gruyeresuisse

04/05/2014

Luc Andrié entre effacement et révélation

 

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Après une enfance entre brousse et cités d’Afrique du Sud et de l’Est,  bercé par les accents tsonga de ses nounous et le portugais de ses camarades de classe au Mozambique où il apprit dit-il « l’innocence »  Luc Andrié arrive en Suisse à 16 ans. Devenu objecteur de conscience il est emprisonné quatre mois. Il découvre « par désœuvrement, par nécessité, presque par hasard », le dessin.  Installée dans le Jura Vaudois à la Russille il maintient entre le monde et lui une distance qui se retrouve dans ses œuvres. Pendant longtemps ses œuvres ont pu choquer d’abord par leur sujet avec « Rien d’aimable » hier, « the opposite sexe » plus récemment et bien sûr  ses étranges portraits du peintre en slip (qu’il refusa de qualifier d’autoportraits). Au Mamco il a présenté « Bolaño » : le choc change de direction. Dans les dix neuf tableaux l’image semble disparaître ou pour le moins « s’indéterminer » en rectangles d’une extrême pâleur. L’artiste cultive le grisâtre tirant parfois vers verdâtre ou rosâtre qui se veulent dissuasif et repousser le regardeur. Avec un peu d’attention celui-ci discernera pourtant un même visage froid. Il s’agit de celui du poète chilien Roberto Bolaño qui devint pour le créateur un compagnon de route, un interlocuteur imaginaire.

 

 

 

Andrié.jpgTouché par ses textes sur l’exil, la pauvreté et les valeurs du cœur le peintre évoque son dialogue muet en ses oeuvres. Mais par delà cet hommage il interroge le rôle du portrait et de la figuration. Si bien que ce qui semble le nœud de l’œuvre à savoir l’effacement est lui-même oblitéré : « La disparition ne m’intéresse pas, dit L. Andrié, c’est trop romantique pour moi. » écrit le peintre. Il prouve que l’image la plus mince n’est pas une simple image. Preuve que la peinture laisse filtrer un réel plus profond que l’apparence. Ni fantômes, ni simulacres les portraits transforment l’apparence par entropie nouvelle. Elle permet au regard de sortir de sa prison mentale. Le portrait devient ce que Bernard Noël nomme «  un appelant ».  Par ce qui semble s’effacer le regard s’enrichit d’un nouvel œil. Mais la peinture du portrait ne donne pas toutes ses clés. Andrié sait qu’elle garde la taille de son mystère, qu’elle demeure est un calcul qui ne l’épuise pas. C’est pourquoi l’artiste traque une réalité sans ressemblance, lâche l’apparence pour une obscure clarté. Le dehors où le dedans s’exile pour se voir. Retournement sans retour en quelque sorte.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

03/05/2014

Les images carnivores d’Elisabeth Llach

 

 Llach.jpgELISABETH LLACH - Alles wird gut, editions Sang Bleu, Lausanne. L'artiste est représentée par Katz contemporary.


Chaque œuvre de la Lausannoise Elisabeth Llach s’empare d’un fantôme d’une femme. Elle joue avec lui et surtout avec le voyeur qui voudrait s’en emparer et dont le rapt optique est différé. Par exemple le champ des lèvres se retrousse pour que tout le noir tienne dans l’ouverture de la bouche. Ce trou passe dans les yeux, devient une porte qui donne peut-être derrière le visage. Elisabeth Llach crée des narrations intempestives où le désir réclame autre chose qu’une image. C’est pourquoi elle s’en amuse. Sous sa main les corps se tordent entre froideur et émotion afin de casser les spéculations fantasmées. Ironique mais sérieuse la plasticienne ne ramène pas pour autant l’image à la divine enfance d’analphabétisme formel.


 

 

Les corps font leur métier de corps mais l’artiste débarrasse les empreintes attendues. Et si chaque posture « déshabille » le corps c’est pour qu’il soit étranger à ce qu’on espère de lui. De fait Elisabeth Llach crée une ombre particulière. Elle change l’élan qui enfume le regard. Le corps repousse selon des articulations qui le retournent. Il se peut que l’énergie du sexe et celle du regard s’accouplent mais les excès qui s’ensuivent bouleversent la conception classique des images dites érotiques qui se délient de leur fonction. Les formes représentées ne révèlent plus la « chose » espérée. Un sens est là mais il n’est plus dicté par l’illusion de l’étreinte. L’artiste détourne la vitalité fantasmée vers la mentalisation et la reproduction vers le fiction.

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

02/05/2014

Olivier Mosset et la radicalité expressionniste

 

 

 

Mosset.jpgOlivier Mosset, Œuvres récentes, « TU M' - MUTT – TUTU », Atelier Raynald Métraux Lausanne, et Flon Lausanne, mai-juin 2014.

 

 

 

Mosset montre dans ces récentes œuvres son intérêt pour le carré et le signe conçus de la manière la plus nue et minimaliste possible. Plus radical et dada que Ben lui-même l’artiste évacue tout graphisme manuel pour le jeu des lignes horizontales ou verticales primaires et comme « anonymisées ». L’art conceptuel tient lieu et place de l’image mais néanmoins celle-ci perdure. Et qui plus est en qualité de l’image. Lucide l’artiste ne se disperse plus (ou de moins en moins). Austères, incisives et drôles « TU M’ » et les autres lithographies créent  un contre-point à la saturation des images. La fascination se déplace  vers un jeu radical, primitif sans doute, mais en rien dérisoire. De telles œuvres saisissent dans leur liberté très encadrée et leur géométrie percutante. Là où un Venet introduisait une certaine élasticité des formes, Mosset propose un cadrage d’où toute signification formelle semble bannie (à l’exception des mots que l’artiste compose). De fait il faut voir plus loin et plus profond. Les schémas « techniques » créent une réelle poésie tranchante sans qu’un appel au secours ou un érotisme précis soient retenus même lorsque s’inscrivent les mots « help » ou « tutu ». Faussement neutre la peinture s’offre ici avec violence au regard.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret