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12/12/2013

Les sauf-conduits de Baptiste

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Baptiste, « De Septem Orbis Miraculis » (Sur les traces des sept merveilles du monde), Galerie LigneTreize, Carouge, Genève décembre 2013. Rencontre avec l’artiste le 14 décembre à la galerie.

 

Baptiste vient de Bordeaux. Cette ville portuaire et gréco-romaine n’a pas été pour rien dans l’imaginaire et la création du plasticien, véritable poète et chercheur. Il oriente son travail sur la mémoire, le sens des traces. Afin de les recueillir il quitte son atelier (où il  reviendra les agencer) pour retrouver les lieux premiers de la civilisation occidentale : Rome, Naples, Syracuse, Athènes, les îles de la mer Egée. Il rejoint parfois les Antilles dont pendant longtemps Bordeaux fut la tête de pont - beaucoup d’Antillais voient en Bordeaux leur seconde patrie. In situ Baptiste note impressions et pensées et surtout pratique des relevés de traces sur les murs comme dans les bouches d’égout, fait des  empreintes au crayon gras, fouille la terre. L’artiste est un  archéologue qu’on qualifiera d’intempestif comparable à un autre artiste de la galerie : le Lausannois Marcel Miracle. Le langage qu’en extrait le plasticien peut sembler confus, polysémique. Il l’est effectivement. Toutefois Baptiste en isole chacun des éléments afin que le presque rien retrouve un sens poétique  que l’artiste a soin de ne pas flécher.

 

Ne cherchant ni l’exotisme ou le trésor « chosifié » le créateur aborde surtout la question du temps. Le temps l’appelle du fond de son passé et en retour il le « légende » par ses mises en scènes minimalistes des traces les plus pauvres. D’une marche du temps à une autre, d’une merveille à une autre il remonte et descend l’espace, passe par ses voutes basses, retrouve des proximités là où pourtant la distance semble insurmontable. Mais Baptiste n’éprouve jamais la détresse de l’éloignement. Il s’approche de ce qui ayant déjà eu lieu ne serait pas prêt de revenir sans ce qu’il en exhume et préserve. Bref du lointain qui résiste il ne passe jamais outre. Les restes sont le contraire de fardeaux. L’artiste les donne à voir selon des processus comparables à une Colette Deblé lorsqu’elle allait chercher dans les fresques antiques des éléments susceptible de comprendre le féminin du monde.

 

Le Bordelais sait que même si le temps n’est pas tournant et ne revient jamais il ne s’éloigne pas pour autant. Au contraire il demeure à la condition qu’un créateur se le réapproprie. De plus avec lui le mouvement de reprise s’accomplit pour le futur en refusant de paralyser l’empreinte en un culte du passé. C’est pourquoi le poète plasticien force les traits, fait remonter les traces. Ce qui restait improbable retrouve un possible. Ce qui sort de la terre fait dialogue avec le ciel. L’impression plastique oblige - en lieu et place d’un pas en arrière - un pas au-delà. Elle récuse l’injonction du néant et la mythification basique du lieu : ce qui dans les deux cas cautionnerait un éternel oubli. En résumé, la trace et l’empreinte   par leurs reprises permettent que le temps demeure et soit sauf.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

 

11/12/2013

De traces, d’ombres et d’ironie : les singularités de Nicolas Crispini

 

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Nicolas Crispini, « Les livres de photographes – un musée de papier pour l’image », Bibliothèque d’art de d’archéologie de Genève, novembre 2013 -  Mai 2014,  « Le jour tombe », Leporello, chez l’artiste, Genève,  2013, « Usages du monde et de la photographie. Fred Boissonnas » en collaboration avec Estelle Sohier, Georg, Genève, 2013.

 

L’univers de Nicolas Crispini semble très diversifié du fait de ses approches successives. Récemment dans « Tracés » il offre par ses prises un relevé particulier. Il ne se contente pas de photographier les anciens glaciers. A l’aide de son GPS il les localise et enregistre son passage puis le dessine sur ses photos. D’où l’aspect dédoublé de la montagne. A la ligne de crête s’adjoint celle du parcours.  Avec « Présences » le photographe explore l’ombre humaine à travers celle de sa silhouette portée sur divers types d’espace. Celle-ci devient opaque ou translucide, simple ou complexe, drolatique ou monumentale, unique ou démultipliée. Le corps tel qu’il est suggérer dilate ou concasser l’identité. Comme dans « Tracés » il s’agit de marquer un passage de l’être plus que ses territoires empruntés. Temporalité et espace ne cessent d’être expérimentés par ces portraits dérobés, ces lignes décalées. Ils tournent parfois à un humour surréaliste lorsque l’artiste propose la vision de ses concitoyens. Là encore ses photographies ne vivent plus de ce qu’elles reproduisent du réel mais de ce qu’elles en re-produisent. Il s’agit de sortir le médium du témoignage comme de l’émotion mémorielle ou événementielle.

 

Chaque série est jalonnée dans ce but d’habiles détours. Elle devient autant la traversée du réel que du langage photographique. Nicolas Crispini y slalome au gré d’une recherche enjouée et allègre. Il prouve que si elles ne sont pas sclérosées dans la recherche d’un effet de réel stéréotypé les photographies créent une multitude de paysages en un désordre organisé que l’humour fait tanguer. Le médium devient une eau limoneuse qui parfois fait flaque et parfois file droit. Elle peut charrier des masses d’ombre, des carcasses imprévues. Photographier revient à produire un lit semblable à celui d’un glacier ou d’une rivière à la limite entre l‘air et l’eau, de la réalité et de son aura. L’œuvre expose donc le regardeur à l’énigme de l’espace et du temps. La visibilité devient un état liquide où le réel se tord, s’approfondit, se libère. La sensualité prend des tournures particulières lorsque l’artiste détruit les mythes culturels pour prouver qui ni la certitude, ni le fantasme ne les déterminent. Les photographies restent donc pour Nicolas Crispini des insomniaques rêveuses. Il faut apprécier leur pouvoir sur les lieux, sur les êtres et leur chemin.  A la peau fuyante du réel et du présent  l’artiste offre un tatouage qui est une leçon de chose et une philosophie de l’existence.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09:46 Publié dans Genève, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

10/12/2013

Dieter Meier dandy et électron libre

 

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Dieter Meier, « Oskar tieger », Kein und Aber records, 2013.

 

 

 

Epicurien à la cuillère dorée Dieter Meier a su faire fructifier ce que ses origines lui ont accordé.  Il entame une carrière polymorphe : grand joueur de poker il réalise plusieurs  films expérimentaux. . Il est célèbre aussi pour ses performances : il paya 1 dollar à tous les piétons dans les rues de New-York qui lui disait "Yes" ou "No". Il installa également une plaque dans la station ferroviaires de Kessel, en Allemagne, le 27 juin 1972 qui stipulait : « le 23 mars 1994, entre 3 et 4 heures de l'après-midi, Dieter Meier se tiendra debout sur cette plaque ». L’artiste tint sa promesse. En 1979, il rejoint le groupe de musique électronique suisse de Boris Blank et de Carlos Perón Yello. Il deviendra la voix principale des albums du groupe et signera la plupart des textes des chansons, laissant la composition et le travail musical à Blank. Les deux artistes sont  considérés par beaucoup comme les précurseurs de Jeff Mills et sont devenus les « Godfathers of Techno ».

 

L’univers insolite de ses clips vidéo a valu à Dieter Meier une moisson de récompenses. L’artiste signe aussi des chroniques littéraires dans les pages culturelles de divers quotidiens et revues. En 2006, il a publié un livre « Hermes Baby – Geschichten und Essays » puis un autre pour enfant et une monographie lors de sa rétrospective de Hambourg (Deichtorhallen, rétrospective 1969-2011).Il a aussi publié un superbe album photos autobiographique « Out of Chaos ».  En 1997, Dieter Meier s’est lancé en Argentine dans l’agriculture, l’élevage de bovins et d’ovins, ainsi que dans la viticulture. Il commercialise ses différents produits, d'origine biologique, en Allemagne, aux Etats-Unis, en Suisse, ainsi que dans son magasin d’alimentation argentine à Zurich.Depuis très longtemps  ses œuvres sont présentes dans les grands  festivals de cinéma et ses photos se retrouvent par exemple  dans les collections du Museum of Modern Art de New York et du Kunsthaus de Zürich.

 

Meier vit, selon ses propres dires, « dans une forme de chaos et d’anarchie, un peu à la manière d’un jongleur chinois d’assiettes tournantes qui secoue en permanence ses baguettes pour maintenir un grand nombre de choses simultanément en orbite. » Le plus impressinnant reste son ecclectisme et sa perpétuelle jeunesse. Il ne s’arrête jamais et ne cultive que deux seuls regrets : "avoir investi aux USA et bu onze gin tonic au Lower Manhattan Ocean Club le 12 octobre 1981". L’artiste aurait aimé pouvoir collaborer ave le Dalai Lama, Jurgen Habermas et Noam Chomsky afin de trouver des solutions qui ne se limitent pas à la critique du capitalisme mais ouvrent à une meilleure utilisation de l’intelligence humaine.  Celui qui n’a jamais pu grimper sur les hauts sommets de l’Himalaya, surfer à Hawaï et jouer parfaitement du piano  a tout compte fait proposé mieux. Il demeure un cas particulier dans l’univers musical et artistique. Aujourd’hui encore il étonne et détonne tant par son parcours que sa nouvelle règle de vie  : « je jouis actuellement du printemps de ma sénilité ». Et quand certains jours deviennent plus difficiles à vivre il s’emploie à les oublier.

 

Jean-Paul Gavard-Perret