gruyeresuisse

13/12/2013

Beckett et après : Sonia Kacem lauréate du Prix culturel Manor 2014

 

Kacem 1.jpg

 

La jeune artiste genevoise Sonia Kacem inscrit déjà son nom et son œuvre dans les cimes de l’art contemporain. Sortant de la verticalité du tableau et de la platitude de la peinture elle s’est dirigée vers l’espace et la matière  en dehors d’une simple propension conceptuelle. De plus, textiles en « lambeaux », éclats de miroir, poussières, matériaux neufs ou de récupération ne sont plus au service d’un simple arte povvera. L’artiste sait que les temps ont changé. Lauréate 2014 du prix Manor elle va être exposée au Mamco et bénéficie d’une résidence de 6 mois à New-York. Gageons qu’elle va y retrouver les traces de celui qui y tourna ce que Deleuze nomma « le plus grand film  de l’histoire du cinéma » et qui fut intitulé sobrement par son auteur - à savoir Samuel Beckett – « Film ».

 

La Genevoise apparaît dans le paysage artistique celle qui pousse plus loin l’entreprise de l’auteur irlandais, ses « castatrophes » et autres « foirades ». Son installation « Dramaticule » (2013) au titre purement beckettien est une suite d’espaces d’errance programmée parsemés d’éléments aux allures de décors en décomposition, dématérialisation et ruine aperçue  déjà dans son installation antérieur « Thérèse » (2012). Des monticules de matières grège se décomposent au gré des courants d’air et des passages du public. On est là dans un décor désertique qui rappelle ceux de Beckett : le promontoire de « Oh les beaux jours » ou no man’s land suggéré par Clov dans « Fin de partie ». Tout s’étiole, s’efface dans un temps « neutre », un temps sans temps qui réjouirait Beckett.  Nous sommes ici au-delà de la catastrophe telle que la définit Paul Virilio dans « Ce qui arrive ». Avec Sonia Kacem tout est déjà arrivé. Toutefois moins que le désastre l’artiste laisse ouverte la question du dénouement et du dénuement. Surgit un outre-voir face à l’aveuglement au moment où l’œuvre renonce à la possession carnassière des apparences comme à la mimesis. Bien des artistes s’y sont  fourvoyées et le prétendu "réalisme" en représente la forme la plus détestable. "Qu'ils ne viennent plus nous emmerder avec ces histoires d'objectivité et de choses vues" écrivait Beckett à ce sujet. La Genevoise pourrait faire sienne cette formule du " Monde et le Pantalon".

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Expositions de Sonia Kacem : en 2014 : THENnow, Miart, Milan et Mamco Genève. En 2013 : Petra, Gregor Staiger, Zurich (solo), Jump Cut, La Rada, Locarno, Material Conceptualism, Aanant & Zoo, Berlin, Dramaticule, T293, Rome (solo), Art of Living (i.e. Goodbye, Blue Monday), Chez Valentin, Paris, Thérèse, Palais de l’Athenée, Salle Crosnier, Genève (solo)

 

12/12/2013

Les sauf-conduits de Baptiste

Baptiste 2.jpg

Baptiste.jpg

 

Baptiste, « De Septem Orbis Miraculis » (Sur les traces des sept merveilles du monde), Galerie LigneTreize, Carouge, Genève décembre 2013. Rencontre avec l’artiste le 14 décembre à la galerie.

 

Baptiste vient de Bordeaux. Cette ville portuaire et gréco-romaine n’a pas été pour rien dans l’imaginaire et la création du plasticien, véritable poète et chercheur. Il oriente son travail sur la mémoire, le sens des traces. Afin de les recueillir il quitte son atelier (où il  reviendra les agencer) pour retrouver les lieux premiers de la civilisation occidentale : Rome, Naples, Syracuse, Athènes, les îles de la mer Egée. Il rejoint parfois les Antilles dont pendant longtemps Bordeaux fut la tête de pont - beaucoup d’Antillais voient en Bordeaux leur seconde patrie. In situ Baptiste note impressions et pensées et surtout pratique des relevés de traces sur les murs comme dans les bouches d’égout, fait des  empreintes au crayon gras, fouille la terre. L’artiste est un  archéologue qu’on qualifiera d’intempestif comparable à un autre artiste de la galerie : le Lausannois Marcel Miracle. Le langage qu’en extrait le plasticien peut sembler confus, polysémique. Il l’est effectivement. Toutefois Baptiste en isole chacun des éléments afin que le presque rien retrouve un sens poétique  que l’artiste a soin de ne pas flécher.

 

Ne cherchant ni l’exotisme ou le trésor « chosifié » le créateur aborde surtout la question du temps. Le temps l’appelle du fond de son passé et en retour il le « légende » par ses mises en scènes minimalistes des traces les plus pauvres. D’une marche du temps à une autre, d’une merveille à une autre il remonte et descend l’espace, passe par ses voutes basses, retrouve des proximités là où pourtant la distance semble insurmontable. Mais Baptiste n’éprouve jamais la détresse de l’éloignement. Il s’approche de ce qui ayant déjà eu lieu ne serait pas prêt de revenir sans ce qu’il en exhume et préserve. Bref du lointain qui résiste il ne passe jamais outre. Les restes sont le contraire de fardeaux. L’artiste les donne à voir selon des processus comparables à une Colette Deblé lorsqu’elle allait chercher dans les fresques antiques des éléments susceptible de comprendre le féminin du monde.

 

Le Bordelais sait que même si le temps n’est pas tournant et ne revient jamais il ne s’éloigne pas pour autant. Au contraire il demeure à la condition qu’un créateur se le réapproprie. De plus avec lui le mouvement de reprise s’accomplit pour le futur en refusant de paralyser l’empreinte en un culte du passé. C’est pourquoi le poète plasticien force les traits, fait remonter les traces. Ce qui restait improbable retrouve un possible. Ce qui sort de la terre fait dialogue avec le ciel. L’impression plastique oblige - en lieu et place d’un pas en arrière - un pas au-delà. Elle récuse l’injonction du néant et la mythification basique du lieu : ce qui dans les deux cas cautionnerait un éternel oubli. En résumé, la trace et l’empreinte   par leurs reprises permettent que le temps demeure et soit sauf.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

 

11/12/2013

De traces, d’ombres et d’ironie : les singularités de Nicolas Crispini

 

Crispini 2.jpg

 

Nicolas Crispini, « Les livres de photographes – un musée de papier pour l’image », Bibliothèque d’art de d’archéologie de Genève, novembre 2013 -  Mai 2014,  « Le jour tombe », Leporello, chez l’artiste, Genève,  2013, « Usages du monde et de la photographie. Fred Boissonnas » en collaboration avec Estelle Sohier, Georg, Genève, 2013.

 

L’univers de Nicolas Crispini semble très diversifié du fait de ses approches successives. Récemment dans « Tracés » il offre par ses prises un relevé particulier. Il ne se contente pas de photographier les anciens glaciers. A l’aide de son GPS il les localise et enregistre son passage puis le dessine sur ses photos. D’où l’aspect dédoublé de la montagne. A la ligne de crête s’adjoint celle du parcours.  Avec « Présences » le photographe explore l’ombre humaine à travers celle de sa silhouette portée sur divers types d’espace. Celle-ci devient opaque ou translucide, simple ou complexe, drolatique ou monumentale, unique ou démultipliée. Le corps tel qu’il est suggérer dilate ou concasser l’identité. Comme dans « Tracés » il s’agit de marquer un passage de l’être plus que ses territoires empruntés. Temporalité et espace ne cessent d’être expérimentés par ces portraits dérobés, ces lignes décalées. Ils tournent parfois à un humour surréaliste lorsque l’artiste propose la vision de ses concitoyens. Là encore ses photographies ne vivent plus de ce qu’elles reproduisent du réel mais de ce qu’elles en re-produisent. Il s’agit de sortir le médium du témoignage comme de l’émotion mémorielle ou événementielle.

 

Chaque série est jalonnée dans ce but d’habiles détours. Elle devient autant la traversée du réel que du langage photographique. Nicolas Crispini y slalome au gré d’une recherche enjouée et allègre. Il prouve que si elles ne sont pas sclérosées dans la recherche d’un effet de réel stéréotypé les photographies créent une multitude de paysages en un désordre organisé que l’humour fait tanguer. Le médium devient une eau limoneuse qui parfois fait flaque et parfois file droit. Elle peut charrier des masses d’ombre, des carcasses imprévues. Photographier revient à produire un lit semblable à celui d’un glacier ou d’une rivière à la limite entre l‘air et l’eau, de la réalité et de son aura. L’œuvre expose donc le regardeur à l’énigme de l’espace et du temps. La visibilité devient un état liquide où le réel se tord, s’approfondit, se libère. La sensualité prend des tournures particulières lorsque l’artiste détruit les mythes culturels pour prouver qui ni la certitude, ni le fantasme ne les déterminent. Les photographies restent donc pour Nicolas Crispini des insomniaques rêveuses. Il faut apprécier leur pouvoir sur les lieux, sur les êtres et leur chemin.  A la peau fuyante du réel et du présent  l’artiste offre un tatouage qui est une leçon de chose et une philosophie de l’existence.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09:46 Publié dans Genève, Images | Lien permanent | Commentaires (0)