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04/02/2014

Philippe Thomas l’inconnu dans la maison

 

 

 

Thomas Bon.jpg« Hommage à Philippe Thomas  et autres œuvres » augmenté de « L’Ombre du jaseur (d’après Feux pâles) », Mamco – suite du cycle « Des histoires sans fin », du 12 février au 18 mai 2014, Genève.

 

Tout dans l’œuvre de Philippe Thomas (1951-1995) peut sembler froid et nonsensique. Néanmoins l’expérience reste unique. Elle se nourrit d'objets anodins aux titres labyrinthiques (le Musée réfléchi, Vue de l'esprit, Obligation de réserve, Mesure pour mesure, Respect de l'étiquette, etc.). Dans des espaces d’ordre tout est déplacé - même la position du créateur et de son client. L’artiste dépouille l’art de toute aura sans pour autant - à l’inverse d’un Warhol ou un Koons - rechercher par sa démarche une quelconque notoriété. En rien manipulateur d’égo il  « crée » - au sein de son  agence  "les ready made appartiennent à tout le monde" - des œuvres volontairement quelconques au profit d’un propos qui remet en cause le statut traditionnel d'objet d'art.

 

PhilippeThomas a radicalisé l’esthétique du ready-made en proposant des œuvres clés en mains dont les acheteurs deviennent les auteurs et les collectionneurs. Il a mis en place une narration/fiction de l’œuvre et de son statut à l’aide de mobiliers de bureau, de caisses en carton, de parcelles standard de parquet flottant, de photos d’une totale banalité, de tables lumineuses avec compte-fils à disposition pour scruter avec minutie ce qui n’a aucun intérêt, de panneaux signalétiques à usage interne et d’une multitude de tableaux de même format qui représentent des codes-barres.

Thomas 2.png


 

L’artiste paya le prix pour son affront  : tous les arbitres de l’art le boudèrent. Il fallut attendre 4 ans avant sa mort afin que l’exposition «Feux pâles» au CAPC de Bordeaux porte un premier coup de  projecteur sur son travail.  L’artiste y resta coincé, contraint « à ne pouvoir dire je » sans courir le risque d’être pris à son propre jeu. Au mieux on n’a retenu souvent de lui que sa collection d'hétéronymes : Marc Blondeau, Christophe Durand-Ruel, Claire Burrus, Pierre Cornette de Saint-Cyr, la Caisse des dépôts et consignations, Elisabeth Lebovici, Les ready-made appartiennent à tout le monde Æ, Alain Clairet, Jacques Salomon et bien d’autres qui rendent Pessoa lui-même un aimable plaisantin dans le genre. Mais on commence enfin à estimer plus justement la place de l’artiste : l’exposition du Mamco en restera une étape importante.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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02/02/2014

Balthus et la Licorne

 

 

 Balthus.jpgBalthus, « The Last Studies », Steidl,  2014, Göttingen, 480 €.

 

Selon une légende Balthus expulsé du mystère de Paris se retrouva dans la réalité du paradis : vie morne bornée par une école, une mairie, un cimetière. Afin que nul ne se trompe il construisit au bord un totem de bois. Il y jointoya du quartz blanc et de la pyrite et une corne de licorne que seul les filles vierges ont le pouvoir de séduire. Tous les gens du village connaissaient l’endroit ils l’appelèrent le « lieu d’où part le ciel ».  Le peintre y construisit son ermitage.

 

Torsion de nuque, Pluie fine sur la toile. Violence cherchant tendresse. Couleurs tendres. Des filles en pagaille. Combien sont-elles ? Les images en ont suivi leur nuit. Au-dedans. Au dehors. Balthus les relia : d’où la folle la raison de sa peinture. Combien d’hommes le peintre était-il pour lier ce qui est avec ce qui  n’est pas ? Dans chacune de ses toiles le calme s’enfonce en tendre épine. Elle répond à la question : comment sans la nuit voir sous la nuit ? Reste le sable émouvant des jupes, leurs manteaux de vision qui font si peu de plis. Chacun s’en retire espérant avoir laissé quelques larves.  En sortiront peut-être un jour des filles dites naturelles. D’autres se prendront d'une petite soif pour elles. Balthus sera parti. Pour l’heure son œuvre reste. Ses « last studies » le prouvent.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

01/02/2014

Olivier Mosset : Arizona Dreams

 

 

 

 

Mosset.jpgOlivier Mosset, « Collaborations », Centre Culturel Suisse, Paris, (février-mars 2014).

 

 

 

Olivier Mosset a d’abord voulu atteindre le niveau zéro de la peinture (avec ses fameux « M »)  avant de passer à des monochromes puis à la co-signature d’oeuvres. Installé aux USA (New-York et Tucson) il présente entre autre à Paris la Chevrolet BelAir blanche customisée. L'œuvre (sans doute un hommage à Louis Chevrolet créateur de la marque aux chevrons et originaire de La Chaux de Fonds) est le clou de exposition. Celle-ci propose six autres « objets ». Ils se répondent (plus ou moins) dans un jeu à la Sol LeWitt. Des miroirs créent des espèces d’espace propre à des expériences perceptuelles intéressantes et ironiques mais plus ou moins « gadgetisantes ». Mai Thu Perret reprend avec Mosset une œuvre de Donald Judd pour ouvrir à un vertige conceptuel peut-être trop ambitieux - entre autres pour deux artistes dont le but est de présenter une critique sociale. Celle-ci est peu lisible d’autant que le souci esthétique est quelque peu bâclé. Le jeu des complicités entre les artistes est a priori intéressant dans des constructions en cascades mais l’apparence outrancière joue quelque fois sur une vacuité prétentieuse. Les nouvelles collaborations de Mosset n’ont plus la force de celles entreprises avec un  Steve Parrino il y a quelques années. Certes divers types d’abrasions soustractives rapprochent encore  l’artiste du « wall painting » suisse mais il retombe très (trop) vite dans le péché mignon de  l’exubérance dont l’humour est un peu trop appuyé. L’exposition restera sans doute difficilement accessible à ceux qui ne sont pas Bikers de l’Ouest américain, aficionados du rock de Z.Z.Top et surtout peu coutumiers de l’œuvre de l’artiste.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret