gruyeresuisse

28/06/2015

Dérives ludiques de Tyler Shields (hors frontières)

 

 

 

 

 

tyler shields.jpgPar ses narrations Tyler Shields oblige les stéréotypes à tisser d’autres destins que ceux qu’on leur assigne. Le photographe américain s’amuse en des multiples torsions impeccables : toute la crasse du réel est éliminée selon une hygiène irrésistible.  L’impeccabilité règne si bien que les situations les plus sordides ou ambigües sont superbement maquillées.  

 

 

Shields 3.jpgCertes le réel est convoqué. Mais uniquement en tant que support aux fantaisies de l’artiste et matière à ses dérives. Chaque narration visuelle  devient fantastique et comique par sa plasticité. Trop vrai pour être pris comme argent comptant la réalité laisse place à des féeries salaces ou dérisoires. Les femmes sont des clones ou des semences d’un désir dont la fièvre demeure de l’ordre du spectacle et du jeu. Les évidences du quotidien comme les références cinématographiques ne sont plus que du vent ou un alizée doucereux. Les poses deviennent des inventions farcesques propres à prendre  au piège  le voyeur dont Shields se moque avec superbe à mesure que ses images inoculent leur agréable venin.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 


Tyler Shields, Andrew Weiss Gallery, Santa Monica, Californie

 

17:44 Publié dans Humour, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

Les espaces perdus de l’imaginaire : L’art vs la ville


BIG BON.jpgBIG, Biennale des espaces d'art indépendants de Genève, 26 – 28 juin 2015, Plaine de Plainpalais, Genève


En s’installant sur le site  de Plainpalais  le BIG souligne combien l’art dépend de toute une infrastructure pour vivre : l’imaginaire et les idées ne suffisent pas : il faut des lieux, des matériaux, de l’argent. C’est vieux comme le monde. Or l’art en gestation manque de liquidité surtout dans des villes riches (Genève, Lausanne Bâle, Zurich) où la spéculation bat son plein et fait main basse sur les lieux encore « hors d’usage ». Jusque dans les années 80 l’art pouvait squatter des espaces de friches : ils sont de plus en plus rares. Face à cette pénurie l’art est de plus en plus dépendant de subventions publiques (Genève comme Lausanne restent sur ce plan généreuses) ou privées.


Big.jpgMais le combat est  difficile : porter le désordre au sein de la ville est devenu une gageure. Les espaces en déshérence sont des raretés. La rentabilité et des systèmes de contrôles (nécessaires à la protection de l’ordre public) font que l’art alternatif a du mal à survivre. Il reste pourtant majeur : il est le signe d’espaces de sociabilités solidaires et permet l’émergence de formes inédites. Mais se produit désormais dans les grandes villes suisses ce qui se passe à New-York, Los Angeles, Londres. Tout projet doit donner des « garanties » aux autorités, aux investisseurs et aux usagers. L’idée est a priori bonne, justifiée mais fait passer la créativité au rayon des pertes et profits. Le muséable est préféré au risque.


Marion Tampon-Lajariette.jpgL’objectif n’est pas de faire retour à une « urban jungle » mais de trouver la réanimation de foyers de création qui échapperaient aux audits de la ville postmoderne productrice de normes et d'interdictions. Il s’avère donc indispensable d’imaginer de nouvelles solutions. Devant les contraintes foncières et les nécessités réglementaires, il faut laisser la place à une frange plus informelle. L’activité artistique intempestive accorde à la cité  son caractère d’expérimentation critique.

 

En ces temps de repli la culture alternative reste une nécessité et un rêve à intégrer aux cités postmodernes. Une certaine « illégalité » les réveille. Ce n’est pas forcément un problème mais une opportunité qui appelle au mouvement perpétuel. Les institutions traditionnelles ne peuvent les appliquer qu’avec un certain retard.  BIG  démontre qu’une biennale peut se dérouler hors les murs, l’art y prend l’air en cultivant une idée nouvelle de la démocratie. Elle ne se conjugue pas forcément avec le populisme mais avec un art ludique, vivifiant, hyperactif et stratégique.

 

Jean-Paul Gavard-Perret


(3ème image ; œuvre de Marion Tampon-Lajarriette au BIG 2015)

26/06/2015

Bethan Huws : Les mots dans l’art

 

 

 

Huws bon.jpgReprésentée par la galerie Tschudi à Zuoz (Suisse) Bethan Huws propose « Zone » à la Maison d’Art Bernard Anthonioz de Nogent sur Marne jusqu’au 19 juillet.

 

 

 

Huws.jpgBethan Huws vit joue des connexions intempestives entres mots et images à travers divers médias où le langage est saisi parfois au « pied » de la lettre, parfois capté selon divers types de glissements de sens qui trouvent dans l’art une matérialisation, une construction ou une déconstruction et différents types de métamorphoses. Citations, notifications, mots valises ou voisins sont imbriqués au sein de l’univers plastique afin de souligner les contradictions que mots ou formules génèrent ou dégénèrent : « épouse, épouser, épousseter », etc. par exemple. Dans sa série « Vitrines » des corpus textuels sont scénarisés au sein d’un mobilier «administratif» qui pousse à définir de fait le sens d’une œuvre non sans rapport avec l’esprit de  Marcel Duchamp


Huws 2.jpgL’influence de celui-ci est capital. Elle s’enrichit des croisements répétés avec différents poètes dont surtout Apollinaire grand amateur comme Duchamp de  calembours. Ses références sont réunies dans Research Notes (2007-2008) où Bethan Huws met en exergue les relations entre les œuvres et les textes des deux créateurs. Cette double influence se retrouve dans "Zone"  vidéo réalisée en 2013 à partir d’un poème d’Apollinaire et monté en un collage de séquences «ready made» issues de films documentaires animaliers. Le récitatif du poème est orienté vers l’image et le film vers le texte sans redondance ou pléonasme. Celle qui se plait à rappeler que «les artistes interprètent le monde et, ensuite nous interprétons les artistes»  veut se situer telle une médiatrice entre les deux. Elle accomplit bien plus : étant elle-même artiste et poétesse elle devient médium.

 

Jean-Paul Gavard-Perret