gruyeresuisse

31/03/2014

Marie L : résurrection

 

 

 

 

Marie L 3.jpgMarie L, « Ni fleurs, ni couronnes », Editions Collection Mémoires, Paris, 2014.

 

 

Il n’y a plus accroc dans la soierie du corps que Marie L suggère dans une des cérémonies secrètes qui font la force de ses œuvres.  Jadis un ogre la tira par les pieds.  Malaxant sa terre pure il voulut  y planter sa tente. Devant sa grotte l’ogre paradait en habit d’officiant. Mais l’artiste ne croit plus à ses orgues à prières dont le latin résonnait comme des gazouillis d’oiseaux par temps d’orage et d’opprobre. De l’ogre elle ne redoute plus le tonnerre. Elle est enfin sortie de son propre théâtre masochiste où elle descendait sur la pointe des pieds chaque soir pour se photographier dans un local à poubelles en craignant que des voisins la surprennent. Elle ne pâtit plus de l’interdit en s’en imposant de plus terrible.

Marie L 4.jpg

 

Marie L s’était perdue. Du moins croyait-elle l’être. Désormais son corps et ses images renaissent.  Elle y avance masquée mais libre. Sortant de la souillure son vertige optique n’est plus jumeau de la nuit. L’image retrouve ses couleurs, la louve devient lionne. Elle monte l’escalier, son corps vogue lentement dans un clair-obscur volcanique. Le présent ne se déduit plus du passé. Une montée engendre un recueillement, une attente. L’ogre, le pervers narcissique et passif est vaincu.  La femme glisse muette loin de lui sans mots dire ni le maudire : il serait trop content.

 

 

 

 Jean-Paul Gavard-Perret

 

15:48 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

30/03/2014

Scagliola & Meier: l'anarchie du clair-obscur et la dérive des genres

 

 

 

Riri.jpgLa modification ludique des genres permet à Rico Scagliola et Michael Meier de rester fidèles au pur esprit dadaïste. Les photographies du duo expriment une crise de l'être et plus encore de la société dans une vision d'un "moi" qui n'est pas lui sans être totalement l'autre au sein d'un espace qui navigue entre la féerie et l'humour. Les deux genres humains sont mixés et confrontés au sein de manœuvres propres à brouiller les pistes  par des artifices visuels de mise en scène. Le "genre" n'est donc plus impératif. Il s'éteint, il sombre. L'image ne donne plus de l'être tel qu'il est identifié socialement. Elle signifie son éloignement de la programmation pour un devenir plus intense.

 

 

 

Riri 2.pngAu lieu d'être affectés par la disparition de la classification classique les deux artistes s'en amusent. Le genre est non seulement malmené : il est dégagé du mécanisme de contraintes étouffantes. Le leurre ouvre à leurs déliquescences. Dans l'anarchie du clair obscur se retrouve un au-delà ou en deçà de ce que la "nature" à plus ou moins mal tranchée. Les œuvres conduisent donc à un  lieu ontologique et esthétique éloigné de ce qu'on appelle communément la psychologie. Les modèles échappent à la fatalité programmée pour atteindre  une liberté. La première n'est plus imposée par une loi sociale de distinction. Par sa dérive le genre permet  donc d'approcher une image flottante ouverte sur une question  qui se veut non seulement une expérience des limites mais une mise en cause d'une fixation au profit de l'avènement de l'incertitude capable de produire une vision divergente. Elle accorde une forme nouvelle aux existences plus hybrides qu’on ne le pense.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

 

 

29/03/2014

Meurtre à la Maison blanche - Collectif_fact

 

 

collectif land.jpgCollectif_Fact, « A land fit for Heroes », Ferme-Asile de Sion, du 13 avril au 13 juillet 2014.

 

 

 

Le Collectif_Fact est constitué d’Annelore Schneider et Claude Piguet. Le duo vit entre Genève et Londres. Il propose, grâce à Véronique Mauron curatrice de « A land fit for Heroes », une exposition où vidéos, photographies et objets ouvrent sur un univers piégé de chasses-trappes. S’y retrouvent des assemblages d’images familières qui font référence à des films noirs classiques. Le tout est fondé sur l’espérance (douteuse) de la résolution d’énigmes dans un esprit proche du cinéma de suspense. Sous un aspect ludique (une gestion automatisée enclenche au passage des visiteurs des vidéos, éclaire certains points de l’exposition) est proposé un double questionnement : sur la façon dont l’image manipule tout spectateur  et sur la manière dont, sous effet de la crainte et de l’émotion, l’image « objective » crée des scénarii angoissants.

 

 

 

L’exposition entraîne le regardeur dans un labyrinthe optique.  Les quatre vidéos (« Hitchcock presents », « The Course of Things », « The Fixer », « A land fit for Heroes »)  deviennent des machines esthétiques pour sonder le réel et la manière dont l’image et le son le restituent. Dans la dernière des quatre vidéos - la plus intéressante - la caméra et son téléobjectif à partir d’un unique lieu  par un long plan séquence et en plongée  filment en gros plan la ville de Sion : ses diverses zones urbaines, ses alentours et isolent certains de ses « habitants ». Un coup de feu résonne, une silhouette nettoie une arme, des personnes courent. Mais les sons ne sont pas synchrones avec l’image. Si bien que la narration reste ouverte en s’intéressant plus aux temps morts qu’à une véritable « histoire » ou sa possibilité. Preuve que l’image n’est pas garante - tant s’en faut - de ce qu’elle « donne ».

 

 

 

collectif fact.jpgChaque spectateur est la victime des « tueurs » que sont les vidéastes. Ils réitèrent leur « coup » dans « Hitchcock presents » en s’emparant du dispositif du cinéaste pour sa bande annonce de « Psychose » tournée dans les décors de son film. Elle est transposée pour une étrange visite de la Maison blanche du Corbusier à la Chaux-de-Fonds métamorphosée en antre des mystères. Dans « The Course of  Things »  la voix d’Hitchcock sert de fil (pervers) à une traversée du Musée d’histoire naturelle de Londres où les visiteurs deviennent sans le savoir des otages d’un film de suspense.

 

 

 

collectif fact 2.jpgLa beauté plastique des films et de l’installation n’est pas pour rien dans la magie de l’exposition de Sion. Les deux créateurs savent que la critique de l’image peut - on dira même « doit »  - passer par le souci esthétique. Car ce qui est propre à séduire permet aussi d’émettre des doutes sur la capacité à l’image à produire du réel. Qu’on se souvienne du « Blow-up » d’Antonioni et bien sûr de celui dont les deux artistes sont forcément proches : Jean-Luc Godard.  Dans la procédure d’appel de l’installation  le « crime » (si crime il y a…) n’a le mérite que d’être annoncé. Cela représente une invitation à la discussion sur le réel plus qu’au bouclage d’une enquête.  Chacun de ses éléments restera d’ailleurs nocturne : sorti de l’ombre il y retourne. Preuve que rien ne sera résolu : comment en effet expliquer la nuit à la nuit ? Il convient donc d’exister comme l’image : sans vérité. L’exposition est à voir absolument pour s’en convaincre.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret