gruyeresuisse

14/04/2014

Blow-up, le visible et le visuel

 

 

 

 

 

Blow up bon.jpg« Blow-up », Antonioni’s classic film and photography », Edition de Walter Moser et Klaus Albrecht Schröder, Hatje Cantz, 224 pages, 39,80 E.., 2014

 

 

 

« Blow-up » d’Antonioni est l’un des films majeurs de l’histoire du cinéma mondial. Celui de l’autrement et de l’outrement voir. Il se dresse contre le mensonge de l’image non en la dénonçant mais - paradoxe suprême - en montrant du dedans ce qu’elle cache et la myopie de celui qui la regarde. Antonioni prouve que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle. Quant à celui qui lui fait face (qu’il soit  acteur, mime, peintre, photographe, mannequin ou spectateur)  il y mêle ses fantasmes, ses grilles de lecture, ses attentes.

 

 

 

Blow up bon 3.jpgPrimé en 1966 sous les sifflets d’une critique interloquée tant il dérogeait aux canons de l’époque le film met en cause les pièges du visuel comme ceux du visible. Leur interaction à la fois nie et renforce la force de l’imaginaire en prouvant qu’il n’a pas une simple fonction d’irréel.  « Blow-up » déchire l’image-voile d’où fusent les éclats invisibles du monde. L’image y affirme sa présence mais comme « n’étant pas toute ». Dans l’enquête filée (sujet aussi central que partiel du film) elle est surface de méconnaissance atteinte par une frénésie de lumière dans le mesure où le héros (photographe professionnel) la transforme en « épreuve » de vérité mais dont l’épiphanie sera neutralisée. « Blow-up » n’offre ni miracle, ni répit. Tout restera « en l’état », un état absurde dans l’interminable approche d’évènement mais non de leur certitude. Images « archives », images apparences cohabitent dans la quête à la fois d’images-fêtes et d’images-faits. Le film reste donc bien le monument cinématographique ouvrant la beauté à une attention particulière.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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L’écume des jours selon Pascale Favre

 

 

 

 

Favre.jpgPascale Favre, « Présent presque parfait », coll. Re:Pacific, Art&fiction, Lausanne, 120 p ., 2014, CHF 27 / € 18

 

 

 

Le livre de Pascale Favre – avec un astucieux glissement de voix du féminin au masculin - ouvre sur l’“ usure ” de la mémoire. Le tout en une immense  reconstruction généalogique de la vie de l’homme qui partage aujourd’hui la vie de l’auteure. Ce sont moins des histoires qui sont racontées que leurs traces coupées en fragments par des retours « avant » et ironiques sur le vécu du couple. L’idée est donc non d’identifier celui qui devient le propos du livre mais de s’identifier à  lui sans qu’aucune réponse ne soit donnée à travers l’hypocrisie merveilleuse de la réalité. Pascale Favre feint de s’y perdre par les deux temps perpétuellement  alternés du livre propices à une relation d’incertitude,  la seule qui peut convenir (Platon nous l’a appris) à l’être humain prisonnier de sa caverne et qui par son essence même est donc un être de fiction.

 

 

 

Favre 3.pngPascale Favre n’hésite pas à frictionner les témoignages du passé allemand de son amoureux au bain de l’imaginaire (souvent plus proche de la réalité qu’on peut le penser). L’écriture évitant toute fidélité absolue eu réalisme permet de désenbusquer des pans de l’identité cachée car comme le souligne Winnicott : “ Où se trouve l’identité sinon dans les images qu’on ignore ».  L’auteure les osent pour rechercher les constellations fondamentales de celui qu’elle aime et qu’elle se propose de voir, de comprendre autrement.  C’est là une belle leçon de sagesse et non d’hystérie de la mémoire. Par le couplage passé/présent la Genevoise laisse apparaître non la vérité mais des états intermédiaires qui arrachent au cerclage de la divinité qu’on lui accorde.  Entre son “ jour ” et sa “ nuit ” elle précise par fragments ses contours mais surtout ses chevauchements.

 

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

11/04/2014

Maurice Schobinger le "mouchard" céleste

 

 

 

 Schbinger 3.jpgMaurice Schobinger possède le don rare de donner une poésie aux paysages qui a priori n'en possède pas - sauf lorsqu'il photographie les montagnes. Mais plus généralement la rue, l'usine lui permettent de créer le silence sans nom au milieu de l'univers par excellence saturé de bruits. Dans une sorte d'éclat nocturne ou dans des lumières brumeuses ses "multipartitas" s’emparent de l’œil du spectateur. Il devient sensible dans le portrait comme dans le  paysage à une structure architecturale qui porte le réel à des résonances inattendues d'harmonies perméables et imprévues là où il ne devrait y voir que disharmonies ou  laideurs.

 

 

 

Schobinger 2.jpgSchobinger devient ce que la poétesse russe Natacha Strijevskaia demandait à tout photographe :  être " Mouchard pour un denier, pour presque rien » . Mais un "mouchard" céleste capable de faire avouer au réel la beauté qu'il peut recéler. Une femme militaire russe saisie dans sa beauté reste sans doute  prête à botter le cul de celui qui s'approche mais à coup d'escarpins de cristal comparable à ses yeux. Le photographe est donc capable de voler les âmes des êtres  ou des paysages qui a priori l'ont déjà perdue.

 

 

 

Schobinger.jpgL’immobilité de la photographie se transforme en moments dynamiques.  Pris en défaut de toute certitude, chaque cliché explore dans un écart vital et fragile, une présence complexe au sein des variations lumineuses d’une usine, d’une statue, d’une plage. La vie se réinvente jusque dans des lieux  où le vent s’engouffre dans le peu de lumière d’une jetée nue.  L'été devient blanc, l'hiver rouge. Ne reste parfois qu'une silhouette isolée. Fragilisée par la vie, mais envoûtante. Dans chaque portrait s'imagine une histoire, un destin. Qu'y cherche le photographe sinon un cœur ?  Se refusant au lyrisme débridé Maurice Schobinger  permet de suivre des chemins qui en dépit de leur dureté invitent à la rêverie dans le gris des fumées ou d’une étoile rouge dans les rues à minuit.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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