gruyeresuisse

22/03/2014

Les surfaces éclatées de Tobias Madison

 

Madison BON.jpgTobias Madison, Kusnthalle, Zurich.

 

 

 

A la suite deBeuys  Tobias Madison cherche à incarner la manière dont la matière elle-même  travaille la réversion figurale et la logique habituelle de l'imaginaire en transformant le support-toile comme l'espace d'installation en de véritables lieux " morphogénétiques ". L'œuvre est à la fois proche et étrange. Car ce qu'on appelle  " toile " ou "espaced"  se met à "flotter", à fluctuer sans indiquer le passage du fantasme à son reflet imité. La surface ou le volume  se dévoilent de manière plus éloquente que lorsqu'ils sont simplement "tendus", dressés. Ils ne peuvent plus être le territoire de l'illusion sur laquelle le leurre de l'image vient se placer. Des "débris", des "crans", des blocs surgissent des "cris en trombes lentes " comme l'écrit Michaux dans " La vie dans les plis ".

 

 

 

Madison bon 2.jpgLe soyeux et le lissé laissent place à l'accident. Il devient l'ornement de ce qui jusque là servait de support à l'ornement. Tobias Madison propose donc mieux qu'un lifting aux surfaces et volumes. Ils ne sont plus les crucifiés intouchables sujets à un  culte de piété faciale. Ils éclatent pour  s’ouvrir sur un immense inconnu propice à de nouveaux délices. Par la déformation l'artiste parvient comme l’écrit Beckett dans " Le Monde et le Pantalon " à une "malfaçon créatrice voulue". La toile, la sculpture, l'installation vont donc vivre de leurs morceaux en leurs disjonctions inclusives afin d'aller chercher chaque fois un peu plus loin la lumière à travers des loques. Elles "inter-loquent" le spectateur, elles le sortent de l'idéalisme de la clôture et du fermé.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

La construction du paysage de montagne : Michael Reisch

 

 

Reich.jpgMichael Reisch, Scheublein + Bak, Zurich, janvier-avril 2014.

 

 

La montagne comme tout paysage a besoin d’intermédiaires. Elle attendait Michael Reisch pour qu’il la complète.  Sans  lui elle cessait (presque)  d’exister. Le photographe révèle son anonymat, anime son théâtre, en révèlent divers aspects mais surtout les formes générales essentielles. Chaque prise est l’engouffrement où l’espace dessine à ses forces, ses mouvements. Une géométrie cachée est mise à nue dans chaque transposition. Elle devient écho, perte, érection, froissement dans l’obliquité des angles et leur jonction là où le rectangle n’enferme jamais complètement l’inclinaison des  pentes. Ne s’y retrouve pas forcément ce qu’on attendait : s’y découvrent des murailles d'indices et d'indicibles. A savoir les filons, les veines  qui veillent sur nous  ou nous font errants dans le silence strié du magma, ses souffles immenses, ses cris empierrés, ses ogives aux creux d’attente.

 

 Reisch.jpg

 

Parfois émergent une  volupté inquiétante, une offrande. Venue d'où ? Allant où ? Entre terres et ciel plein et plomb du monde à la charnière des vents. Michael Reisch nous fait  alpiniste, voyageur mais avant tout rêveur. Nous grimpons après nos paumes tandis que la lumière tombe sur les Alpes. Elles se corsètent  d’argent, retiennent le regard, inventent un silence qui n’existe pas. La photographie dit aussi ce que les mots ne font pas. Reste la victoire du geste et de la prise : à la force du paysage répond celle de l’image qui n’en est pas un simple miroir puisqu’elle  met du paysage dans du paysage, du ciel dans du ciel. Elle devient un point de vue  subjectif entre le minéral et la neige, entre la vie de l’homme et ses vieux matins transmués en souvenirs.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

20/03/2014

Roger Pfund : Maria (Callas), Colette et les autres

 

pfund bon.pngRoger Pfund – galerie Isabelle Dunkel, Carouge.

 

Roger Pfund lorsqu’il peint, dessine ou grave des femmes se contente d’esquisser les jalons du mythe amoureux à travers des icônes. Il ne retranche pas le désir. Mais n’insiste pas non plus. Ne se voulant ni saint ni démon ni même amant il se revendique artiste. La femme est  représentée en solo comme si son existence devenait immersion dans sa propre peau. Elle épouse la chair là où la magie des traits et des couleurs prend le relais du sexe et de la notoriété (soit elle celle du mythe)  afin de graver une prière implicite : que rien ne vienne déranger le plaisir féminin de ce qu’il est.

 

pfund.jpgTous les mots sont tombés en chemin comme une petite monnaie. Le souffle de la couleur transcende le portrait pour interroger la force de l’éros qu’il suppose. La femme s’y fait première de cœur et de corps, de voix ou d’écriture, consciente d’éprouver la jubilation du désir et la plénitude de l’accomplissement. Elle est celle qui demeure sans jamais changer. L’étreinte la noue à elle-même. Roger Pfund le suggère dans un poème optique et muet qui ne perd jamais de vue - en dépit de ses fragments -  l’unité et l’excès. Le monde est comblé et l’espace  ouvert là où, lorsque la fleur trouve sa tige, le plan est occulté. Reste l’iconologie subtile qui s’affronte dans un mouvement de colline et de flux offert à la promesse hors de mesure.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret