gruyeresuisse

29/10/2013

Claude Hermann le magicien

Herman.jpgClaude Herman, « Du temps suspendu », Art et Public, Cabinet Ph, Genève, à partir du 6  décembre 2013.

 

L’art ayant perdu ses pouvoirs de représentation - remplacé en cela par des médias plus performants - il est tombé (grâce ou à cause de Duchamp) dans le jeu. On lui demande d’amuser pour séduire. Et s’il y a une crise de l’art c’est bien là où il faut creuser. Hermann dont l’œuvre est d’une perfection rare est aux antipodes de cette propension même. Certes son approche reste ludique. Mais  le jeu permet de renouveler la représentation pour la transférer dans la re-présentation.  La séduction ne méduse plus : la perfection formelle fascine par le sens qu’elle induit.

Ecoutons à ce propos l’artiste : « Autrefois, je quittais la cuisine pour prendre le vélo de mon père et aller acheter cinquante centimes de mou pour le chat.  Il était emballé dans du papier journal. Je posais cela sur la table et reprenais mes dessins interrompus. Aujourd’hui, il n’y a plus de mou et le chat est au fond du jardin. Je continue de dessiner sur la table de la cuisine. Je ne sais rien de l’Art, c’est peut-être une aide pour conjurer mes angoisses ou peut-être à mon âge m’éviter de découvrir tout ce que je n’ai jamais vécu. On viendra peut-être un jour me déranger pour que j’aille à nouveau acheter du mou pour le chat, je raconte des histoires, sitôt racontées sitôt oubliées…".  Loin de tonalités mélancoliques l’œuvre émerge donc  en positif et non en négatif de la disparition.

Hermann développe aussi loin que possible les paradoxes du déplacement lié à toute empreinte. Il en affine la trace afin de lui donner une existence sculpturale. Se perçoit une profondeur rarement atteinte par effet de finesse comme si l’œuvre « sculptait » l’absence dans le matériau de sa cendre volatile. Les corps y sont aspirés dans le souffle du temps dont l’artiste ranime la puissance fantomatique. L’image devient la revenante crépusculaire des hantises. C’est magique.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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28/10/2013

La reine Blurb et le réalisme époustouflant d’ « art&fiction » à Lausanne

Soirée "art&fiction", La Datcha, Lausanne, 13 novembre 2013, 18 heures.

 

Fretz.jpgPour saluer et fêter la parution des cinq nouveaux titres de sa collection « Re:Pacific » art&fiction n’a pas fait les choses à moitié. Stéphane Fretz et sa bande ont invité une monarque, clone de Belinda Blurb. Le personnage fut inventé en 1907 par un auteur américain afin de faire entrer le « blurb »  (brève phrase ou slogan figurant sur la couverture ou le bandeau - rouge le plus souvent - d’un livre pour le promouvoir) en littérature.

 

A La Datcha de Lausanne Belinda Blurb (sous les traits de Céline Masson) sera la reine de la soirée et trônera sur un siège souverain créé par Flynn Maria Bergmann un des cinq nouveaux auteurs de la collection « Re:Pacific », poète érotique (mais pas seulement) et graffiteur. Pour l’accompagner tous les membres de la maison d’édition seront là ainsi que le croutsillant groupe Cap'n Crunch et sa fanfare d’acufunkture.

 

Il faudra bien cet onguent de royalisme vaudois pour saluer comme il se doit les drôles d’oiseaux que Stéphane Fretz (Monsieur Loyal) et Marie-Claire Grossen (bibliothécaire) présenteront dans - et en guise de cage -  un ancien Bibliobus de la bibliothèque de Lausanne. Manuel Perrin, Zivo & Jérôme Meizoz, joueront les rois de Thulé qui n’ont jamais capitulé, Marisa Cornejo sera, en Médée, la magicienne qui se plait à faire des siennes et Flynn Maria Bergmann en Ken rilkéen dont l'écriture titille et trouble le puritain.

 

fretz 2.jpgLa soirée s’annonce donc sur les meilleurs hospices. Rouge aux lèvres et noirs aux cils seront de rigueur même si pour les imbéciles cela rend les filles étrangement faciles. Mais pour rentrer dans le théâtre élisabéthain que propose Stéphane Fretz et les siens rien n’est inutile. Ce sera donc là une manière exquise de saluer des livres qui seront un jour des prodiges. La cuvée 2012 l’avait déjà prouvé celle d’aujourd’hui se marie parfaitement avec son aînée. On attend donc les enfants de Plotin qui viendront bénir d’eau de rosse cette marée terrestre de littérature et d’art remplie de talent et d’évasion pour les condamnés que nous sommes.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

27/10/2013

Les exercices d’ « ignorance » de Sarah Burger

 

 

Burger.jpgSarah Burger, « pro-positions », Nar-Gallery, Bienne du 31 octobre au 30 novembre 2013.

 

Sarah Burger possède une manière peu protocolaire de faire son miel : photographies, peintures, installations et sculptures sont prises en revers du classicisme. Interventions sur des images ou pièces de récupération, cristallisations (sublimes) de sel, assemblages de pierres,  lignes géométriques qui tiennent lieu de sculptures, brûlages de photographies, coulages de cire, etc. créent par décompositions des recompositions majeures. Au fil du temps la plasticienne élabore un concept solide porté par une réflexion pointue et la recherche de l’émotion. La sensibilité trouve là un cheminement précieux souvent sombre, presque tragique.

 

Pour chaque pièce Sarah Burger fomente un environnement particulier en utilisant des espaces ou des supports réaménagés. Elle ne projette pas de rapatrier le regard vers un éden artistique : elle l’interpelle dans la recherche d’un sens enfoui. Refusant le raffiné de l’esthétique pour l'esthétique l’artiste élimine un état marmoréen de l’art et des ses matières afin de les porter en une forme d’instabilité. Elle descend au cœur des images sans crainte d’échapper à leur force de gravité.

 

Sarah Burger retrouve une vocation fabuleuse : elle met une grâce dans les pesanteurs voire dans la « laideur ».  Une émotion cérémonielle et « avènementielle » éclate au cœur des matières les plus brutes. L’artiste arrache la fixité, l’opacité du règne des images de « pierre »  dans le fol espoir de l’art de lutter contre les apparences de la  réalité. Afin d’y parvenir elle prend les seuls chemins possibles : ceux d’une iconoplastie travaillée méthodiquement en une science de l’ « ignorance »  pratiquée avec lucidité.  

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

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