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29/07/2013

Daniel Spoerri l’incontournable

 

 

spoerri 2.jpgIl y a cinquante ans avec ses « Tableaux-pièges » le Suisse Daniel Spoerri faisait une entrée fracassante par la grande porte de l’art. Avec le temps ce qu’ils ont gagné en beauté ont perdu en quotidienneté hasardeuse et immédiateté provocatrice. Mais qu’importe. Le beau est plus important que la subversion. Telle une chimère qui se moque de l’horloge l’œuvre laisse des séquelles et ne cesse d’avancer livrée à la cristallisation devenue nécessaire. Et on ne pourra jamais taxer le créateur de nostalgie même s’il peut se permettre de rester un sentimental invétéré. Dès la fin des années 70 rien ne le rendait plus affectif qu’affecté qu’un cadavre à ressusciter. D’où la création à l’époque de son merveilleux « Musée Sentimental de Prusse » où il réunissait milles grands et petits objets chargés de souvenirs qui depuis toujours réveillaient son instinct de « chasseur » : de la jambe de bois du prince de Homburg au pot de chambre de Guillaume II.

 

 

 

Les obsessions de Spoerri demeurent au fil du temps mais elles deviennent plus sages. Celui qui fut un des neuf signataires du « Manifeste des Nouveaux Réalistes » fut aussi le fondateur du Eat-Art. Dans son restaurant-galerie de Düsseldorf, il expose uniquement des œuvres comestibles. Il y a à voir puis à découvrir et donc à goûter. L’objectif est double : franchir le réel, sentir une présence qui se superpose à lui par divers types d'adjonctions superfétatoires. Les œuvres transforment le regard et le "goût". Par les modifications proposées elles opèrent en lui un  désordre particulier - celui du plaisir de l’imaginaire visionnaire qui dépasse le plaisir de la seule raison perceptive.

 

 

 

 

 

spoerri.jpgL’artiste suisse a installé en Toscane depuis 1997 « Il Giardino di Daniel Spoerri ». Ce jardin est un immense tableau-piège en 3 D où une cinquantaine d’artistes sculpteurs accompagnent le créateur. L’espace qui entoure les propositions de l'artiste suisse devient partie physique de celles-ci. Le jardin n’est pas seulement un espace à l’intérieur duquel l’œuvre se situe mais un espace qui reste un élément constitutif du travail. Cet élément est « idéal » mais donc non interchangeable.  Dans ce lieu  - comme toujours chez Spoerri - les motifs varient pour habiter l’espace. Ils proposent d’autres passages le plus souvent inutiles à l'image de ses collections d'ustensiles qui forcent par leurs montages à une gymnastique des sens et à un exercice de conversation entre l’art et la nature, l'utile et l'inutile, la matérialité et l'immatérialité et peut être du physique dans la métaphysique. Spoerri ne cesse donc de plonger la vie dans le rêve, le rêve dans le réel. Celui-là se comprend dans les flux dynamiques et des courants. Ils ouvrent sur un portant atmosphérique, une iconologie des intervalles, une chorégraphie des assemblages.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

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25/07/2013

Philippe Fretz in media res : le peintre, ses histoires

 

Fretz.jpgPhilippe Fretz, « Idiots et Moines - In media res »  Art &Cction Lausanne, 60 E. « Seuil », Art&Fiction, Lausanne, 35 p., 15 E.. L’artiste expose entre autres à la galerie LAC de Vevey.

 

Scrutateur des temps passés (mais pas seulement) Philippe Fretz crée des tableaux qui mêlent à la fois des souvenirs intimes et personnels à de nombreuses références. Elles traversent l’histoire de l’art de Giotto et Mantegna à Garouste et Balthus. L’artiste ne s’en cache pas.  Ce maniaque des références les multiplie jusqu’à perdre le spectateur.

De l’ancienne usine de robinetterie Kügler de Genève qui est devenue une sorte de « Ruche » artistique du nouveau siècle l’artiste monte des narrations labyrinthiques où sous l’apparat historique sont mises en évidences bien des thématiques autant sociétales, politiques qu’esthétiques.

Par la pratique du  dessin et de la peinture Philippe Fretz pousse la pensée où elle ne se pense pas encore. Elle se crée en avançant dans ce que l’art garde d’intempestif. Il ne s’agit pas de faire de l’image une simple chimère ou une caresse du regard. Chaque surface doit permettre de pénétrer à l’intérieur, de franchir un « seuil » - concept cher à l’artiste.

In medias res est une publication qui l’illustre. Le  rythme de parution sera  quadrimestriel et le tirage de 60 exemplaires avec une sérigraphie signée imprimée  sur les presses de Christian Humbert chez Droz à Genève. L’objectif est triple : plonger le spectateur au milieu d’images,  appréhender celles qui restent à faire et proposer l’état du travail en cours. L’artiste résume sa proposition de la manière suivante : « L’action consiste en un flux nucléique d’images que le peintre transforme en un réseau de canaux ou en arborescence à la manière d’un paléogénéticien ». Chaque numéro va regrouper des œuvres de Fretz et les documents iconographiques qu’il croise et - dit-il - « qui le nourrissent ou l’affament » et qui sont souvent la généalogie de ses propres créations..

En elles les références sont toujours décalées dans un temps différent et différé. Il ne s’agit pas de dupliquer du semblable mais au contraire de proposer une critique du cirque des images médiatiques. Preuve que l’art ne copie ni le réel, ni ses représentations officielles. Face aux prétendus invariants d’une culture médiatique Philippe Fretz offre ses transgressions à l’aide d’artifices et d’artefacts tirés d’aujourd’hui mais tout autant d’autres époques.

Ce voyage extra temporel et d’extra-conjugalité par rapport au tout venant iconographique  permet de présenter aux spectateurs curieux une ouverture des leurs délimitations intellectuelles. Par de tels passages Philippe Fretz entraîne dans les canyons d’un espace où l’inconscient ne peut plus su défiler. La fausse évidence des images toutes faites est rendue à son opacité par un tel retour amont.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

23/07/2013

Christine Streuli vers un autre théâtre du monde

 Streuli.jpgChristine Streuli, Edited by Fanni Fetzer. Text by Fanni Fetzer, Terry R. Myers, Michele Robecchi. Hatje Cantz, 240 pages, 60 E., 2013

 

L’artiste suisse Christine Streuli (née en 1975) est une des figures montantes de l’art international. Faussement décoratives ses œuvres sont emplies de couleurs et d’ornementations sur de grandes toiles qui la rapprochent d’une artiste telle que Beatriz Milhazes. Le livre que lui consacre Fanni Fetzer permet de donner pour la première fois une vision large d’un travail dont l’inspiration est puisée à de multiples sources (du pop art à l’art extrême oriental)  afin de faire éclater les formes, les couleurs.

En 2007 Christine Streuli fut invitée à la Biennale de Venise pour représenter son pays. Elle utilise des systèmes de symétries, de répétitions, de « mosaïques » fondées sur diverses techniques : crayons, pinceaux, sprays, décalcomanies afin de créer la plus haute attention sur l’artificialité de la peinture.  Ces transpositions n’empêchent pas - au contraire même - un contact direct avec la peinture que la créatrice met en scène en divers plans. Elle passe  du mur au sol afin de voir ce qui naît en de tels montages.

Streuli 2.jpgChristine Streuli s’interroge par son travail afin de comprendre comment le dessin apprivoise l'image et quelle image s’apprivoise à travers lui. La créatrice fait tomber bien des tabous en ne renonçant pas à celui qui reste une "tare" selon les critères contemporains : l'ornementation. Mais en même temps elle la transgresse jusqu'à poser la question de l'identité du sujet humain. A la fois il apparaît et disparaît dans ses œuvres. N'en reste souvent que le luxe des habits. Un luxe qui recouvre un fantôme et ses flocons d'absence à travers les rythmes que chaque peinture propose. Celle-ci devient une suite d'exils et de déplacements là où le plaisir ne fait jamais défaut. Si bien que la peinture est plus solaire et lumineuse que jamais. Ne garderait-elle ainsi un subtil parfum de femme ?