gruyeresuisse

10/09/2013

Suspensions et insolences de Chantal Michel

 

Chantal Michel 2.jpgChantal Michel, « Eine Gesamtinstallation »Villa Gerber, Thun et Villa Rot, Brurdrienden Rot, 2013 , « Chantal Michel in New York » Galerie Lynch Tham, 2013. Récente performance : Konzerttheater, Bern.

 

 

La bernoise Chantal Michel depuis près de vingt ans métamorphose le genre du portrait (visage ou corps en son entier). Maquillages, décadrages, suspensions diverses font du genre tout sauf un fac-simile naturaliste. Pour autant il existe dans toutes ses prises un paradigme de ressemblance au sein même des déconstructions photographiques et vidéographiques. L’artiste ne cesse de jouer de sa propre image puisque elle souvent l’ « actrice modèle » de ses mises en scènes et narrations plastiques.

 

Une scénarisation de la condition féminine est présente mais il ne faudrait pas pour autant limiter le regard de la créatrice à une approche féministe. Ce sont bien les oppressions qui pèsent sur les êtres en général qui trouvent là une théâtralité et une chorégraphie savamment dégingandées ou faussement solennelles. Choisissant perruques, robes, maquillages et autres artifices de manière très subtile, l’artiste ironise sa propre image. A la fois ses prises «gauchissent » le sujet par des angles insolents (plongées  ou contreplongées par exemple) ou prises intempestives (corps de dos ou compressé). C’est là une manière de rappeler une idée majeure de Warhol : à savoir qu’un être se définit aussi par ses masques...

 

Une vision particulière du monde au lyrisme aussi drôle que poétique s’élabore en une dé-spatialisation des appartements, des décors, des choses quotidiennes  et de leurs normes. Si bien qu’un tel travail repose fondamentalement la question d’appartenance et d’identité. Par la fétichisation jouée celle qui est à elle-même sa « belle captive » transgresse bien des codes en ouvrant des vertiges et non des fantasmagories libidinales. Comme étrangère à sa propre image Chantal Michel fait de nous mêmes des étrangers à notre propre regard puisque tout bascule hors sol et reste en suspension comme l’artiste elle-même - fée devenue chatte - manifeste sa présence dans des postures et des lieux qui n’en sont pas.

 

Chantal Michel 3.jpgPlasticienne quasi chorégraphe l’artiste suisse crée des songes de couleurs et de formes. Dans ses huis-clos angoissants comme dans ses espaces aériens la gravité se mêle à la plus grande légèreté afin de soulever l’énigme de l’être et du réel pour toucher leurs véritable réalité  Il s’agit là de l’approche la plus « impudique » qui soit mais sans la moindre touche de pornographie. L’artiste ne prend pas de gants, ose le plan rapproché comme le plan général  Elle en finit avec les verts paradis, les visions idéales mais pas forcément les féeries glacées. A la profondeur de corps elle préfère  les âmes peaux. Elle prouve aussi que seul le féminin a quelque chose d'intéressant à dire sur les marques du temps. Mais elle ne cherche pas à l’arrêter par ses images, elle ne crée pas des archives. Elle montre ce qu’il en est de nous de notre archéologie aussi maquillée que sauvage.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

10:37 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

08/09/2013

Le filmage architectural et urbain de Renate Buser

Buser 3.jpgLes installations photographiques monumentales conçues par la Suissesse Renate Buser viennent souvent se poser sur d’autres façades. De telles photographies donnent l’illusion de les ouvrir par différents jeux d’échelle et de perspective. Ces installations sont toujours spécifiques à un site en particulier. L’artiste y propose des expériences avec les perspectives et les caractéristiques intrinsèques d’un bâtiment ainsi que les jeux d'ombre et de lumière qu’il engendre. La photographe tente à la fois de créer une relation entre l’intérieur et l’extérieur et entre les espaces réels et les espaces photographiés. Ce mouvement  est essentiel à des propositions. Elles entrainent une réflexion sur l’espace urbain et l’architecture. A la Cité Internationale de Paris elle a profité de la diversité des maisons (entre autres la Fondation Deutsch de la Meurthe et la Fondation Suisse de Le Corbusier et la Maison Internationale et le Collège Néerlandais)  pour proposer ses interfaces à l’extérieur (façades) comme à l’intérieur (couloirs, halls et escaliers).  L’artiste s’empare de volumes lisses et simples. Elle utilise la lumière qui définit les espaces avec une grande subtilité. Par exemple la transparence des espaces dans un hall très haut provoque chez les promeneurs et les résidents un moyen de changer  le lieu  grâce à la photographie. Celle-ci décale la perception, change la perspective sur le quotidien. Alors que l'architecture  donne l'impression d’une fixité l’artiste lui accorde une valeur de changement et d’éphémère.

 

Avec son installation « Espaces et vides » à La Chaux-de-Fonds elle utilisa les photographies des immeubles d'habitation du 19e siècle. Pour reprendre les photographies Renate Buser avait choisi des angles qui faisaient apparaître les immeubles en forte perspective. L’artiste coupa toits et trottoirs afin de juxtaposer les façades. Elles deviennent des éléments de décors sans épaisseur. Ils réduisent les espaces urbains à des vides. L’effet de trompe l'œil des images crée un effet étrange. Une telle monstration suggère un paysage urbain quasiment onirique. En avançant dans la salle d’exposition les façades se déformaient et les perspectives s'accéléraient avec toujours la recherche du mouvement dans la dialectique de l’espace réel et son reflet « remonté ». On l’aura compris : Renate Buser aime l'architecture et les grands tirages en noir et blanc. Elle joue avec les lignes de force, les perspectives et les ouvertures, pour confondre la transparence des supports et transparence du bâtiment. Elle anime l’architecture via ses photographies et leurs jeux d’angles. Elle ouvre aussi les deux médias à un champ d’expérimentation ou la 2D de la photo joue avec la 3 D de l’architecture. Surgit par exemple de sa vision  une prise qui lui permit à Tokyo de découvrir une utopie urbaine - un peu comme le proposait Fritz Lang avec Metropolis ou encore Riddley Scott - par la coexistence de l’architecture d’avant-garde et des quartiers historiques. Renate Buser a d’ailleurs pris des photos des rues, des buildings qui rappellent des scènes de films pour les “remonter” une nouvelle fois dans son propre “film”.

 

Buser 6.jpgLe noir et blanc et le grand format  permettent de préserver un maximum de détails. La narration devient aussi poétique que narrative proche de la vie réelle mais autant de la dimension S-F. Jouant d’abord sur le grossissement des images l'artiste les adapte en des formats conçus pour des expos en galeries. Là encore elle adopte une installation particulière. Depuis quelques temps animaux et personnages « performent » dans ses travaux. On trouve par exemple un énorme rat qui « pose » devant le marché de poissons de Tokyo.  Un corbeau est assis sur un poteau dans une allée étroite : en fait, c'est une tige installée devant la photographie. Mais elle offre un déguisement parfait. L’artiste propose donc là des tableaux-vivants où se renforce son mixage entre l’imaginaire et le réel. De telles œuvres méritant une attention particulière tant elles sont originales. Le réel y perd sa réalité d’apparence. Les surfaces sont renvoyées à des états de méconnaissance. Elles se trouvent atteintes par une turbulence, par une vague de connaissance intempestive. Elles sont les preuves que tout cliché peut devenir une épreuve de vérité.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Entretien dans les villes imaginaires de Renate Buser

 

Buser.jpgQu’est-ce qui vous fait lever le matin ? J’aime mon travail et ma vie – c’est ce qui me fait lever le matin.

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Mes rêves d’enfants m’animent toujours aujourd’hui..

 

A quoi avez-vous renoncé ? A l’idée d’avoir des enfants.

 

D’où venez-vous ? D’un lieu appelé 800  mètres au dessus du niveau de la mer et la ceinture de brouillard, dans les collines du Jura en Suisse..

 

Quelle est la première image dont vous vous souvenez  ?  Je me rappelle, j’avais environ 6 ans. Mon ami et moi me sommes montés  sur la toiture de notre maison, ce qui était, pour nos parents, très effrayants.

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? La taille de mes photographies.

 

Où travaillez-vous et comment ? Je travaille le plus possible à l’extérieur dans des grandes villes ou des lieux historiques. Je travaille dans mon studio pour les travaux conceptuels et l’exécution des pièces finales.

 

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ? J’admire beaucoup d’artistes, réalisateurs, écrivains, architects, la liste est très longue. Cindy Sherman est l’une d’elle.

 

Quelle musique écoutez-vous en travaillant ? Je n’écoute pas de musique en travaillant.

 

Quel livre aimez-vous relire ?Slightly out of focus par  Robert Capa.

 

Quand vous vous regardez  dans un miroir qui voyez-vous ? Moi

 

Quelle ville ou lieu à valeur de mythe pour vous ? Magnesia en Turquie.

 

De quels artistes vous sentez-vous le plus proche ? Un de ceux qui m’a surpris par exemple : Omer Fast.

 

Quel film vous fait pleurer ? Le film qui me fait pleurer - et rire : Short Cuts de  Robert Altman

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Un voyage dans le nord du Canada pour voir les aurores boréales.

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : „L’amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas“ ? -

 

Et celle de W. Allen „La réponse est oui mais quelle était la question ? „  -

 

Réalisé et traduit par Jean-Paul Gavard-Perret, le 6 septembre 2013.