gruyeresuisse

28/10/2014

Thierry Lahontâa ou l’éloge du secret

 

 

  Lahontaa.jpgThierry Lahontâa, « Ne rien perdre pour attendre », Galerie  Ligne Treize, Genève Carouge, du 1er au 30 novembre.

 

Selon Thierry Lahontâa, le secret de l’être et de son quotidien ne s'affiche jamais : on peut juste repérer sa trace et son lieu utopique réservés aux seules divagations, ce luxe de l’existence. Mais, de plus, l'artiste détourne d’un sens supposé propre. Il n’est pas question d’y trouver des scandales où se signifierait l'excès de sens qui signerait son dévoilement. Le trouble du mystère que la peinture  porte en elle est donc un pur fantasme. Seul, ce dernier passe à travers la peinture même  si l’énigme existentiel  ne semble pas se refuser à la peinture, se soustraire à son l'espace. D’une œuvre à l’autre se produisent diverses dérives qui sont des « façons d’endormi, des façons d’éveillé » (Michaux) entre, comme le dit l’artiste contemplatif, « le futile et le nécessaire, voire l'indispensable ».

 

La peinture devient l'exutoire à toutes les impuissances d'être et de penser. Elle éloigne du couple vérité/mensonge, force/impuissance, deux faces recto et verso d'une même logique ajustée au vrai, désajustée au faux. Pour l'artiste, le secret n'est ni focalisé sur la vérité, ni sur l'erreur mais sur la différence à introduire au cœur de la peinture et dans la "puissance" de l'image. Thierry Lahontâa ne cherche pas à dévoiler une vérité mais à creuser l'abîme qui nous en sépare. Ce qui l'intéresse n'est donc pas l'adéquation mais le désaccord, l'incongruité, la discontinuité, l’absurde et une forme d’appel. Existe en cette approche une part de risque. Elle n'est ni celle du repli,  ni à l’inverse de l'invention avant-gardiste. Pour l’artiste le but  d'expliquer les choses mais de les retourner pour ouvrir à un mystère en suspens.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

14:21 Publié dans Genève, Images | Lien permanent | Commentaires (3)

Celle qui pleure presque toujours au cinéma : entretien avec Madeleine Jaccard

 

 

 

 Jaccard.jpgLes œuvres de Madeleine Jaccards sont fascinantes : elles demeurent étroitement cernées mais aussi sans limites. Elles restent  parfois remplies de couleurs en myriades mais parfois se font austères. Les êtres y semblent absents et pourtant s’y manifestent. Avec une force de premier comme de second degré surgissent autant le suc des choses sans preuve que l’énigme du monde. L’art de Madeleine Jaccard en destitue l’écart, par enchevêtrement de lignes et de formes en replis et déplis. La poudre de nuit et l’éclat du sombre donnent aux blancheurs comme aux couleurs  oscillations, reliefs, enfoncements.

 


Jaccard 2.jpgQu’est-ce qui vous fait lever le matin ? La lumière du jour, le sens du devoir, la faim, l'envie d'aller voir la nature...

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? J'essaie toujours de les réaliser

 

A quoi avez-vous renoncé ?  A une famille

 

D’où venez-vous ?  D'ailleurs

 

Qu'avez-vous reçu en dot ?  La persévérance, l'intuition d'un ailleurs, la sensibilité, l'habilité manuelle, un corps

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? La sécurité matérielle, la réussite sociale

 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Le chocolat

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Tout ce qui est personnel dans mon travail

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? La transparence des feuilles de l'érable sous lequel on à mis ma poussette

 

Et votre première lecture ? « Jim Knopf und die wilde 13 » de Michael Ende

 

Quelles musiques écoutez-vous ? Les classiques du Rock, ( David Bowie, Led Zeppelin etc.) Pop, Folk, Classique, Chanson, Musiques traditionnelles des Balkans, de l'Afrique, Fusion... J'aime bien découvrir des nouvelles choses. Mes découvertes les plus récentes: Benjamin Clementine, Olivia Pedroli, Philippe Jaroussky, Anis...

 

jaccard 3.jpgQuel est le livre que vous aimez relire ? « Momo » de Michael Ende

 

Quel film vous fait pleurer ? Presque tous

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Une femme de mon âge.

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? A beaucoup de gens que j'admire...

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Paris, Ispahan, Alexandrie, Rome, Athènes, Venise, La montagne Ararat, Le Cervin, St. Moritz, Sils Maria...

 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Richard Long, Les artistes japonais, Roman Signer, Dubuffet, Monet, Rothko…etc.etc.

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Du temps

 

Que défendez-vous ?  Le silence, la contemplation, la création

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?  Un point d'interrogation

 

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Elle me fait sourire

 

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Je ne peux pas répondre à cette question à votre place

 

Entretien réalisé le 27 octobre 2014 par Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

27/10/2014

Mille lanières de Claude Rychner

 

 

Rychner.png« Taxophilia Abissa », un hommage à Claude Rychner, cycle Des histoires sans fin, automne-hiver 2014-2015, Mamco, Genève,  29 octobre 2014 - 18 janvier 2015

 



Rychner.jpgClaude Rychner a construit une œuvre ambiguë  où se mélangent virtuosité et « maladresse », le concerté et un certain débridé. En 1962, en hommage à leur professeur Luc Bois, il  fonde avec six étudiants du Collège de Genève (parmi lesquels John Armleder)  le groupe « Bois » qui présente en juin 1967 sa première exposition, sous le titre de «Linéaments». Claude Rychner est à l’époque le plus iconoclaste d’entre eux. Le mouvement trouvera une extension d’abord avec le groupe Max Bolli (réunissant les mêmes artistes) puis avec « Ecart » de John Armleder, Patrick Lucchini et Claude Rychner. Le trio organise à Genève une série d'événements ponctuels, anime des ateliers. Fortement inspiré par « Fluxus », « Ecart » établit des passerelles entre art et vie et  revendique un statut marginal pour l'art soudain relié à l'aviron ou la randonnée selon des initiatives dénommées «camps de recherche». Elles se déroulent sur l'eau et la neige ou font appel au silence. Le groupe propose ensuite diverses expositions et adopte ouvre une librairie. Les artistes produisent affiches et cartons d'invitation à l'enseigne d'Ecart Publications. Choisit parce qu'il est le palindrome de «trace» le mouvement fonctionnera pendant sept ans en suscitant des happenings, en produisant de petits films d’art-vidéo avant la lettre.  L’hommage à Rychner permet d'appréhender  cette histoire, ses nœuds et méandres en une accumulation de savoirs et de souvenirs mais surtout de plaisirs, d’atermoiements, d’étreintes, d’agrippements. L’ensemble vaut  encore par sa force de dévoiements et de démangeaisons. Elle allait à rebours des vents dominants et reste la preuve d’un esprit plastique en liberté dont les rythmes disloquèrent les images et leur lieux de mise en place.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret