gruyeresuisse

04/09/2013

Augustin Rebetez : soifs et seuils à gueule ouverte

Rebetez.jpgAugustin Rebetez, Un arbre à chaque bras , Editions D’Autre part, 96 p., 15 E.. L'artiste a exposé en 2013 Hyper-spiritisme  à Kissthedesign, Lausanne.

 

 Le dessin demeure la partie la plus discrète de l’œuvre d’Augustin Rebetez. Son monde mystérieux, dur (mais drôle parfois - souvent même) est fait de murs d’images. Ces dernières sonnent et dissonent dans leurs confrontations agissantes et intempestives. Privilège de la jeunesse l’artiste ose tout, joue des divers registres de ce qu’on nomme pompeusement le discours photographique et vidéographique en mêlant purs documents et mises en scène kitsch. En Arles par exemple  il avait  regroupé des photographies issues de diverses séries dont Gueules de bois (2009), portraits des fins de soirées jurassiennes lourdes de bières donc d’agressivité et de solitude, et After Dark (2011)  réalisée dans un chalet de Norvège. Y étaient mixés des scénographies mystiques et dégingandées et des portraits au réalisme cruel. Tout l’univers de créateur était présent  dans un univers secoué de spasmes.

Avec les dessins d’Un arbre à chaque bras apparemment tout est plus sage. Il n’y a rien. Rien que des traits noirs. Mais il n’y a rien de trop. Que des images secrètes. Elles sortent comme des diables jusqu’à tuer - justement - le trop. Rien d’innocent dans de tels travaux. L’artiste soulève des tapis là où des cendres se cachent. Parfois c’est glauque comme des « Uri-noirs », parfois c’est triste comme une insomnie, une voix sur un répondeur, un drone qui nous mate.

Néanmoins sur la route d’une forme de dérision  Augustin Rebetez propose ses bifurcations, ses écharpes de bitume dont les lanières trop chaudes retiennent le regard distrait de celui qui voulait simplement jeter un coup d’œil. Le noir de tels œuvres n’imagine aucune griserie, il fait penser parfois à une pluie de sauterelles, au sexe d’œufs durs, à un carré d’épinards sans Olive Oil, Popeye ou papayes. L’encre boit de travers. Immolé par son feu noir elle devient nasse ou vagin de fer. L’homme y est un loup pour l’homme et la femme une louve comparable. Exit les pantoufles de vair. Les fées sont plus clochardes que clochettes. Mais toutefois rien n’est dit. Tout est suggéré. Augustin Rebetez  retient encore la clé de sa chimère. Il a la vie devant lui. La vie et ses images que les daltoniens ne peuvent pas confondre avec la verdure des vignobles vaudois ou des troènes taillés en donzelle.

Rebetez 2.jpgSes œuvres sont des mantes. Mais elles n’ont rien de religieuses.  Et nous voici presque malgré nous ramenés à l’espace de la déposition comme si - s’agissant du corps en tant qu’objet de perte - l’espoir de son aller sans retour venait une fois de plus imposer son autorité face à celle des dépendances qui nous enferment et nous plantent. Il est dans un tel travail toujours question de lieux et de temps exhumés face aux ensevelissements.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

10:37 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

03/09/2013

Dans l’ombre de la lumière : Catherine Gfeller et l’âme sévillane

Gfeller 2.jpgCatherine Gfeller, « Belles de nuit », Galerie Turetsky, Genève, du 12 septembre au 26 octobre 2013, "Paroles d'artistes/Portraits d'artistes" film avant-première au  Kunstmuseum de Berne.

 

Sous couvert de littéralité Catherine Gfeller invente toute une poétique de Séville. En une suite de cadrages, de décadrages et de juxtapositions d’images l’artiste ne renonce plus à une certaine ornementation. Mais celle-ci est loin d’être gratuite : elle est opéra, opération donc ouverture.  La photographe propose des prises complexes où le sacré se mêle à la sensualité, le divin au charnel. Une nouvelle fois elle devient monteuse  et compositrice afin d’atteindre une beauté où se rejoignent idéalement l'harmonie, l'équilibre, la géométrie, la grâce, l'éphémère et le permanent.

 

L’obsession du lieu est centrale : mais Séville devient kaléidoscopique. Dans son film comme dans son exposition le goût pour la trajectoire reste important au même titre que celui de la construction. La cité se veut ici la ville des « belles de nuit » et la première d’entre elle : la Vierge. Mais cette dernière ne touche pas seulement à l’indicible et à la prière. Le  rite dont elle fait l’objet s’ouvre à un tapage certain et à des démonstrations plus intempestives que cultuelles. L’« essence » mystique passe par la petite porte au profit de la reprise en main  du corps féminin. Si bien que la dimension abstraite du mythe sort de l’inéluctable. Car la photographie n’est plus un art du silence imposé par l’indicible virginal. Séville dans ses fêtes religieuses provoque donc des montées des circonstances comme il y a des montées de lait. Elles entraînent des fantasmes et ce qu’ils supposent.

 

Gfeller 3.jpgCatherine Gfeller à cet égard  trace une voie nouvelle en photographie. Elle vient souligner mais aussi troubler  le principe de séparation et de distance. Au masque tranquille, muet de la «  Dulcis Virgo »  l’artiste juxtapose la ville, ses pélérins et ses belles de nuit. Sous couvert de voir en l’image sainte un ex-voto ils la transforment en une image innocemment et inconsciemment érotique. A l’indicible  de l’image pieuse se substitue celui de la photographie. Elle se trouve intimement liée au temps et à la mort, au désir et à l’instant.

 

Reste néanmoins l’énigme fascinante de la pureté entre l’austérité et l’étincelle de feux pas forcément sacrés. Dans l’imaginaire religieux  la Vierge devient une paradoxale concubine. L’artiste la fait vivre comme une renaissance dans le contact sensuel avec la lumière du lieu. C'est là qu'elle trouve une nourriture mystique, c’est là aussi que les croyants la font dévisser du spirituel à tout crin. Séville tel qu’elle est montrée sous couvert de chasteté est plus sulfureuse qu’il n’y paraît. On y cherche quelqu'un. Quelqu’un de caché.  L'artiste pour l’évoquer crée des images qui se  distribuent en seconde et en tierce. Il y a là une forme de lyrisme flamboyant coupé par des références optiques parfois plus sobres. Ce « jeu » permet de penser le multiple de la féminité et des roseurs impudiques mais ô combien discrètes sous le bleu de ciel où les sévillanes osent parfois des attitudes qui damnent les âmes que la Vierge voudrait contrôler.  

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Design Days 2013 de Genève : Claudio Colucci et le retour en Suisse

Design days.png"Design days", Manifestation romande de design et de création contemporaine, 5ème édition, 26-29 sepetembre 2013.

 

 

Plateforme internationale du design et de la création contemporaine, les Design Days présentent leur 5e édition au pavillon Sicli de Genève du 26 au 29 septembre 2013. Ils permettent de faire découvrir aux professionnels mais aussi au grand public les nouvelles formes du design suisse. Pour la première fois la manifestation est présentée sous la coque de béton de l’architecte Heinz Isler au cœur du quartier industriel des Acacias. Mobilier,  accessoires, prototypes, éditions limitées, pièces uniques et design industriel, jeunes labels, designers et marques internationales seront présents.  Parmi eux Piet Hein Eek, pionnier du recyclage propose «To Sit» qui retrace son parcours.  Le « Design Studio Renens » offre une série de nouveaux projets de jeunes diplômés d’écoles de design de la HEAD – Genève. Le label genevois « Teo Jakob » propose le travail  des frères Bouroullec. Le studio « El Ultime Grito » présentera son design allégorique. Quant au créateur suisse Claudio Colucci il reviendra du Japon où il est installé pour présenter son monde d’épures.

 

 

 

Sachant se déplacer continuellement afin de découvrir  un regard différent sur les choses qui nous entourent et que nous ne regardons plus, Claudio Colucci considère le design comme un art de la découverte, la recherche de territoires inconnus. C’est donc pour lui et comme il l’écrit « une forme de liberté, un style de vie ». Il a découvert cet esprit lors de ses  études de graphisme à l'école des Arts Déco de Genève. Quittant le Suisse pour ouvrir son champ culturel il est passé par l'ENSI-les Ateliers à Paris. Jeune diplômé il a créé  les « RADI Designers » avec des anciens élèves de son école.

 

 

 

Colucci.pngLibre, Claudio Colucci n’est pas sans attaches ou maîtres. Deux sont essentiels. Ron Arad avec lequel il a travaillé à Londres lui appris le respect pour le côté « artisanal » du design tout en le poussant dans l'innovation la plus extrême. Philippe Starck lui  montra comment travailler vite et comment insérer de l’humour dans toute création. Parti à la découverte des diverses culture du design, de l'architecture, de la mode  il a traversé le monde. Ayant rejoint l'équipe japonaise de Starck il décida de se mettre à mon compte et de monter deux agences, l'une à Paris et l'autre à Tokyo. Partageant son temps entre les deux villes l’artiste y trouve un moyen de solliciter sa créativité et celle de ses collaborateurs. Son style est toujours à cheval entre les deux cultures. Colucci se définit lui-même et non sans raison comme « méditerranéen par l'humour et les couleurs, japonais par mon côté rigoureux et minimaliste ». Toujours capable de suivre la simplicité de ses intuitions et ses désirs, la complexité de ses réalisations la traduise parfaitement. Ses œuvres  se situent de manière poétique et pratique sur la tranche entre la mesure du possible et de l’impossible.

 

Jean-Paul Gavard-Perret