gruyeresuisse

17/11/2013

L’Art Concret de Pierre Juillerat

 

 Juillerat 2.jpgLe Bernois Pierre Juillerat est l’héritier de l’école de Zurich. En ses rapports de lignes et de couleurs, apparemment le souci du décor est la figure essentielle. Pour autant l’artiste n’est pas un flambeur désinvolte. D’où son soucis de la méthode pour libérer tout en la contenant l’énergie créatrice. Mais sous le géométrisme, sa neutralité, son retrait surgit la vigueur émotive. Elle avance sinon masquée du moins dédoublée. Cette approche reste pour l’artiste la haute culture : l’art concret lui permet de brider l’affolement d’où les images sortent afin de les canaliser dans le but de leur donner plus d’intensité pour résister au chaos. Ce « constructivisme » distancie l’émotion brouillonne au profit d’une syntaxe revêche à l’ excès.  En conséquence l’artiste pourrait faire sienne la phrase de Beckett : « Tout ce que j'ai pu savoir je l'ai montré. Ce n'est pas beaucoup mais ça me suffit et largement. Je dirais même que je me serais contenté de moins ».

 

 

 

Juillerat.jpgPierre Juillerat emporte la peinture en une sorte de vue sans dehors ni dedans toujours éloignée du pathos. Chaque toile devient le vecteur d’une beauté du monde rendu à une clarté dégagée du désir de subjuguer par des bouffonneries plastiques. L4« abstraction » ne cherche pas le vide au milieu des choses mais leur exhaussement dans la rythmique des lignes et des couleurs. Le créateur en tire de nouveaux accords loin des fausses aurores contemporaines dont - dans bien des bluffs  - l’art regorge. Juillerat préfère le réenchanter sans acrobaties mais avec élégance du coeur qu’ignorent les séducteurs compulsifs. Elle fait paraître aisée des gravitations essentielles qui prennent valeur de méditation, de partage et d’échange au sein d’un travail  qui refuse le tournant machinique de la simple émotivité de surface.

 

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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14/11/2013

Jean-Max Colard, le tombeur

 

Collard bon.jpgJean-Max Colard, "L'exposition de mes rêves", Editions du Mamco, Genève, 2013, 112 pages, 20 E..

 

Jean-Max Colard est l’un des plus grands critiques d’art contemporain francophones : il montre - dans les « Inrocks », à « l’Officiel des Arts » comme à la belle émission « La Dispute »  sur France Culture. -  combien ce qu’on prend parfois pour des ivresses de l’imaginaire ne sont que des cirrhoses mentales. Le critique est aussi commissaire d'exposition : on citera par exemple « Perpetual Battles » à Moscou,  « Œuvres encombrantes » au CAPC de Bordeaux et « Offshore » à l'espace Attitudes de Genève par exemple. Il a curaté en duo de nombreuses autres expos et a publié avec Thomas Lélu « After » chez Sternberg Press. « L’exposition de mes rêves » lui permet de proposer un panorama de l’art du temps tel qu’il l’aime et le défend. Toute la puissance d’une critique agissante tranche quand cela est nécessaire afin d’arracher à l’art du temps les membres dont la roideur a déjà rejoint le sommeil.  Ignorant "la mélancolie" il torche les propositions conceptuelles qui se contentent de roter leur Duchamp.

 

Se retrouvent dans le livre des acteurs majeurs de l’art : Cyprien Gaillard (pour lequel il s’est souvent battu), Carl André, Larry Clark, Parreno, Sophie Calle, Andrès Serrano et bien d’autres. Bref tous les créateurs qui préfèrent retenir de l’art non l’esprit du hasard mais la « viande » (Artaud). Le critique met à mal le prétendu chaos où l’on croit que l’art stagne. Il propose des parallélismes d’autant plus pertinents qu’ils ne souffrent pas dans le livre de constructions verbeuses. Le critique montre combien les œuvres bougent, prises dans leur nécessité d'affirmer et de nier et combien s’y perdre est à la fois un plaisir et une angoisse. Colard rappelle que l’art - le « vrai » -  re-présente le plaisir d’une découverte s’il sort de la feinte de réalité comme des circonvolutions où certains pseudo acrobates font sous eux  (n’est pas Gasiorowski qui veut).

 

Colard 2.jpg« L’exposition de mes rêves » au beau titre à double entrée est donc une somme plus que nécessaire. L’art contemporain s’y dégage de ses ombres comme de ses clinquants. Par le fond et la forme le corpus se moque des systèmes de la mode et permet de découvrir des réalités inaperçues. Son auteur possède la profondeur de vue que réclament les images hybrides de l’époque. Surgissent leur vérité du moins lorsqu’elles prennent valeur d’icônes particuliers en leur aura iconoclaste comme dans la réalité de leur trace. Et à celui qui affirma comme je l’ai entendu un jour sur une radio suisse romande qu’en prenant de l’âge (ce qui est bien relatif !) « Colard  retombe dans l’enfance » (sic), on répondra qu’il peut accepter ce qui est tout compte fait un compliment : n’est-ce pas le  moyen de retrouver sans nostalgie ni crainte de l’avenir  ce miroir de l’art qui répondra enfin à la question : “ Nous sera-t-il donné de nous connaître un jour ? ”

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Balthazar Burkhard abraseur de quintessences

 

 

burkhard.jpgOn se souvient de la fameuse phrase de Winnie dans Oh les beaux jours de Beckett : "Assez les images". Cet appel, Balthazar Burkhard l'a paradoxalement repris à son compte pour quelle devienne  une ombre passagère mais persistante. Portraits et paysages "désimagent" le réel pour le faire surgir en une nouvelle acuité.  Chaque photographie du Bernois possède la capacité de devenir un lieu, une impersonnelle et inquiétante zone du vivant là où pourtant le vivant parfois a disparu jusqu’à devenir matière en métamorphose. Des bras nus semblent des troncs d'arbre, un visage une porcelaine. Sans que la figuration bascule dans l'abstraction, une telle dichotomie se dissout afin de permettre de mieux comprendre la place de l’ombre comme de la vie.  La seconde occupe l'espace là où pourtant une ombre plane et verse dans le champ d’une sombre énergie.

 

 

La visualité ne s’adresse pas seulement à la curiosité du visible, au plaisir de l’être mais à son désir, à sa passion de voir ce qui est absence, manque, l'ombre. Soudain une figure épurée prend corps afin d'offrir à celui qui regarde une sorte d’immanence, un état de rêve éveillé. La matière à voir se transforme jusqu’à devenir l’évidence lumineuse (même s'il s'agit d'ombre) d’un lieu jamais atteint, déserté qu'il soit physique ou géographique. Il échappe mais nous pourssuit comme s’il était consubstantiel à nous tout en n’étant pas nous-mêmes. Nous sommes confrontés à un lieu perdu doué soudain de la puissance en tant que matrice des choses inconnues quoiqu'apparemment visibles.

 

burkhard 2.jpgL'œuvre de Balthazar Burkhard offre une expérience paradoxale. Le regard  plonge dans l’ombre de l’ombre, mais la lumière la remplace en offrant une sourde incandescente. Le regard passe de l’illusion subie à une métamorphose -  « Enfer ou Ciel qu’importe » (Baudelaire).  En sa poussière d'ombre et sa lumière l'image - morceau de cendre portant une empreinte creuse - reste le temps de la fable où tout s’inscrit dans la dualité corps/ombre. La photographie n’est plus une simple fenêtre ouverte sur le monde. Sa découpe renvoie à un dedans en une luminosité ou une obscurité essentielle.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

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