gruyeresuisse

22/11/2013

Les piqûres de rappel de Judith Villiger

 

Villiger 2.jpg« Erfunden und erlogen » - Die poetische Simulation der Wissenschaft, Galerie Römerapotheke, Zürich, du 16.12.11 au 31.12.13.

« Kleinformate (Malereien »  Galerie Carla Renggli, Zug du 7.12.13 au 18.1.14

 

Les images de Judit Villiuger sont d’un abord froid. Ce sont autant d’apparitions qui jouent entre abstraction et figuration, code et réalisme. Le but pour l’artiste est d’arriver à faire une image sans contexte, déparasitée pour que tout concourt à une lecture dans un cadre donné Il y a toujours une anecdote comme point de départ. Un objet déclenche une envie et ensuite l’artiste compose une série. Aimant l’attente le Lucernoise prend du plaisir à désirer ses images avant de les réaliser afin de montrer vraiment ce qui la touche. Par la forme d’ascèse de ses créations elle sait que ce qui la touche de manière un peu précise, arrivera  à toucher les autres. Partant d’un mode de l’ordre du constat elle applique un jeu fait que celui-là se décale. La créatrice ne donne pas toutes les informations du réel - tant s’en faut - dans ses images. Du coup surgit une douceur. Et si la manière de montrer est  assez objective  ce qu’elle le montre est complètement subjectif. Il y a une ambigüité, un mystère, un dialogue entre la réalité et ce qu’on imagine. Mais Judit Villiger ne cherche pas non plus que ce mystère perdure.

 

 

 

Partant de la trace la créatrice peut aller pratiquement  jusqu’au paysage  dans ce que ses installations ont de sculptural et de pictural. C’est aussi une manière de collecter des impressions afin d’explorer et de comprendre le monde en partant de ses singularités. Des ramures  font étrangement penser à la représentation d’un réseau neuronal. Il y a la notion de réseau, de multiplication, et de ramification. Les schèmes matriciels de l’artiste se retrouvent partout. Ils montrent que tout est lié. C’est comme si l’artiste cherchait le lien qui unit toutes les choses et les animaux, c’est aussi comme si elle essayait de faire émerger par l’art des complicités afin d’aller à l’infini par effet d’absorption labyrinthique.

 

 

 

Villiger.jpgIl y a donc des images cachées derrière ses images, comme s’il s’agissait des calques les uns sur les autres qui permettent d’entrer à différents niveaux dans l’image en fonction de l’imaginaire propre à chacun. Ajoutons enfin qu’il existe toujours dans ce travail un recherche de proportionnalités : l’harmonie est une notion  laquelle le Lucernoise est sensible. Même si créer revient à  avouer un certain déséquilibre mais le forage pratiqué dans  le monde et son  vide permet de les trouver puis de les combler en vertu de critères qui reste à inventer et que la lucernoise propose non sans majesté.

 

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

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19/11/2013

Hommage à de Saussure : lit & rature

 

 

de_saussure.png« Poésie en  mouvement 4, version Saussure », Mercredi 20 novembre 2013 à 19h, Fonderie Kugler et Fak, Genève.

 

Alpiniste, grammairien de Saussure a transformé la linguistique et la « textuorologie » du XXème siècle à nos jours. Trop modeste pour jouer les gros bras intellectuels il n’a jamais cherché à épater ses pairs et encore moins les gogos. D’où le relatif incognito qui perdure à son sujet. On connaît presque plus l’alpiniste (qui a vaincu le Mont blanc) que le savant. Cent ans après sa mort l’espace Kugler le fête de la manière la plus judicieuse. Plutôt que proposer un colloque assommant ce sont des créatifs qui font l’éloge en actes du savant professeur dont  le « Cours de linguistique générale » reste l’ouvrage de base pour tous ceux qui s’intéresse à la science qu’il a inventé  - la sémiologie – et dont l’influence reste majeure dans les sciences humaines actuelles.

 

Le travail sur la matière sonore, le tracé, la graphie, le signe, le corps, le mouvement entrent en communion avec l’aventure saussurienne. Cette approche prouve que la pensée du genevois est aussi une esthétique multimédia. Elle se décline en performances, installations vidéo, interventions musicales, conférences express. Les paroles du « père » deviennent les lames de fond de telles  perspectives artistiques. Leurs créateurs font louvoyer  autour du fantôme du sage  une forme de volupté. Il y a là des caresses du regard sur la peau du temps afin de remonter l’histoire  du sens et du signe telle que de Saussure la conçue. 

 

Preuve que créer n’est pas seulement mettre de l'ordre : c’est s'abandonner à ce qui fut et reste l’arête vive d’un seuil. De Saussure en passeur y fit  mordre la poussière aux vocables qu’on plaçait jusque là dans un « caveaubulaire » (Prigent).  Le savant  l’ouvrit  afin de montrer ce qui dans la littérature est parfois lits & ratures. Il a saisi par ce biais un « invisible » du signe. Les artiste réunis dans l’espace Kugler en ouvrent le robinet de sens afin que du « monstre » en sorte encore. Preuve que l’imagination morte de de Saussure imagine encore. Les artistes qui l’honorent le prouvent et ne s’en privent pas.

Gérard Genoud aux couleurs de la vie

 

Genoud.jpgGérard Genoud, « Mémoires enchâssées – Récit et photographies, coll Re-PACIFIC ; Edition art&fiction, Lausanne, 104 p., 37 CHF.

 

 

Chacun - théoriquement - naît pour le bonheur. Mais y parvenir n’est pas chose aisée. L’existence reçue  ressemble parfois à une baraque  foraine de bois construit sur un glacier et soumis au risque de bien des avalanches. Dès lors l’enfant qui rêve confusément de cartes du tendre doit  battre celles que le hasard lui a crachées. Il tente de faire avec même si en Arlequin infortuné il quitte la fête avant qu’elle ait commencé. Ce qui le conduit parfois chez Gérard Genoud. Ecrivain, artiste, le fondateur du groupe Hapax est aussi psychothérapeute à Lausanne : il doit tant bien que mal réparer le désordre noir du masque et du mal de l’enfant. Cependant l’échange est bijectif comme le prouve les  « Mémoires enchâssées ». Dans ce livre celle de l’auteur est mâtinée à celle du jeune patient. Et lorsqu’au fil du texte il en vient à évoquer l’animal ce n’est en rien pour effacer le genre humain. Au contraire il s’approche au plus près  de la faculté d’être et ce qui la fracasse. L’auteur ne se veut ni singe savant, ni sage qui joue les re-pères. Il n’est en rien un bouffon littéraire. Des précipités de « foirades » de ce qui fut torché en vrac dans la vie de l’enfant il tente de retrouver des images premières. Elles unissent le soignant et son « malade ».  Par cet enchâssement de deux mémoires ce qui pèse sur le corps et la vie tente de devenir assimilable. Rien n’est aisé. Pour le « grand » comme pour le « petit ». Du récit comme des photographies du premier alternent des zones d’ombres et de lumière. Elles remontent des abîmes de l’enfant comme des souvenirs de celui qui le fut. La vie s’y sent parfois mourir d’une douleur quasi commune. Mais subsiste toujours un peu de sang. Du sang vermillon Même si parfois il se transforme en  flot noir à briser les poitrines. Pour autant loin du pathos un diagnostic ^non seulement vital mis existentiel est engagé. Face à la mort qui est donné, demeure la  vie à conquérir. D’où le pari du livre où deux histoires tentent à s’unir comme les images et les mots. Gérard Genoud ne prétend en rien recoller tous les espoirs du monde. Sa tache est plus humble et plus grande : relever celui qui tombe et lui trouver la maison de son être. Celle  qui le préserverait des orages et des dommages subis dans la cahute première. Âne il fut (du moins considéré comme tel), aigle il serait. Ou tout au moins joyeux drille qu’on verrait enfin courir en espadrille.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret