gruyeresuisse

07/11/2013

Marisa Cornejo : le corps est un songe

 

Cornejo couv.png Marisa Cornejo “I am – Inventaire de rêves”, coll Re-Pacific, art&fiction, Lausanne, 176 pages, 45 chf, 30 E.

 

 

Il existe divers moyens de transgresser l'image comme l’existence. Marisa Cornejo déplace les deux non pour les esquiver mais pour les déplacer vers une autre matière. Et l’artiste pourrait donc reprendre poir son compte « je suis la matière de mes rêves ». Elle prend la forme  d’ex-votos capables d’approfondir les monstres et les bonheurs de l’artiste. Le dessin ne joue plus sur la séduction : il offre une effraction de la conscience perceptive dans un langage qui mêle un art brut et les approches d’une Frida Kahlo. L’artiste  en un travail qui traite de la sphère la plus intime montre comment un autre moi et en elle et comment elle est dans ce moi. L'artiste se met en scène et à nu dans des dessins où remontent des énigmes. Un ignoré du corps est  rendu visible : non seulement la façon dont le corps parle le désir (qui n'est plus un "simple" désir sexuel) mais la façon dont le corps exposé parle au regardeur. Il n’est plus le voyeur prisonnier du leurre de l'identification car par le dessin la machine à fantasmer fonctionne à vide.

 

 

Pour certains lecteurs ce livre prendra valeur d'étrange délire. Les corps nus sont fort éloignés des modèles imposés par l'histoire de l'art.  N'hésitant pas à introduire (surajouter) des éléments incongrus au « réalisme » des images - ce qui est normal puisqu’il s’agit d’images de rêve – Marisa Cornejo propose une mémoire de l’inconscient. La nostalgie, l’exil, le déracinement se montrent et se disent de la manière la plus abrupte et exorbitée. Il faut sans doute un beau courage à l'artiste pour oser un tel travail. Osant interpeller le corps dans ce qu'il a de plus intime la créatrice d’origine chilienne ne veut rien prouver, son oeuvre n'illustre pas une thèse.  Mais avec elle le corps  devient autre, son « sens » est multiplié, non homogène. Il fonde un système poétique particulier.  Le livre ne représente  pas l'intrusion du corps dans le langage, mais l'acte du langage qui fabrique ce  corps.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

06/11/2013

Logovarda, dessin, regard, pulsion

 

Logovarda, Espace courant d’art, Chevenez, Jura Suisse.

 

Lagovarda.jpgLes dessins de Logovarda possèdent une force franche, immédiate. Elle s’affirme chez le solitaire de La Ferrière dans chacun de ses gestes créateurs. Elle est donc le moteur qui porte le trait, la joie, la colère et d’autres formes des émotions. La dynamique reste omniprésente. Elle permet de rejeter le trait qui enferme, retient. Le plasticien né au Locle  garde toujours l’énergie pour le lancer plus fort, plus loin. Il possède le souffle nécessaire : celui qui n’est pas seulement effort pulmonaire mais attention du corps. Par ailleurs le créateur ne cherche pas à rendre le trait intelligent, posé. Il veut donner vie à la forme  qui traverse la forme. Il l’extrait du contrôle mental qui enlève la vie. Chaque geste laisse sa trace violente sur le papier. Arrivé au bout d’une sensation qui l’accompagne l’artiste découvre une autre impulsion, prend une autre direction. D’où le caractère débridé de ses œuvres. Elles sont comparables à une sarabande pleine d’inattendus avec des enchaînements que l’œil doit découvrir. 

 

Lagovarda 2.jpgChez Logovarda le trait n’est donc jamais celui d’un « vieil » artiste qui a beaucoup appris et compris mais qui n’a plus assez de « peps ».  Se découvre à l’inverse  le trait libre de l’enfant. Un enfant dont le corps psychique n’existe pas encore - du moins pas complètement.  Le désir de force libre traverse un tel travail et traverse ses formes. Peu importe si dans son impatience il se perd. Quand le feu de l’intensité monte le créateur est toujours prêt. D’où le surgissement d’œuvres tumultueuses, passionnées, instinctives, physiques. Leur fomenteur ne croit pas dominer par son œuvre sa vie intérieure : il l’anime au plus haut point. Ce qui est beaucoup mieux.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

09:35 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (1)

04/11/2013

Barbara Ellmerer et les effacements

 

Elmerer 4.jpgLorsque qu’elle aborde le portrait humain Barbara Ellmerer quitte progressivement des principes habituels de l'Imaginaire. Ce dernier emporte pour un voyage vers une vue sans dehors, vers une décrue qu'aucune barrière ne vient limiter, si ce n'est le silence sur lequel la peinture plonge dans une sorte d’effacement proche d’une blancheur particulière. L’anglais lui a donné le mot de « blank ». Par celui-ci l’oeuvre atteint sa réussite suprême.  Elle fait surgir une lumière paradoxale et captivante.

 

 

 

Ellmerer.jpgQue les croyants en la peinture se rassurent : lorsqu’elle aborde la nature Barbara Ellmerer redevient coloriste. Quant aux visages et aux corps ils sont proches de se dissoudre en dépit de quelques rehauts de bleu, de rose. L'être y demeure sans salut, sans espoir, sans consolation. L’advenir à soi n’est plus de saison comme si l’artiste en épuisait  les possibilités. D’où la surrection d’un pathétique  particulier hors de tout lyrisme. Rien ne se révèle sinon une absence, un inconnu. L'image n'est plus qu'une surface impalpable, excoriée par le temps. N’y subsiste qu’un son  fondamental proche du  "silence tel que ce qui fut /avant jamais  /par le murmure déchiré" (Beckett)  dans lequel, en apparence - mais en apparence seulement - l’image perd ses sortilèges pour mieux les retrouver.

 Jean-Paul Gavard-Perret

Barbara Ellmerer : Pro-positions, Nar-Gallery, Bienne.