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14/07/2013

Vicent Calmel : visages et nudités énigmatiques

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Vincent Calmel, "Trauma", 20 juin - 6 octobre, Espace Opéra, rue Gabrielle-Perret-Gentil, Genève et  20 juin - 26 juillet, Galerie Sandra Recio, ports Francs, rte des Jeunes 4ter, Genève.

La nudité - en art -  est un leurre. Calmel en joue. Souvent plus sérieusement qu’il n’y paraît. Il existe toujours dans ses prises un décalage ou une promesse non tenue - du moins pour le voyeur. Dans la (superbe) série « Trauma » les femmes sont nues : mais on ne verra que leur visage.  Un visage faux car repixelisés à partir de 15 prises « réelles ». Dans « Naked 1 » il y a bien sûr des corps nus : mais ce sont les personnages habillés qui retiennent le regard.

 

En une logique exemplaire et très personnelle Calmel renverse donc sur eux-mêmes les clichés de visage et de la nudité. L’acte de création vient mettre à mal les lois de représentation inhérentes au « nu » par une poésie d'image. Celle-là n’est pas une fantasmagorie propre à alimenter le pur fantasme. La nudité – comme les images de l’artiste – ne sont plus considérées comme des objets mais comme des processus. Les corps sortent de l’état de nature ou de machines (désirantes ou non) pour devenir des images d’une beauté fluide qui résiste à toute cristallisation. Le nu devient un index au développement de l’imaginaire et de la réflexion. Il appartient un ordre de l’imaginaire et non le désordre de la raison.

 

Au moment où tout pourrait s'affaisser dans le stéréotype l'image propose son démantèlement. De ses «parties communes » surgit paradoxalement un monde qui s’inscrit en faux contre le propos avoué de la nudité, sa feinte de visibilité et de sa transgression. Photographier la nudité revient à affirmer la possibilité de la présence d’une ouverture contre la fermeture que toute nudité érige en loi. A ce titre une série comme « US Woodo » dévoile, là où les êtres restent habillés, une autre nudité : celle de l’âme. Elle est scénarisée au sein de l’hystérie des participants. Soudain le regardeur n’est plus le voyeur : il  accède à une autre réalité. Dans cette série comme dans les autres il peut sortir de son enfance, d'un état d'assujettissement  grâce aux choix techniques et esthétiques de Calmel. Par le rapprochement de nu et du vêtu, grâce à l’apport du pictural dans la mise en scène le photographe ne cherche pas à doubler la ressemblance : il en finit avec elle en renvoie son semblable au semblable. D'où l'apparition d'une image dont n'émerge pas un monde tel qu'on le conçoit généralement dans la production d'images.

 

calmel.jpgRedoutable et subtil technicien de l’image Vincent Calmel sait traiter l’image avec une précision extrême autant par ses travaux personnels que dans ses reportages ou ses travaux pour la publicité. Il en renverse les règles et offre la possibilité de parvenir au fond du visible au sein d’une économie sémantique et stylistique. Dans ce but il a l’intelligence de refuser tous procédés spéciaux. De la gamme potentielle des possibilités de l’image le créateur ne conserve que l’essentiel. Il casse les caractères fondamentaux de toute vision « magique » du réel. Cette propension a pris corps dans une scène traumatique pour lui : échappant de peu à la mort et défiguré, il a retrouvé un visage grâce au travail de sept chirurgiens qui l’ont recomposé.

 

Evitant la frénésie du spectaculaire, de la surenchère de la « sur en chair »  l'image semble atteindre par effets de courbes (avec leurs ombres et leurs lumières) une sorte de fiction du réel et établit une réalité de la fiction du corps. Bref Vincent Calmel introduit du postiche dans la posture et recrée l’"écartèlement" - dont parle Lacan - entre un désir et ses possibles représentations.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

08:38 Publié dans Genève, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

11/07/2013

Daniele Buetti : images, états critiques

 

 

Buetti 3.jpgDans une même image Daniele Buetti  (né à Fribourg, Suisse en 1955)  fait passer de l’ombre à la lumière. Du cœur de l’obscur surgissent divers messages sous forme de  larmes étincelantes un rien kitsch et des messages étranges. L’œuvre est protéiforme. L’artiste ne cesse d’y « inciser » le corps à coup d’arabesques et de signes griffonnés sur des photographies de top modèles tirés les journaux de mode hauts de gamme. Ces opérations relèvent de l’écriture automatique et du gribouillage enfantin. Elles semblent le fruit de gestes automatiques, sortis de l’inconscient. Pourtant c’est bien plus compliqué qu’il ne semble. Ces intrusions intempestives pratiquées sur les fragments de corps glamour provoquent un trouble. Elles mêlent fascination et répulsion, beauté et cruauté.

 

L’artiste rappelle que les marques à la mode sont devenues notre peau. Nous les affichons comme autant de signes de reconnaissance. Mais par extension Daniele Buetti considère les icônes païennes contemporaines comme des substitutions à la religion Les figurines de Saints ont été remplacées par les top-modèles. Elles trônent en objet de dévotion sur les présentoirs de kiosques à journaux. Il y a donc fusion et confusion entre beauté, sacralité et commerce. Ce dernier fait croire que la sophistication du luxe sauverait le monde…

Buetti 4.jpgFace à cette mise en scène institutionnelle les dessins en surimpression du plasticien créent des motifs à l’identité floue. Ils oscillent entre ornementation, tatouage rituel, scarification et souillures. Les images du luxe intéressent Daniele Buetti  moins pour des raisons esthétiques que pour leur portée socioculturelle. L’artiste prouve à travers elles la prégnance des médias sur notre esprit et notre mode de vie. L’identité y est formatée. Leurs virus inoculent une sorte de vide absolu. L’artiste propose son contrepoison. Ses travaux (dessins, vidéos, installations)  montrent la précarité de qui nous sommes.

Buetti.jpgSous le grotesque affiché des égéries apparaît une forme larvée de violence et de destruction. La lumière  reste  centrale. Elle demeure pour Buetti le plus magique des médias mais fait de nous ses papillons. L’artiste récupère ce pouvoir pour subjuguer mais surtout afin de nous confronter avec des phrases et des questions qui tourbillonnent autour des top-modèles : « Avez-vous déjà pensé au suicide ? »,  « Regarderiez-vous une exécution capitale à la télévision ?», «  De quoi vous sentez-vous coupable ? ». Derrière le kitsch crémeux se cache donc une réversion de la fascination. Sous le fétichisme des apparences l’artiste pose la question de notre propre sens. C’est tout autant une manière d’échapper au marketing affectif mondialisé.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Daniele Buetti, “Maybe You Can Be One of Us”, Swiss Institute Contemporary Art, New York et Hatje Cantz, Ostfildern, 232 pp., 20 E..

 

11:28 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

09/07/2013

Vers une définition du "genie suisse" dans l'art contemporain

 

 Swiss made.jpgA ceux qui aiment l’art Suisse le livre “Swiss Made : Precision et Madness” reste un ouvrage de référence qu’il convient de relire. Il décrit les parcours individuels mais aussi des divers mouvements qui ont animés le pays durant le XXème siècle. Les analystes réunis dans cet ouvrage illustrent le développement de l’art helvétique contemporain  jusqu’aux premières années du XXIème siècle. Selon eux, oscillant entre précision (une qualité suisse par excellence) et la folie (un caractère qu’on n’a guère l’habitude de lui accorder) les artistes ont dérivé de l’une à l’autre pour faire cde l’art du pays un des plus vivants. Il est en effet à la jonction de deux « champs » artistiques majeurs qui réunissent à eux seuls tout l’art occidental : l’univers flamand et réformé et l’univers latin catholique et romain.

 

Les auteurs afin de prouver la créativité nouvelle qui est apparu en Suisse et pour accentuer l’opposition précision versus folie ont su créer des ponts et des points de comparaisons entre les anciens et les modernes : Max Bill et John M Armleder, Ferdinand Hodler et Urs Lüthi, Alberto Giacometti et Rémy Zaugg, Louis Soutter et Martin Disler. Surgit soudain un espace où tous les lacs suisses semblent en feu mais où aussi le chaos reprend un ordre.

 

A ce titre le musée de l’Art Brut en serait un exemple emblématique… Mais au-delà des œuvres d’une telle mouvance et de manière plus construite bien des artistes suisses ont créé des langages de rupture en effaçant bien des familiarités et en désagrégeant les significations en usage. Ils ont renchéri délibérément sur le caractère d’aberration et de parodie que les manipulations artistiques contemporaines induisaient. A l’époque de la mondialisation et de la globalisation il est donc toujours utile de revisiter l’art suisse : Sylvie Fleury, Silvia Bächli, Ugo Rondinone et Hirschhorn sont dans le livre présentés - et  non sans raison -  comme des figures de proue.

 

Swiss made 2.jpgNotons enfin pou parachever ce panorama un point ou plutôt un lieu que les artistes eux-même et la critique soulignent : Lausanne depuis une quinzaine d’années est devenu un centre majeur de la création internationale. Catherine Bolle entre autres. Elle est l’exemple parfait  d’un art de coupure mais aussi de cristallisation d’images capables de montrer ce qui jusque là restait  inexprimable et de guérir de l’intoxication de concepts à la mode.

 

Jean-Paul Gavard-Perret