gruyeresuisse

18/12/2013

Claudia Comte : L’autre versant du visible

Comte.jpgClaudia Comte, "Elevation 1049.2", Gstaad, Janvier 2014,  Exposition solo à la  David Dale Gallery, Glasgow, avril 2014

A la plénitude de l’image la Lausannoise Claudia Comte accorde des limites. Au lieu de la contrarier l’ouverture du tableau elle augmente sa capacité à « dire » l’inexprimable et à montrer que les apparences cachent. Le géométrisme et les jeux de couleurs impriment une force contre le néant au moment où le « retrait » d’une forme d’abstraction produit une beauté particulière : face à l'indécis elle impose une résistance.

Le tableau  ne singe pas le monde il en propose  un théâtre grandiose. Formes et couleurs en répétition créent une incandescence froide que ne trouble aucune perturbation dans l’agencement retenu. L’émotion vibre  parce que Claudia Comte rejette la déliquescence de l’informe. Se confrontant avec le langage propre de la peinture elle impose une puissance d’arrachement par l’impérieuse nécessité d’affronter l’obscur en faisant de ses œuvres non des objets de représentation mais des sujets de langage. Désencombrant la peinture de tout ce qu’elle n’est pas la créatrice crée des jaillissements en refusant tout les débordements intempestifs qui ne seraient que des fuites ou des facilités, bref des défauts de langage.

Sans doute son « abstraction » est-elle trop excessive pour l’esprit de l’époque. Mais pour elle il s’agit de peindre avec l’ambition fondamentale d’offrir au regard moins l’image du monde que sa texture en des  métamorphoses. Une telle peinture prend autant les tripes que le cerveau. Une vie moins sauvage que native surgit là où les lignes et les couleurs se tendent et où dehors et dedans s’entrelacent en une objectivité cinétique. Par effet d’hallucination optique elle réveille l’amollissement et obsolescence des sens. On peut appeler cela une peinture critique et une critique de la peinture. Mais il y a plus : couleurs et formes  évoque une sorte d’allégresse là où l’espace pictural se réenchante.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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17/12/2013

Le Divisionnisme suisse plaque tournante du mouvement

 

divisionnisme p. couv..jpgdivisionnisme g  giacometti.jpg« Divisionnisme – Couleur maîtrisée ? Couleur éclatée ! », Fondation Pierre Arnaud, Crans Montana et  Hatje Cantz, Ostfildern, 295 pages, 2014.

(tableau de G. Giacometti)

 

 

Né en 1880 le Divsionnisme se situa en rupture avec l’Impressionnisme. Seurat et Signac en furent les fondateurs et théoriciens. Ce mouvement trop oublié eut une importance capitale. Plus qu’en France, Belgique et Italie il prit en Suisse tout son essor. Du côté du Tessin (Edoardo Berta, Pitro Chiesa, Filippo Franzoni, Luigi Rosi) et à Genève avec Alexandre Perrier.  Paysagiste des décors montagneux (du Pic de Marcelly au massif du Mont Blanc)  ce dernier structure en atelier ses esquisses prises sur le motif. Dans cette transposition ses œuvres vibrent d’émotions très personnelles. Sa peinture devient la recherche non d’une reproduction mais de l’essence du paysage. Quant à Giovanni Sagentini et surtout Giovanni Giacometti ils deviennent les maîtres du genre. Proche du premier - encore influencé par le post-impressionnisme - le second va explorer de nouveaux champs d’analyse en des touches de couleurs complémentaires juxtaposées que Hans Torg définit comme « claires et claironnantes ». 

 

Avec Cuno Amiet le divisionnisme prend une autre acception. Il en retient la structuration fragmentée de la forme et de la couleur mais il la lie à un synthétisme proche de Gauguin. Amiet en perfectionne la technique d’éclatement au moyen de « tirets » très contrastés. Là encore il s’agit de faire vibrer la nature pour en intensifier la beauté mystérieuse.  Le peintre « tord » les couleurs  dans l'appel de ce qui va jaillir.  En sortant le paysage du décor il s’enfonce dans une recherche désespérée faite de tensions, de pulsions qu’il pousse parfois vers le sombre afin de gratter la pellicule du monde ou d’en retourner le matelas. Quant au Vaudois Albert Muret ami d’Auberjaunois et Ramuz il rechercha dans le Valais des paysages où il transposait les conditions de vie pénibles des paysans.

 

De l'ensemble deux peintres dominent. Edoardo Berta (inspirateur du courant divisionniste italien) reste le coloriste le  plus « moderne »  et Giovanni Giacometti le narrateur capable d’offrir une  humanité rare à ses toiles.  Chez le premier chaque point de couleur se veut acte de transfiguration. Qu'importe s’ils semblent illusoires : quelque chose avance contre le factice de l’apparence selon des lois poétiques propres au "piétonnier à la recherche de sa vérité".  Pour Giovanni Giacometti l'existence reste consubstantielle à l'art. Il le pratique sans abdication mais avec le sentiment d'une dérive ou d'une descente vers ce qui n'est pas encore la mort mais qui ressemble à son approche. La peinture est donc le contraire de ce qu'on veut en faire : une rêverie. C'est à l'inverse un exercice de lucidité dans lequel l’art anticipe ce que les images du monde ont à montrer lorsque le regardeur sera capable des les comprendre.

 Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

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16/12/2013

Yves Brunier et la nouvelle poétique urbaniste

 

 Brunier 3.jpg

De son visage natal (Neuvecelle à côté d’Evian) Yves Brunier ne se lassait jamais de contempler la côte vaudoise. Elastique en fonction du temps elle fut pendant vingt ans son paysage premier auquel ses dessins de jeunesse rendent hommage. Très vite il traverse de lac et fréquente des artistes et urbanistes suisses. Il regrette que les nouvelles constructions de Lausanne ou de Genève des années 80 - en dehors des espaces traditionnellement réservés - oublient la présence de jardins dont les possibilités restent considérées de manière anecdotique.

 

Elève de l’Ecole Supérieur du Paysage de Versailles dont il sort major, Yves Brunier va profondément faire évoluer le paysage en quelques années et en dépit de sa disparition prématurée. Ses projets auprès des plus grands architectes (Rem Koolhass et Jean Nouvel entre autres)  transforment la conception du jardin par divers choix esthétiques. Entre autres la  pénétration de l’espace vert dans l’espace  « de rue », l’expérimentation d’essences et de couleurs méprisées par les paysagistes en passant par  la conception des maquettes qui par elles-mêmes acquièrent une indéniable et humoristique poésie créatrice.

 

L’architecte ne se contente pas d’apporter une note de fraîcheur au sein du paysage :  le jardin n'est plus un espace prélevé sur l'espace urbain, une "pose" en sa clôture et en ce qui jusque là était considéré comme une dérivation. IL est intégré aux grands axes de la cité et souligne la continuité urbaine. Rem Koolhass a d'ailleurs d'emblée compris l'importance du paysagiste en l’intégrant à son Office Metropolitan Architecture (OMA) pour divers projets dont le musée de Rotterdam.

 

A l'aide de ces principes de "surlignage" du "poumon vert" dans la cité comme dans ses   maquettes (inspirées par l’arte povvera quant au choix des matières : fragments d’éponge, sucreries réappropriées dans une fonction esthétique) Yves Brunier devient géomètre et coloriste. Il n’hésite pas à transférer - du jardin potager vers le jardin dit d’agrément - des légumineuses. Il utilise par exemple le  potiron pour ses qualités de plante grimpante et pour sa couleur.

 

Loin d’être considéré comme un "arrêt sur image" de l'urbain le jardin devient la réactivation de son flux loin de l'écoulement convenu. L'espace vert n’est plus envisagé comme un espace serein et désœuvré où l’on vient gouter une certaine douceur. Contrairement à la pluie après la canicule il sort du statut de havre de fraîcheur et de parenthèse enchantée. Le jardin s’entiche de la ville comme la seconde s’entiche du premier.

 

Les deux restent sous la même lampe fraternelle. Sortant le jardin publique d’un élément de soustraction où viendrait s'annihiler les rumeurs de la ville, avec Jean Nouvel à Tours, Yves Brunier fait plonger un immeuble urbain non sur la rue mais en un basculement intempestif et considéré par beaucoup comme iconoclaste.  Rues, immeubles, miroirs verts chahutent les organisations admises tout en répondant à la facilitation de la vie du citadin. Le jardin de la gare de Tours en reste l'exemple parfait. Il sort le lieu de son côté sordide (parking sans grâce et mal famé) en renvoyant le stationnement dans des sous-sols. Brunier les "ouvrent". Une immense verrière animée par un jet d’eau qui sonorise l’ensemble donne au silo du parking un volume particulier à dimension presque mystique.

 

Brunier 2.jpg

 

Plutôt que de faire appel aux technologies dans lesquelles beaucoup de paysagistes s'engouffraient par facilité, Yves Brunier a préféré la puissance d’une imagination en acte. Elle est  fondée sur une approche "manuelle" capable d’échapper à la "virtualisation" dont le paysagiste anticipait les risques. Il fallait - disait-il -  "aller à rebours des techniques virtuelles" afin d’anticiper un espace et un temps qui risquaient (et qui risquent de plus en plus) de disparaître sous des miroirs fallacieux capables de produire plus des images arrêtées que des images en mouvements

 

Une telle conception du jardin urbain permet au regard de ricocher aux rythmes de divers échos visuels : du tremblement des arbres animés par le vent à la  fragmentation kaléidoscopique des essences. Le tout en une vision induite par la prise en compte des enjeux fondateurs non seulement du regard mais de la vie urbaine. Contre une approche divisionniste de la ville Yves Brunier a donc embrassé son contexte loin de l’anecdote décorative. Il a mêlé simplification des formes et sinuosité des lignes afin de créer une synthèse nouvelle dont les échos demeurent perceptibles.

 

Jean-Paul Gavard-Perret