gruyeresuisse

02/09/2014

Daniela Droz & Gregory Sugnaux : les corps de l’espace et de temps

 

 

Daniela Droz et Grégory Sugnaux, « Parhélie », Galerie Christopher Gerber, Lausanne

 

 

 

Droz.pngLa galerie Christopher Gerber propose grâce à Marco Costantini  une association-distanciation des plus probantes. Entre les deux artistes invités dans sa galerie se crée un jeu de distance et de rapprochement. Grâce (peut-être) à l’influence de Daniela Droz l’œuvre de Gregory Sugnaux acquiert une puissance qu’on ne lui connaissait pas jusqu’ici.  A l’inverse si Daniela Droz  capitalise toujours du côté de la perfection et d’une portée métaphysique  elle trouve dans son alter-ego une manière d’intensifier de manière tellurique son abstraction. Avec « Parhélie » la beauté semble avoir été jetée  du ciel sur la terre mais - et en un mouvement opposé -  l’abstraction « stellaire » devient un fleuve qui gonfle. A cela une raison majeure : ce qui rassemble les deux œuvres reste l’abstraction, ce qui les éloigne est leur mouvement. Daniela jusque là concentrait tandis que Gregory débordait : ils osent ici inverser leur propensions « naturelles ». Chez la première le contenu est plus lâché, chez le second il devient plus structuré. Chaque œuvre par ses couleurs et de formes réinvente un alphabet de jouissance particulière.  L’auteur de ces lignes y voit ce qui touche en union et pudeur  un degré fécondant à partir duquel le temps lui-même trouve une dimension plastique par des points d’agrandissements que chacun de deux artistes cultivent à sa manière mais par lesquels cette question du temps est aussi celle du corps de l’espace.

 

Sugnaux.pngLe dialogue entre les deux œuvres  joue de la dualité et de la fusion par tension. De l’une à l’autre se crée un passage d’énergie. Rien ne nonchalant mais une forme d’équilibre souple dont les qualités d’exécution et de finition sont essentielles. La critique en parle souvent trop peu. Or sans elles tout peut sombrer dans le bricolage. Ici et  à l’inverse la maîtrise technique est capitale. On la connaissait chez Daniela moins chez Gregory. Par ailleurs il se peut que pour l’un comme pour l’autre des créateurs le partage du lieu crée un tournant dans leur travail. Ils ne restent pas isolés mais vivent leur œuvre avec plus de vigueur et de rigueur. La « Parhélie » se suffit à elle-même. Elle ne s’accompagne d’aucune affirmation de conquête d’une œuvre sur l’autre.  Seul compte au carrefour de deux potentialités  un point d’équilibre. Il reste une affaire de vertige. Résumons : existe dans la galerie lausannoise une double confrontation de deux « masques » très particuliers car chargés autant d’émotion que de sens. Ils  ne masquent pas le réel mais ce que le réel masque. L’évidence de l’image qui manque à nos jours se construit en parallèle par la solidarité mystérieuse entre les deux créateurs.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

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Celle qui aime regarder la mer : entretien avec Iseult Labote

 

 

 

Labote.jpgAvec Iseult Labote toutes les matières photographiée ou scénarisées (vidéos, installa   tions)  se muent en opalescences plus ou moins abstraites et renvoient à ce qui pour Duchamp relevait de  "l'infra-mince". La Genevoise produit des intensités par soustraction. Les objets sont voués à la perte mais prennent une force expressive qui leur offre un devenir. L'inerte rentre donc dans un circuit mouvant où la déperdition se transmue en tacite recommencement.

 

 

 

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?   LA VIE !

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?  JE LES REALISE LES UNS APRES LES AUTRES

 

A quoi avez-vous renoncé ?  A RIEN, J'AVANCE CONFIANTE DANS LA VIE ET MES PROJETS

 

D’où venez-vous ?  D'UNE BELLE HISTOIRE D'AMOUR ENTRE UN GREC ET UNE SUISSESSE

 

Qu'avez-vous reçu en dot ?  L'AMOUR, LA CONFIANCE, LA LIBERTE DE PENSER, LE SENS DE LA BEAUTE

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ?  LE SOMMEIL :-)

 

Un petit plaisir - quotidien ou non ?  REGARDER LA MER, ME PERDRE DANS SON IMMENSITE

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?  MON TRAVAIL

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ?  LES FRESQUES DE FRA ANGELICO DANS LE COUVENT SAN MARCO A FLORENCE

 

Et votre première lecture ?  SIDDHARTA DE HERMAN HESSE

 

Comment pourriez-vous définir votre travail sur la saisie particulière du réel que vous pratiquez ?  L'OBJET NE RETROUVE PLUS SON SENS PREMIER ET LA REALITE EST DEMATERIALISEE

 


Labote 2.jpg

Quelles musiques écoutez-vous ?  LE SILENCE

 

Quel est le livre que vous aimez relire ?  EN CE MOMENT  : LA PRATIQUE DE L'ART DE ANTONI TAPIES

 

Quel film vous fait pleurer ?  "L'ENFANT" DES FRERES DARDENNE

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? UNE PERSONNE PRIVILEGIEE

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ?  A CARL ANDRE

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?  ATHENES

 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ?  CARL ANDRE, DONALD JUDD, SOL LEWITT, FERNAND LEGER, ET L'ARTE POVERA, PIERO MANZONI

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?  LES MOYENS DE REALISER TOUS MES PROJETS ARTISTIQUES

 

Que défendez-vous ? LES DROITS DE L'HOMME, LE RESPECT, LA JUSTICE, LA LIBERTE

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?  DE L'INCOMPREHENSION, DE LA SOLITUDE

 

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" OUI A L'HUMOUR, A LA DERISION

 

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?  POURQUOI LE MONDE EST-IL FAIT DE TANT DE SOUFFRANCES ?

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret, septembre 2014.

 

 

 

01/09/2014

Cornelia Wilhelm : New-York delire et quotidien

 

 

 

Wilhelm bon 1.jpgCornelia Wilhelm, exposition personnelle à la Galerie Vitrine , Lucerne et « Shot by Both Sides », Editions Benteli, 100pages, 2014.

 

 

 

Cornelia Wilhelm arrive à New-York à19 ans. Elle travaille en tant qu’assistante photographe et profite de son temps libre pour commencer à photographier la mégalopole et ses habitants. Elle y explore les aspects avant-gardistes comme la banalité du quotidien. Elle tire des quartiers durs d’Harlem, du Bronx comme de la superficialité et du factice de Coney Island l’identité des lieux et de leurs cultures. En cadrages serrés et décalés, par des couleurs vives ou à l’inverse en noir et blanc les photographies offrent un regard différent sur l'espace urbain.

 

Cornelia Wilhelm donne en outre de la sexualité féminine une image différente de ce que les hommes attendent comme de ce que proposent les photographes mâles. Les corps viennent “ s’échouer ” superbement au sein même d’habiles mises en scène. Humilité,  simplicité dans la sophistication permettent de montrer le côté double  à la fois de la ville et de ses habitants. Les  photographies sont à la fois dures et tendres, sans la moindre condescendance ou mollesse. Elles sont près du corps sans forcément le mettre à nu dans des mises en scène qui ne sont plus des artifices mais des artefacts. La transgression passe toujours par cette théâtralité de la théâtralité afin de faire surgir une autre vérité.

 

Wilhelm 2.pngVagabonde magnétique Cornelia Wilhelm montre l’insolite à ras de réel. Avec subtilité elle organise des variations au sein d’une odyssée reviviscente. New-York prend  des aspects hallucinatoires là où pourtant parfois tout est saccage. Les portraits sont crus mais poétiques car l’artiste « rétropulse » tout débordement. Elle reste froide comme l’hiver sur l'Hudson River. Si bien que même le brûlant du fantasme ne peut  faire considérer ces photographies comme de la "visibilité cutanée". Le corps jouxte soudain des abîmes subtilement évoqués. Ces photos du New-York des années 80 possèdent désormais bien plus qu'un aspect nostalgique. Elles  sont devenues des modèles pour toute une génération de jeunes photographes. Ils trouvent dans cette approche une saisie avant-gardiste : la photographie n'est pas une façon de faire autrement, mais un moyen de construire autre chose.

 

Jean-Paul Gavard-Perret