apparences se trouve métamorphosé.  S’y éprouve un souffle et son élan venu du fond des temps comme du fond de la conscience (et de l’inconscient). La fonction première de cette manifestation picturale reste la recherche d’une émotion impalpable semblable à l’œuvre elle-même   : vivante, non fixée, mouvante, sublimement "inachevée".

 

Emerge de l'organisation de chaque toile une sauvagerie soudaine de la matière et des graffiti reprise en mains pour un affrontement avec le signe humain. Alliances - plutôt qu'identifications - tiennent l'espace ouvert dans un accord volontairement imparfait, une instabilité féconde venus autant de la méditation que de l'acte créateur qu’elle prépare. Entre attente et jaillissement, l'artiste crée une dispersion de parcelles sauvages, d'amorces dans la poussée et l'attirance. Elles ramènent à un principe de vie que les Egyptiens nommaient Ka.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 


 



 

09:07 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

29/12/2013

Gentinetta et Braun sur un fil

 

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Le Lucernois Claudius Gentinetta et Frank Graun (initiateur du festival d’animation de Baden) sont tous deux graphistes. Ils se sont rencontrés à Zurich et depuis proposent un travail d’animation en commun. Il y eut d’abord « Sommeil » puis  le génial « Le Téléphérique ». Y monte  un vieillard amateur de tabac à priser. Il voit à chacun de ses éternuements la cabine se défaire dangereusement. A coup de rouleaux de Scotch le héros involontaire tente de sauver sa peau tandis que le téléphérique monte, se bloque. Comme lui le spectateur est laissé en suspend dans ce qui pourrait devenir une "fin de partie" à la Beckett.

 

 

 

Le vieillard est donc à la fois acteur de son sort et captif de la cabine. Il n’est en rien le ravi d’une telle crèche et égrène le temps qui le relie à la terre ferme et donc à la vie. Elle ne tient qu’à un fil. A la fin tout reste dans l’invisible. Les images du film refusent leur destin au public pour le confier sinon au néant du moins au doute. A l’injonction du vide répond moins son attraction que sa répulsion. Elle laisse l’être au bord du précipice en une métaphore aussi drôle que discrète de la vie.

 

 

 

Les deux créateurs jouent de l’émergence et de l’effacement entre le cheminement linéaire du câble et les torsions des mécaniques désuètes. Une main noueuse tente de réintégrer un ordre dans le désordre. Par sa drôlerie tendre, le film isole encore plus l’isolé et nourrit l’air qu’il respire. Raison et folie de la poésie plastique font la jonction entre ce qui est et ce qui n’est pas, le réel et l’allégorique. Preuve qu’on tient avec Gentinetta et Braun deux dessinateurs qui pourraient devenir les nouveaux maîtres du cinéma d’animation non seulement suisse mais mondial.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09:09 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)