gruyeresuisse

10/08/2014

La « commotion cérébrale » selon Tatiana Trouvé

 

 

Trouvé.jpgTatiana Trouvé, The Longest Echo — L’Écho le plus long, Mamco, Genève, du 2  juin au 21 septembre 2014.

 

 

 

 

 

Pour Tatiana Trouvé le dessin est la manière de faire retour sur les lieux de la pensée et de manière opposée (en apparence) d'ouvrir sa projection. L’artiste propose des trames, des hauteurs de seuils à travers lesquels il faut non seulement passer mais plonger. D’où la notion « d’espace physique » attachée à son travail. Des séries de dessins telles que « Deployment », « Les Désouvenus » inventent une jonction entre l’espace et le temps selon des rapports plus que par des symboles. Ce que la mémoire détruit et recompose le dessin le reprend par différents types de superpositions, de collages et selon différents types de papier et de fils de métal. Les productions décloisonnent les notions d’extériorité et d’intériorité, cassent les liens de fonctionnalité et de chronologie par divers « glissements ». L’inconscient s’y projette au-delà des logiques habituelles de l’imaginaire. Les œuvres  décompressent le réel el laissant surgir un  certain chaos. Il renvoie à un espace de la rêverie et de ses projections. Les dessins - comme les installations et la sculpture de l’artiste - proposent des débordements. A « l’image » du narrateur du « Livre de l’Intranquillité de Bernardo Soares » de Fernando Pessoa l’artiste déplie les objets à travers des fragments de désajustement. Elle offre une architecture à ce qu’elle définit sous le terme  intranquille. A savoir  « un état inquiet et qui ne passe pas, non pas comme une étrangeté à soi (l’inquiétante étrangeté), mais comme une étrangeté de soi au monde. » Par effets de ricochet l’intranquillité devient l’état du monde désajusté où erre celui qui navigue dans son labyrinthe.

 

 

 

trouvé 2.jpg«Revenir sur les lieux de la pensée » n’est donc en rien de l’ordre de la commémoration pour l’artiste mais de la commotion cérébrale. La créatrice explore des profondeurs par un dessin, happé par le noir comme par une antimatière. Exécutés à la mine de plomb et au crayon noir sur papier noir, ils trouvent une modalité paradoxale de révélation comme en en négatif, par une vision crépusculaire et «  fantomale » (Beckett). Quant aux «  Désouvenus » ils s’approchent d’apparitions spirites ou radiographiques pour lesquelles l’artiste utilise une imagerie personnelle. L’apparent « effacement » crée de fait une réalité augmentée. Ce qui se dérobe rappelle combien l’être est un animal métaphysique. L’image creuse le regard par la pensée et vice-versa pour  s’approcher du mystère du monde et de l’existence jusqu’à sa dimension « magique ».  Le dessin permet de sortir du territoire de la matière. Tatiana Trouvé prouve  qu’il existe face au réel  notre propre monde où l’irrationnel et le rationnel, le bas et le haut sont des notions insuffisantes. L’artiste les ré-aimante pour les faire tenir ensemble  selon un système où la pure logique ne suffit pas tant elle appauvrit le regard. La plasticienne réapprend à ce dernier combien le réel est énigmatique.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09/08/2014

John Armleder au cœur du monde

 

 

 

Armleder.jpgJohn Armleder, Musée National Fernand Léger, Biot,  28 juin – 6 octobre 2014.

 

 

 

John Armleder rameute les formes géométriques les plus simples et leurs assemblages et couleurs pour dialoguer avec les forces du monde.  Contre l’imprévisibilité d’un chaos surgissent des éléments ronds qui paradoxalement n’existent pas isolément. Tout communique et se répond dans des similarités dont les couleurs se transforment et reviennent là où le passage est la seule règle. Apogée et déclin, plein et vide, ombre et lumière, blanc et couleurs permettent la présentation d’un seul cosmos où l’ensemble se concerte et s’harmonise. Tout élément appelle autre chose que lui-même en une tension et un minimalisme d’énergie. De telles œuvres deviennent le raffinement de l’univers qui s’organise au sein de matrices dont le formalisme abstrait n’est pas métaphysique mais donne au monde des situations d’équilibres. La dynamique circulaire crée une polyphonie colorée. Elle met en mouvement l’énergie selon un fonctionnement particulier où raison et sensation ont partie liée pour créer une poésie optique. Elle rejoint autant le champ expérimental que la célébration dégagée des magmas telluriques et du tohu-bohu. Une genèse empreinte de circularité d’appuis créent les signes fluides capables de condenser le vivant dans un univers aussi stable que vibrant. L’oeuvre offre ordre et sens dans une esthétique simple mais insondable et dont la rigueur est synonyme d’ivresse paradoxale.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08/08/2014

Voix-off de Mélane Zumbrunnen

 

 

 

 Zumbrunnen BON.jpgArchéologue la vaudoise Mélane Zumbrunnen semble surtout influencée dans son travail de plasticienne par la littérature : Pérec dans sa quête du réel; Irving pour sa vision noire du monde. Cet amour du littéraire tient à la nécessité narrative que l’artiste produit dans ses photographies d’où paradoxalement surgit non des mots mais du silence.  Les châteaux en Espagne sont bâtis en noir et blanc ou couleurs  puis scénographiés dans des lieux austères qu’ils sculptent le temps d’une prise à la beauté particulière par une image travaillée comme une peinture.

 

Zumbrunnen 2.jpgLe réel est à la fois recomposé mais tout autant saisi comme par inadvertance ex-abrupto et de manière poétique.  Tout devient sujet de fascination comme  pour Alain Cavalier qui dit la créatrice «   dans Lettre d’un cinéaste, filme sa table, une épluchure d’orange, un couteau dans l’évier. La même impression ressort des images de l’artiste : ça n’a l’air de rien et c’est génial ». Chez Mélane Zumbrunnen  aussi tout est saisit l’immédiateté de sensations optiques et relevé au rang de nature morte. La plasticienne métamorphose le concept de trace. Il échappe soudain à l’étouffement compassé et compassionnel. Il fait histoire dans la force magique de constructions imageantes  qui permettent d’échapper à une fatalité que tout regard rétrospectif induit. La photographie échappe à une forme d’arbitraire ou d’abstraction. Les objets montrés possèdent soudain  un « cri » au sein d’égarements à la fois graves et subtiles. Se détournant de tout effet de banale autofiction l’œuvre devient une aventure originale voire originaire du langage visuel.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 


 

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