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18/10/2013

Quand la loque interloque

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Collectif, « Arts et textiles »,   Hatje Cantz, Ostfidern, 400 pages, 2013, 45 E..

 

Au moment où l’art digital impose son « abstraction » créatrice, un effet retour produit le réinvestissement vers un des arts les plus manuels qui soient. On crochète, tisse, rapièce, preuve que c’est en « brodant qu’on fait »  (B. Noël.). Cela n’est pas neuf. L’art textile est peut-être le plus vieux des arts. Néanmoins  seulement depuis 1878 et selon Gottfried Semper il accède à ce titre et sort de l’artisanat. Le livre « Arts et Textiles » est donc majeur sur le sujet : il illustre et explique comment le textile est devenu non seulement un « matériau » mais un concept dans l’art moderne. Il a même envahi les autres modèles artistiques : peinture, sculpture, installation et « média-art ».  Avec Gustav Klimt, Edgar Degas, Edouard Vuillard  le processus s’amorce. Il est repris de différentes manières par des artistes majeurs tels que Pollock, Beuys, Louise Bourgeois, Magdalena Abakanowicz, Eva Hesse, Chiharu Shiotta, Sergei Jensen.  Ils ne sont pas les seuls : à leurs côtés sont présents Lucio Fontana, Agnès Martin, Rober Morris, Sigmar Polke, Pae White, Mike Kelley, Yinka Shonibare et bien d’autres.

 

L’art textile peut créer des tissages et des effets de plis mais il peut proposer bien des déconstructions. Par sutures, accrocs plus que jointures les matières reprennent leur droit de citer comme l’illustre les fausses reprises de Sylvie Kaptur Ginz et Sandra Kasker. Plus largement tous les artistes réunis dans « Arts & Textiles » luttent contre la ressemblance à « façon » (pour parler couture) et par voie de conséquence contre ses constructions mentales. De la matière sont tirées des comètes faites de cambrures et de spasmes Elles sortent des limbes du quotidien pour devenir chimères à bras. Et si une  Dorothea Tanning  garde du visible des structures parfaites, impeccables, Mai Takabian, Robert Morris affinent une technique volontairement imparfaite. Sandra Kasker l’entraîne en un minimalisme vers d’extraordinaires voyages entre le dehors et le dedans. Les œuvres ne représentent donc en rien un miroir de la mode ou du monde, elles en font surgir  "leur matière en deçà" (Bernard Noël) et leurs strates. 

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Les créateurs textiles proposent leurs nécessaires césures et hiatus en séquences ou déchirures.  Contre les simples apparences des jeux de surface la profondeur prend droit de citer. Il y va d'un dégorgement, d'un envol comme le propose par exemple un des artistes majeur du genre : Chiharu Shiota. Face à la fenêtre de l'occident il n’a même plus besoin de faire référence au vide de l'orient ou à la brutalité africaine : il invente des passages à travers ses toiles d’araignée.   En un ensemble de torsions et de distorsions elles « inter-loquent » le spectateur. L’effet de fibres retrouve un statut particulier. L’art devient une véritable «  morphogénétique » où il se reforme. A l’effet de voile se superpose celui de voilure. A l'effet classique de pans se substitue un espace hérétique dans laquelle la matière et son support entrent en de nouveaux rapports.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

15/10/2013

Delphine Reist et le célibat des « prêtes »

 

reist_5.jpgDelphine Reist, « La Chute », cycle « Des histoires sans fin », Mamco, Genève, 16 octobre 2013- 12 janvier 2014.

 

Dans les installations de Delphine Reist des voitures sont toutes prêtes. Elles ne sont pas les seules. Des outils rutilants marchent tout seuls, des éviers deviennent des fontaines, des chaises de bureau tournent sur elles-mêmes. Les créations de l’artiste sont donc extraites des choses mais se construisent contre elles sans les décomposer. L’artiste les dépasse comme elle dépasse la peinture qu’elle étale parfois brutalement. Les objets en leurs agencements dans l’espace sont variables selon la lumière que la créatrice « pose » dessus ou plutôt qu’elle insère par des effets de brillance ou d’éblouissements. Ces derniers peuvent aller jusqu’à effacer l’image ou des objets. Ils sont présentées soit linéairement, soit simultanément et en séries, soit encore en amalgames - la rétine avec les photorécepteurs fonctionnent d’ailleurs de la sorte. La création devient un étirement dans l’espace comme une musique concrète et abstraite. Par effet de réalité chaque proposition demeure irréelle et énigmatique. Toute présence humaine a disparu. La mécanique fonctionne de manière autonome, intrinsèque. Installations, performances, vidéos créent des circuits aussi étranges, inquiétants que burlesques. Ils s’enclenchent ou se déclenchent d’eux-mêmes. Sous l’apparence d’un art « concret » une réalité sinon abstraite du moins qui semble échapper à l’être suit son cours.

 

reist_7.jpgNéanmoins avec de tels circuits inédits se brise l’obscur. Delphine Reist crée la débandade des horizons humains afin de montrer les confins où s’amorcent des ruptures sous l’écharde des élancements de lumière. En 2 D comme en 3 D il n’y a plus de « plans » stables. Si bien que parler d’ «  image » ne convient plus. Il s’agit de son recul et de son avancée ou de son avant et de son après. La sérénité possède la voix sourde de la machine qui quoique prête et soumise n’a jamais été autant « célibataire ». La lumière s’y noue. Elle devient étreinte ou chevet en prenant appui sur l’instant le plus fugitif. L’artiste exile le regardeur en ces circuits et traversées. Chaque pan d’ombre vit là où les formes croisent leurs lances fragiles et drues. Dans le scintillement de l’apparence fixée épisodiquement chaque pièce abolit la distance qui sépare l’être de son absence.  Manière de répondre à la question : « l’homme oui, et après ? »

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

14/10/2013

Lausanne - « Making Space » - l’autre image

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« Making Space », 40 ans d’art vidéo, du 18 octobre 20123 au 5 janvier 2014, Musée Cantonal des Beaux Arts de Lausanne.

 

 L’art vidéo est né en 1963 de manière plus ou moins confuse  en reprenant au départ les recherches du cinéma expérimental tentées dès les années 20 par  Dada. Hans Richter, Viking Eggeling, René Clair, Fernand Léger, Man Ray furent ainsi les précurseurs de Nam June Paik, Bill Viola, Richard Serra et tous les pionniers du genre.

 

Dès 1973 le Musée Cantonal des Beaux Arts de Lausanne est une des premières institutions à créer une collection de vidéos. Elle s’ouvre dans ses murs avec  « Limite E »  de Jean Otth. Depuis et à partir de différents vecteurs - poste de télévision, projection, installation, etc. - l’art vidéo s’y décline depuis 40 ans selon diverses approches toujours expérimentales.

 

Le genre a complètement transformé l’image en mouvement traditionnelle : à savoir l’image cinématographique ou télévisuelle. Certains créateurs se sont d’ailleurs servis de celles-ci afin de proposer un art vidéo qui ne porte pas encore ce nom. On pense particulièrement à Beckett : son « Film » pousse le cinéma, « Quad 1 et 2 » entraîne la télévision loin de leurs narrations. Plus généralement Otth et les autres ont modifié les concepts de récit afin d’extraire de l’image en mouvement sa nature intrinsèque. Elle vise à faire de l’image elle-même son propos : « Making Space » de Lausanne par son titre même souligne cette transfiguration.

 

L’art vidéo ne raconte plus des histoires d’autant qu’elles sont le plus souvent vite oubliées nonobstant l’émotion qu’elles peuvent suggérer. L’image cinématographique ou télévisuelle bavardent, banalisent le réel même si bien sûr tout n’est pas à jeter. Mais avec l’art vidéo l’image invente sa propre histoire.

 

Making Space.jpgCertes il existe ici comme ailleurs le meilleur et le pire.  L’exposition de Lausanne ne retient que le premier. Elle montre comment un tel art façonne, donne chair et sens à des durées jusqu’alors impossibles ou impensables. Le temps s’y tord selon des variables qui  prennent parfois le nom  d’apories, de fables. Les créateurs ne cherchent plus à « commémorer sur le fil » (Didi Huberman), ils exhaussent des paradoxes et casse le temps scellé par l’image classique.

 

Une telle exposition est donc  indispensable : elle permet de s’interroger sur l’autorité de l’art vidéo. Certaines œuvres se veulent encore des archives, mais d’autres plus intéressantes (comme celle de Steve Mac Queen) : se refusant à être des stèles elles transforment  le calme bloc de cristal cinématographique. Il se brise et migre vers des considérations critiques. Le regard est entraîné vers des perceptions inédites. Une telle exposition reste donc incontournable à qui s’intéresse à l’art en mouvement.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11:05 Publié dans Images, Monde, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)