gruyeresuisse

07/05/2014

Elisabeth Frering : ours va et l'intimité des sirènes

 

 

 

Frering 3.pngElisabeth Frering, Galerie Bertrand Gillig.

 

 

 

 

 

Elisabeth Fréring crée un univers d’un érotisme particulier : la suggestion plus que l’évidence laisse ouverte la question de la rencontre. Un certain inachevé (mais toujours impeccable) exalte en même temps qu’il se révèle dérisoire comme s’il fallait toujours au voyeur la faim et l’inassouvissement. L’image tangue entre le plaisir et le mystère suggérés par la présence d’animaux, de formes phalliques et matricielles où la fourrure devient facilement toison. Ours-mickey, lapine rose créent un exhibitionnisme confondant : une forme de crudité se conjugue avec le tendre dans les maculations légères et subtiles qui ponctuent les dessins. Ceux-ci deviennent des narrations d’un conte enfantin érotique où se  parle le langage du désir avec son attirance et sa peur.

 

 

 

Frering.jpgLe regard se plaît à se perdre dans un univers suggestif ouvert et refusé. Il porte doublement le signe de l’offrande et de l’interdit le tout néanmoins sous le sceau d’un plaisir ludique. Car Elisabeth Frering s’amuse, va presque au point où l’image pourrait éclater de rire. Mais l’artiste s’arrête avant car il ne convient pas que le jeu ne cesse. Le désordre est calculé : l’image exclut l’explicite. Chaque scène en est le prélude ou la métaphore. Et le rose y reste toujours plus épais que l’ombre. La plus vieille des histoires trouve donc une narration plastique originale. Elle avance ailée sur la surface pour que fleurisse le tendre et s’ourle l’inattendu de présences intempestives et profondément poétiques dans leur genre. Toute une mécanique dresse un doigt rose qui fait l’amour aux yeux.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

06/05/2014

Jean-Joseph Crotti le précurseur oublié

 

 

 

Crotti 2.jpg

(sur la photo, Jean-Joseph  Crotti est le deuxième à partir de la droite)

 

 

 

Jean-Joseph Crotti (né à Bulle en 1978)  commence à peindre à la jonction du XIX et du XXème siècle au moment où, quelques années plus tard, diverses avant-gardes révolutionnent la peinture : cubisme, fauvisme vont être relayé par le futurisme, la metafisica et un mouvement que Jean Crotti crée (après avoir peint des paysages où se superposent des cubes, des pyramides, des formes géométriques)  : Dada. Il restera « involontairement » un précurseur du Surréalisme récupérateur  dont il ne fera jamais partie. Rompant avec Tzara , en  perpétuel inventeur de formes il s’éloigne d’ailleurs de Dada. La dynamique interne de ses tableaux annonce l’abstraction que reprendra l’école de Zurich. Avant Calder il est aussi  à l’origine de l’art cinétique. Il crée la technique dite des «gemmaux» (technique de vitrail sans monture de plomb et dont il dépose le brevet). Ami de Picasso, Braque, Duchamp (dont il fit le portrait « sur mesure »), Chagall, Villon, Gleize, Picabia, Rouault, Kupka, Max Jacob, Cocteau, Apollinaire il meurt en 1958 sans jamais connaître leur notoriété mais en laissant derrière lui une œuvre majeure (dont le recollection ne l’intéressa que très peu). Elle est constituée de ce qu’il nomme des «poèmes plastiques».  En dépit de ses amitiés il resta isolé car il refusa toujours de demeurer au sein d’une école dans le souci de ne jamais se répéter.

 

 

Crotti 3.pngEn 1937 sa « Baigneuse », œuvre majeure figure au Petit-Palais dans le cadre de l'exposition des Maîtres de l'Art Indépendant. Ses peintures restent des expressions de l'invi­sible.  Crotti a su assimiler en parfaite liberté toutes les possibilités offertes en peinture par les avant-gardes. Ses œuvres restent à ce titre des soleils qui galopent par-dessus tout modèle. Les surfaces de ses toiles gardent des transparences qui généralement ne leur appartiennent pas. L’invisible rendu prisonnier par la lumière accède à une matérialité dynamique. Si bien que dans chaque œuvre une musique plastique ruisselle. Aérienne cette vision du monde rend la douleur paisible et le passé des avant-gardes se dresse près de nous dans une présence dont chaque pièce recueille la pierre avec la rose. L’ouverture y reste le seul abri.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 


Emanuela Lucaci : l’obscur levant des songes

 

 

 

 

Lucaci 2.jpgLe lac est immobile. Mais dans cette immobilité la peinture reconnaît sa promesse et appelle le vent qui efface le réel pour remonter aux images sourdes et profondes. Emanuela Lucaci  va les puiser souvent dans l’univers des cinéastes (Tarkovski, Antonioni par exemple). L’état d’oubli et celui de détresse sont parfois à la merci de la goutte mouvante du corps d’une femme dont l’illusion se défait. Rien ne sera tenu : l’idée même d’histoire s’abîme. Reste l’image et son secret. Entre elle et le réel, entre elle et la fantasmagorie. Ce sont parfois deux bêtes qui jouent ensemble, s’entendent en se demandant ce qui est possible du désir par delà son usure.

 

 

 

Emanuela Lucaci propose en ce questionnement les faces-à-faces du présent et de l’oubli. Le temps fuit, il  échappe : l’artiste craint que le monde des mages devienne infirme. Elle en ressaisit les sables, les roseaux, les eaux voire juste une fumerolle à peine décelable qui finit par envelopper un corps nu. En avançant la peinture - revendiquée comme telle - se trouve aspirée au centre du mouvement qu’elle crée. De l’eau maintenue en apesanteur surgissent des paysages hybrides et habités d’êtres à l’œil noyé dans l’obscur.  Une densité diaphane porte vers ce qui reste d’espoir muet. La beauté ne diminue pas : elle s’arrime à ce qui la fait : à savoir le présent de la peinture et ses rhizomes orphiques auxquels la Genevoise accorde une préhension particulière. Presque impalpable une poignée de buée, une tiédeur caressent la peau d’une voyageuse sans bagage.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret