gruyeresuisse

15/10/2014

Comme le citron sur une huître : Jean Fontaine

 

 Fontaine.jpgJean Fontaine, Galerie 2016, Neuchatel.

 

 

 

Tous  les êtres vivants ou de bronze cherchent quelque chose : l’écureuil : des noisettes, la mouette : Tchékhov, Poe : le corbeau, Laurel : Hardy et les femmes de Fontaine un moteur ou une « animalité ». Cette moitié pourtant ne leur manque pas vraiment. Néanmoins l’artiste les fait fondre de plaisir afin d’inventer un couple en fusion signe soit d’une grande détresse, soit d’un espoir fou. D’où l’intérêt de tels hybrides. Ils secouent les images que l’on croyait sûr, ébranlent la forteresse des certitudes. Chacun en sort un peu groggy conscient d’avoir entrevue la dangerosité de l’amour et le malaise dans la civilisation et l’identité.

 

 

 

Mais de telles statues ressemblent à des adoucisseurs d’eau de nos rigidités. L’eau devient oh !  tant nous sommes surpris. L’autre devenu animal ou machine échappe à nos prises et nos abîmes. Cela ressemble à du citron sur l’huitre. Comme elle on frissonne. Surtout lorsque dans leur tendre indifférence de telles créatures semblent  demander : « Et vous quelle bête vous habite, quel moteur vous pousse ? ». Néanmoins pas question - même si ça ne tourne pas rond - de leur demander un moindre piston.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

14/10/2014

François Burland et les failles mythiques

 

 

 burland 3.jpgFrançois Burland, Atomik Magic Circus & Superhéros, du 31 octobre au 8 novembre 2014, Atelier & Galerie Raynald Métraux, Lausanne.

 

 

 

Les personnages de François Burland se confondent avec l’artiste. Ou plutôt deviennent ses doubles dont les postures traduisent ses états existentiels.  A 17 ans l’artiste a choisi de quitter ses parents pour se confronter à l’existence qu’il endure par son œuvre d’autodidacte et dans le refus de la peinture académique. Lors d'une exposition à la galerie Rivolta à Lausanne en 1980, ses œuvres sont remarquées par Michel Thévoz (directeur à l’époque du musée de l’Art Brut). Depuis le travail chemine. A travers ses nombreux voyages l’artiste crée des liens qui n’ont rien de mondains : ses œuvres naissent de ses expériences et inventent une mythologie particulière qui se retrouve aujourd’hui dans « Atomik Magic Circus & Superhéros ». Ces derniers sont souvent un paquet de couleurs vives. L’univers marche derrière ou devant. Difficile pour eux d’y revenir ou d’y rentrer. Ne sachant de quel ordre est leur mystère  le mieux est de capter les échos de leur aura. Ils sont sans doute de ceux qui font rager leurs voisins parce qu’ils ne vivent pas comme eux. Pourtant ils n’embêtent personne et, ayant d’autres chats à fouetter, ils estiment comme le philosophe Berkeley  qu’en niant le monde  ils peuvent le réinventer.  C’est pourquoi Burland les portent aux nues. L’artiste y infiltre ses vagues à l’âme de manière intempestive.

 

 

 

Burland bon.jpgChaque héros représente une part de sa personnalité La vérité tient donc à ce dévoilement construit sur une variété de l'illusion - presque de prestidigitation. S’il refusait cet exercice les images perdrait de leur complexité. C’est pourquoi Burland ne cesse d’avancer masqué dans son univers étrange et drôle. Il casse l'arrangement, l'harmonie, la loi du visible et de la convenance. Par ses doubles l’artiste joue avec les normes selon une " variété " du monde interlope qu'il soumet à sa propre règle. Denses, compactes mais tout autant ondoyantes, fuyantes les œuvres cachent moins un corps que l'invisible de l'inconscient qui tel un lac visqueux prend pour argent comptant la lumière qui joue sur lui. La condition identitaire trouve de nouvelles altérations. Elles font de l'être et du monde un mélange métisse, un matelas de turbulences selon une densité énigmatique.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

Liliana Gassiot et les femmes-seuils

 

 

 

 Gassiot 3.jpgLiliana Gassiot, Suture, art&fiction, Lausanne

 

 

 

Liliana Gassiot - depuis L’Ondallaz où elle habite - aime tirer des fils visuels ou symboliques. Entre autres ceux de la naissance et de l’appartenance - thématiques majeures de la créatrice. Plastiquement  l’œuvre est liée à un univers organique et végétal que l’artiste transfère  en des suites de dessins au graphite. Ils évoquent la mutation, la ligné mais aussi le chaos. Ses « fontaines » dessins brodés aux fils noirs racontent des cycles  à la fois érotiques et magiques où tout se mêle sans forcément s’imbriquer. Portraits de femmes, éléments de leurs corps sont recadrés sous forme de reliques. Liliana Gassiot suggère par ce biais l’envers du monde, ses parties cachées, ce que l’on n’ose pas dire ou montrer parce que cela paraît commun ou trop laid.

 

 

 

Gassiot 2.jpgChez l’artiste, pas de lyrisme. D’une manière frontale s’instruit une confrontation où la féminité dans ses stigmates ne perd jamais de sa superbe loin des effusions sentimentales.  Un tel « échange » en son défi précipite dans un gouffre de pensées, un sentiment d’inquiétude non sans humour parfois. L’image n’a plus besoin d’écriture, juste parfois un titre qui souligne l’anecdote ou l’allégorie. L’iconographie devient le plus superbe démenti à toutes aux oies blanches et à la Vierge Folle de Rimbaud, la plaignante vivant au dépend de l’amour du mâle et qui affirme  « J’étais sure de ne jamais entrer en son monde(…) Que d’heures des nuits j’ai veillé en cherchant pourquoi il voulait tant s’évader de la réalité ». Liliana Gassiot a mieux à accomplir qu’à faire le lit de tels hommes. Le temps de la naïveté se termine.  

 

 

 

Gassiot 4.jpgEn guise de clin d’œil par ses effets échevelé l’art devient ainsi primitif et futuriste. Il ne s’agit plus de peindre des passages vers divers types d'extase. L’attraction, à l’épreuve du réel, est autre. L’artiste en  épouse son suspens, ses torsions, ses boucles. La femme n’est plus ersatz, porte-manteaux, transparence, hypothèse plus ou moins vague. Elle devient par le fragment le seul sujet du visible dans la solitude où l’artiste la saisit. Il s’érige comme présence de toutes choses. La femme-seuil est donc la dimension du monde comme présent et absent. Il englobe la féminité et son mystère, contient l’invisible et le visible.

 

Jean-Paul Gavard-Perret