gruyeresuisse

13/03/2018

Dans la béance oculaire du Léman - Ferdinand Hodler

Hodler 2.jpg« Ferdinand Hodler et le Léman – chefs d’œuvre de collections privées suisses », –Hatje Cantze, Berlin, 2018, 208 p., 35 E.

Sans être véritablement un peintre paysagiste ou de genre Ferdinand Hodler reste à la fois le peintre du Léman et celui qui a transformé la vision du paysage en passant du réalisme à un impressionnisme particulier. Celui-ci, sans oublier les références véristes, leur donne une vision afin que de l'œil au regard s'instruise un glissement : il fissure énigmatiquement les certitudes acquises de la contemplation fétichiste ou de la possession carnassière des apparences.

Hodler.jpgCar pour faire « parler » le Léman, Hodler a sélectionné un mode de regard qui à la fois répondait et devançait les aspirations d’une époque. Le Léman acquiert le sentiment d’une présence de la nature dans ses bizarreries et ses différences que seuls comprennent d’emblée celles et ceux qui connaissent le lac en ses variations au fil des saisons et de la météorologie.

Hodler 3.jpgLe lac vient au devant du regard en un royaume du réel qui se gonfle de multiples facettes parfois presque improbables mais bien réelles. S’y perçoit bien sûr la voix de la nature. Et le peintre devient le confident des opérations les plus secrètes du cycle du temps, des rêves et de la réalité changeante. Preuve que les grands artistes créent une concentration et une ouverture du champ. Le regard est saisi par la « paysagéïté » : elle inscrit au sein de la proximité lémanique une extraterritorialité où se subvertissent les notions de dehors et de dedans. Le paysage mute de la simple représentation vers la « re-présentation ».

Jean-Paul Gavard-Perret

Alex Currie : de quoi faire les solitudes

Alex Currie 2.jpgLes arrêts sur image et les sortes de plans de coupe du jeune photographe californien Alex Currie donnent à voir une image fixe dont la valeur n’est pas seulement celle de la pose. Le continuum est entravé par effets de cadre et parfois de séquence. Tout demeure sous tension là où s’abandonne néanmoins la certitude de vue. Le regardeur est dérangé car il aspire à une homogénéité de contemplation et de sens mais, ici, ce qui tient à la fois d’un rythme et d’une arythmie l’emporte.

Alex Currie.jpgDemeure une musique (charnelle ?) en suspens. Sur place elle se déplace et fait claudiquer le regard. Un courant énigmatique se produit selon une modalité où le genre des personnages est parfois insidieusement décalé à la manière d’un Gus Van Sant. La sensation est souvent océanique même au milieu des terres. La perception devient le rêve au moment où l'ici-même s'éteint au profit de l'ailleurs. Mais l’inverse est tout autant présent.

Alex Currie 3.jpgAlex Currie aime ce qui échappe. La photographie pour lui est une forme d’absence. L’émotion est figée là où l’implicite tient parfois lieu d’érotisme. Fixe et muette la photographie s’affranchit de bien des codes par fragments de narration ou par panoramiques particuliers de certains moments afin d’en faire une chanson de lignes, d’espaces, de formes et de gestes particuliers proche parfois de l’absurde.

Jean-Paul Gavard-Perret

12/03/2018

Au contact des nymphes fauves :Sacha Desprès

Sacha Desprès bon,.jpgSacha Desprès, "Roman expo - Morceaux", Galerie Humus, Lausanne, du 21 au 26 mars 2018.

Le travail photographique, pictural et littéraire de Sacha Desprès reste toujours celui du dépassement des frontières temporelles et esthétiques à tous les sens du terme. Existe dans son approche ce qui manque souvent à l'art du temps : à savoir une Utopie voire - avec "Morceaux" - une dystopie. Et ce avec tous les risques que cela suppose. Le créateur ne se contente pas de témoigner sur le passé. Il déchiffre le futur de plus en plus opaque au sein d'un présent dont la femme est l'opératrice. Sublime en dévoration, quoique belle captive, elle cultive en lionnes bien des ambiguïtés.

Sacha Desprès 4.jpgSacha Desprès "fabrique" des créatures sauvages, objets sans doute de bien des fantasmes. L'héroïne de son roman, son frère et « comme les autres produits de leur espèce, sont destinés à la consommation de l’élite d’un monde post-apocalyptique ». Mais l’égérie féline retrouve une certaine mémoire au moment même où on la veut victime d’une société incapable de se construire au-delà de l’asservissement. La femme demeure - dans la tension du texte mais aussi des images - celle qui nourrit une dialectique entre des fonds d'oppression et les aurores du courage. Telle la fameuse enfant de Nelly Sachs qui "embrasse une pierre dans l'éclipse d'étoile", elle sait retrouver certaines exigences intérieures pour traverser la vie et le monde.

Sacha Desprès 3.jpgQuant aux peintures et photographies de l'auteur, elles proposent ce que les mots ne peuvent donner : piétiner les ombres en mouvement selon divers niveaux de puissance d'apparition où l’érotisme joue plus du voile que de la crudité. C’est beaucoup plus subtil car le vêtement s’accouple avec la peau pour épouser son ciel et en jouir. Au sein d’étranges horizons bouchés mais animés, un globe terrestre enlacé  ne cesse de s'ouvrir et d'apparaître : nous sommes forcément pris de haut en un tel vertige.

Jean-Paul Gavard-Perret