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25/05/2014

Poétique plastique de Luc Chessex

 

 

 

Chessex 3.jpgLuc Chessex, « CCCC – Castro, Coca, Che, Cherchez la femme », Musée de l’Elysée, Lausanne, du 4 juin au 24 aout 2014.

 

 

 

 

 

Le jardin et l'étang de Lausanne restent pour Luc Chessex les lieux d’un éternel retour. Néanmoins dans son enfance sa ville natale l’ennuyait. Il rêvait de voyages et choisit la photographie car dit-il « il y aurait des possibilités d’être en plein air». Enthousiasmé par la révolution cubaine, il part pour La Havane en 1961. Un poste au Ministère de la culture lui permet d'être en contact avec Che Guevara (dont il fut un temps le photographe « officiel ») et Fidel Castro. Entre 1970 et 1974, il voyage à plusieurs reprises dans toute l'Amérique du Sud et il prend conscience de la désillusion des espoirs révolutionnaires après la mort du Che. Photographe indépendant, documentariste pour le  CICR et la DDC il effectue ensuite de nombreux reportages intercontinentaux  avant  de s’intéresser à Lausanne la cosmopolite où le monde y vient à lui comme le prouve son livre "Vidy et ailleurs".

 

Le Musée de l’Elysée présente quatre séries de ses photographies de son séjour  à Cuba. Chessex capte la souffrance, le désespoir mais aussi la joie des petites gens. L’exposition propose de nombreux tirages originaux, publications, articles de presse et un livre inédit sur la femme cubaine « Cherchez la Femme »  présenté à La Havane dès 1966. Cet album est par delà sa thématique reste une réflexion sur la photographie et sa critique en tant que « miroir du monde ».

 

L’exposition regroupe aussi des images de Fidel Castro sur divers supports de propagandes et d’imagerie populaire. L’auteur les accompagne  d’« anti-légendes ». Elles permettent à chacun de trouver son interprétation. Les séries « Che » et « Coca » elles sont tirées de la rétrospective du photographe de 1982 « Quand il n’y a plus d’Eldorado ». Les traces visuelles du Che en Bolivie et l’iconographie de Coca-Cola sont juxtaposées comme si elles se partageaient l’espace publique pour interroger une fois encore le sens de l’imagerie consumérisme et de la publicité politique.

 

Chessex.jpgCelles de Luc Chessex travaillent un autre type une mise en scène : «La vie c’est comme une pièce de théâtre qui se déroule devant moi. Quand je prends une photo, j’immortalise un moment que je ne maîtrise pas complètement» écrit le photographe non sans une certaine coquetterie. Ses œuvres répondent à des critères de construction où l’exigence crée une véritable poésie.

 

Le créateur reste avant tout intéressé par l’humain qu’il scénarise selon un principe qui fait de lui un membre dissident du mouvement « staged photography ». La beauté renvoie à une série d’ambiguïtés que soulignent  le choix des lieux, situations et lumières. Sociale, psychologique, historique, esthétique l’œuvre ne cesse d’’articuler espaces et êtres afin de cerner une réalité  selon une démarche qui ne consiste pas à tromper le regard mais à reconsidérer les lieux et à proposer des contre-échos aux systèmes intenables fondés sur la vie à crédit et les faux espoirs.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

24/05/2014

Roswhita Hecke : l’étrange "objet" du désir

 

 

 

 lady shiva 3.jpgRoswhita Hecke, « Irène », nouvelle édition , Editions Patrick Frey, Zurich, 2014.

 

 

 

 

 

Les Editions Patrick Frey proposent une nouvelle version du livre culte de Roswitha Hecke la « vie amoureuse » (1978) sur  l'artiste-muse et prostituée suisse Irène « Lady Shiva ». Cette nouvelle édition révisée présente notamment des photographies inédites de celle qui rencontra son modèle grâce à Werner Schroeter. Irène était alors la star occulte et sulfureuse de la bohème zurichoise où elle travailla comme prostituée de luxe jusqu'à sa tragique mort accidentelle.

 

 

 

lady shiva 2.pngRoswitha Hecke l’avait suivie un mois à Zurich mais aussi à Rome où Lady Shiva célébrait toujours son anniversaire. Le portrait est sublime : L’icône y est montrée dans un mixte d’érotisme et d’élégance mais aussi de naturel et de simplicité. La photographe la définit ainsi : « Irène voulait être jolie, être une femme, être libre. Elle était directe et capricieuse comme une enfant. Elle aimait le flirt plus que le mariage. La tension plus que l'harmonie. L'envie plus que la satisfaction. Et la distance plus que le contact. Elle a vécu sa vie de cette manière, advienne que pourra. ».

 

 

 

Saisissant gestes quotidiens et poses de la femme, la photographe prouve que la sensualité ne provient pas de la seule nudité.  Les photos font naviguer entre un état de vision et un état d’évanescence. Elles témoignent d’une vie spéculaire et fantomatique. Preuve que la réalité pour Irène ne pouvait être qu'une hypothèse vague là où le noir et le blanc de « sa » photographe créent une intensité. L'image conduit lentement au secret par le travail de ses  surfaces qu’elle apprivoise afin de les transformer en intimités.  Tout est de l’ordre de la caresse et du frôlement. L’immobilité appelle le vent avec l’illusion que dans tout ce qui se défera rien ne s’abîmera de l’immortalité d’une âme pour beaucoup damnée.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

23/05/2014

Not Vital : l’image la plus simple n’est pas la plus simple des images

 

 

 

 Not Vital.jpgNot Vital, “Heads” Galerie Thaddaeus Ropac, Paris, 22 mai- 24 juin 2014.

 

 

 

Depuis l’ouverture de son atelier en Chine Not Vital poursuit de manière de plus en plus radicale une de ses thématiques majeures : la représentation de têtes humaines au moyen de sculptures, dessins, peintures. A partir de 2009, prenant pour sujet ses propres assistants chinois, l’artiste a entamé une série de portraits sous forme de sculptures. Elles sont exposées en partie à Paris et représentent à ce jour ce que l’artiste a produit de plus beau - même si ce mot doit être (parait-il) honni de la critique. Leur force esthétique tient de la puissance de formes qui ferait passer Brancusi lui-même pour un baroque !

 

La monochromie des dessins dans leur exécution rapide et leur aspect flou sont métamorphosés dans la sculpture en surfaces lisses, parfaites, brillantes « minimalissimes » et qu’il faut scruter de près tant Not Vital les travaille avec une économie de détails. Les « Têtes » deviennent des modèles d’abstractions quasi pures. Elles imposent leur universalité. Le revêtement enrobe les reliefs convexes et concaves d’une même pellicule brillante créée par une haute technologie mise au point par l’artiste. Chaque pièce  se couvre de reflets en ouvrant un jeu d’éloignement et de proximité (la première domine), de chaleur et de froideur qui saisissent le spectateur. De telles œuvres sont autant des figures primitives que de science-fiction.

 

Vital.jpgNot Vital oblige l’image à revenir à un état premier qui impose une relecture des formes admises. Elle donne structure à une avant-forme ou si l’on préfère une forme affranchie dont le spectateur doit «dévisager » les contenus. Dans ce qui peut sembler  gouffre d’ombre, l’éclosion de miracles, l’ascension de merveilles ont lieu et affichent l’absolu de leur évidence.

 Jean-Paul Gavard-Perret