gruyeresuisse

06/05/2014

Emanuela Lucaci : l’obscur levant des songes

 

 

 

 

Lucaci 2.jpgLe lac est immobile. Mais dans cette immobilité la peinture reconnaît sa promesse et appelle le vent qui efface le réel pour remonter aux images sourdes et profondes. Emanuela Lucaci  va les puiser souvent dans l’univers des cinéastes (Tarkovski, Antonioni par exemple). L’état d’oubli et celui de détresse sont parfois à la merci de la goutte mouvante du corps d’une femme dont l’illusion se défait. Rien ne sera tenu : l’idée même d’histoire s’abîme. Reste l’image et son secret. Entre elle et le réel, entre elle et la fantasmagorie. Ce sont parfois deux bêtes qui jouent ensemble, s’entendent en se demandant ce qui est possible du désir par delà son usure.

 

 

 

Emanuela Lucaci propose en ce questionnement les faces-à-faces du présent et de l’oubli. Le temps fuit, il  échappe : l’artiste craint que le monde des mages devienne infirme. Elle en ressaisit les sables, les roseaux, les eaux voire juste une fumerolle à peine décelable qui finit par envelopper un corps nu. En avançant la peinture - revendiquée comme telle - se trouve aspirée au centre du mouvement qu’elle crée. De l’eau maintenue en apesanteur surgissent des paysages hybrides et habités d’êtres à l’œil noyé dans l’obscur.  Une densité diaphane porte vers ce qui reste d’espoir muet. La beauté ne diminue pas : elle s’arrime à ce qui la fait : à savoir le présent de la peinture et ses rhizomes orphiques auxquels la Genevoise accorde une préhension particulière. Presque impalpable une poignée de buée, une tiédeur caressent la peau d’une voyageuse sans bagage.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

04/05/2014

Les bords de l’eau de Marcel Miracle

 


Miracle.png"Collages et dessins », Marcel Miracle, jusqu’au 7 juin 2014, galerie Le Soixante-Neuf, 69, rue Mandron Bordeaux.

 

 

 

Avec une merveilleuse souplesse Marcel Miracle exploite toute sorte d’évènements affectifs ou sociaux afin de provoquer des dépaysements particuliers. Ils troublent la cervelle. Et face aux fomenteurs de désespoir il provoque des moments de grâce ludique. Dans sa quête incessante de spiritualité il a sans doute connu une période tibétaine et on l’imagine vêtu d’une robe rouge (de moine et non de travesti) restant des heures immobiles en position de lotus avant de boire un thé salé au beurre de yack rance. Mais à Lausanne il est difficile de trouver des yacks. Toutefois  - connaissant l’auteur – il ne désespère pas d’en trouver au bord du Léman voire au bord de la Garonne où il expose aujourd’hui.

 

 

 

 D’autant que l’empirisme de l’artiste est à toute épreuve. Il s’en tient à sa mémoire, à ses rencontres, à ses rêves. Toute une dynamique ne cesse de donner un nouveau sens aux mots et aux images. De la Suisse à la Tunisie aujourd’hui comme à travers tout le monde hier il postule l’impensable avec un seul et grand espoir : que tout soit encore possible pour l’être et l’univers.  De chaque « pierre » il invente son église, une d’une clé une danse. La force de gravité fait salon dès que l’esprit de Marcel « s’égare ». Rameur de bateau ivre sur le Léman cela rend son âme humaine apte à l’esprit divin comme – mais modérément – à celui de la dive bouteille de Fendant ou d’un Château-Margot sans sa faucille. Son oeuvre se « réduit » à une fonction « comique ». Ses soucis, ses cafards l’artiste les cache de manière clownesque. Elle donne à son œuvre une profondeur qui fait tant défaut à des œuvres réputées sérieuse.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

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Luc Andrié entre effacement et révélation

 

Andrié 2.jpg

 

 

 

 

Après une enfance entre brousse et cités d’Afrique du Sud et de l’Est,  bercé par les accents tsonga de ses nounous et le portugais de ses camarades de classe au Mozambique où il apprit dit-il « l’innocence »  Luc Andrié arrive en Suisse à 16 ans. Devenu objecteur de conscience il est emprisonné quatre mois. Il découvre « par désœuvrement, par nécessité, presque par hasard », le dessin.  Installée dans le Jura Vaudois à la Russille il maintient entre le monde et lui une distance qui se retrouve dans ses œuvres. Pendant longtemps ses œuvres ont pu choquer d’abord par leur sujet avec « Rien d’aimable » hier, « the opposite sexe » plus récemment et bien sûr  ses étranges portraits du peintre en slip (qu’il refusa de qualifier d’autoportraits). Au Mamco il a présenté « Bolaño » : le choc change de direction. Dans les dix neuf tableaux l’image semble disparaître ou pour le moins « s’indéterminer » en rectangles d’une extrême pâleur. L’artiste cultive le grisâtre tirant parfois vers verdâtre ou rosâtre qui se veulent dissuasif et repousser le regardeur. Avec un peu d’attention celui-ci discernera pourtant un même visage froid. Il s’agit de celui du poète chilien Roberto Bolaño qui devint pour le créateur un compagnon de route, un interlocuteur imaginaire.

 

 

 

Andrié.jpgTouché par ses textes sur l’exil, la pauvreté et les valeurs du cœur le peintre évoque son dialogue muet en ses oeuvres. Mais par delà cet hommage il interroge le rôle du portrait et de la figuration. Si bien que ce qui semble le nœud de l’œuvre à savoir l’effacement est lui-même oblitéré : « La disparition ne m’intéresse pas, dit L. Andrié, c’est trop romantique pour moi. » écrit le peintre. Il prouve que l’image la plus mince n’est pas une simple image. Preuve que la peinture laisse filtrer un réel plus profond que l’apparence. Ni fantômes, ni simulacres les portraits transforment l’apparence par entropie nouvelle. Elle permet au regard de sortir de sa prison mentale. Le portrait devient ce que Bernard Noël nomme «  un appelant ».  Par ce qui semble s’effacer le regard s’enrichit d’un nouvel œil. Mais la peinture du portrait ne donne pas toutes ses clés. Andrié sait qu’elle garde la taille de son mystère, qu’elle demeure est un calcul qui ne l’épuise pas. C’est pourquoi l’artiste traque une réalité sans ressemblance, lâche l’apparence pour une obscure clarté. Le dehors où le dedans s’exile pour se voir. Retournement sans retour en quelque sorte.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret