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30/03/2014

Scagliola & Meier: l'anarchie du clair-obscur et la dérive des genres

 

 

 

Riri.jpgLa modification ludique des genres permet à Rico Scagliola et Michael Meier de rester fidèles au pur esprit dadaïste. Les photographies du duo expriment une crise de l'être et plus encore de la société dans une vision d'un "moi" qui n'est pas lui sans être totalement l'autre au sein d'un espace qui navigue entre la féerie et l'humour. Les deux genres humains sont mixés et confrontés au sein de manœuvres propres à brouiller les pistes  par des artifices visuels de mise en scène. Le "genre" n'est donc plus impératif. Il s'éteint, il sombre. L'image ne donne plus de l'être tel qu'il est identifié socialement. Elle signifie son éloignement de la programmation pour un devenir plus intense.

 

 

 

Riri 2.pngAu lieu d'être affectés par la disparition de la classification classique les deux artistes s'en amusent. Le genre est non seulement malmené : il est dégagé du mécanisme de contraintes étouffantes. Le leurre ouvre à leurs déliquescences. Dans l'anarchie du clair obscur se retrouve un au-delà ou en deçà de ce que la "nature" à plus ou moins mal tranchée. Les œuvres conduisent donc à un  lieu ontologique et esthétique éloigné de ce qu'on appelle communément la psychologie. Les modèles échappent à la fatalité programmée pour atteindre  une liberté. La première n'est plus imposée par une loi sociale de distinction. Par sa dérive le genre permet  donc d'approcher une image flottante ouverte sur une question  qui se veut non seulement une expérience des limites mais une mise en cause d'une fixation au profit de l'avènement de l'incertitude capable de produire une vision divergente. Elle accorde une forme nouvelle aux existences plus hybrides qu’on ne le pense.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

 

 

29/03/2014

Meurtre à la Maison blanche - Collectif_fact

 

 

collectif land.jpgCollectif_Fact, « A land fit for Heroes », Ferme-Asile de Sion, du 13 avril au 13 juillet 2014.

 

 

 

Le Collectif_Fact est constitué d’Annelore Schneider et Claude Piguet. Le duo vit entre Genève et Londres. Il propose, grâce à Véronique Mauron curatrice de « A land fit for Heroes », une exposition où vidéos, photographies et objets ouvrent sur un univers piégé de chasses-trappes. S’y retrouvent des assemblages d’images familières qui font référence à des films noirs classiques. Le tout est fondé sur l’espérance (douteuse) de la résolution d’énigmes dans un esprit proche du cinéma de suspense. Sous un aspect ludique (une gestion automatisée enclenche au passage des visiteurs des vidéos, éclaire certains points de l’exposition) est proposé un double questionnement : sur la façon dont l’image manipule tout spectateur  et sur la manière dont, sous effet de la crainte et de l’émotion, l’image « objective » crée des scénarii angoissants.

 

 

 

L’exposition entraîne le regardeur dans un labyrinthe optique.  Les quatre vidéos (« Hitchcock presents », « The Course of Things », « The Fixer », « A land fit for Heroes »)  deviennent des machines esthétiques pour sonder le réel et la manière dont l’image et le son le restituent. Dans la dernière des quatre vidéos - la plus intéressante - la caméra et son téléobjectif à partir d’un unique lieu  par un long plan séquence et en plongée  filment en gros plan la ville de Sion : ses diverses zones urbaines, ses alentours et isolent certains de ses « habitants ». Un coup de feu résonne, une silhouette nettoie une arme, des personnes courent. Mais les sons ne sont pas synchrones avec l’image. Si bien que la narration reste ouverte en s’intéressant plus aux temps morts qu’à une véritable « histoire » ou sa possibilité. Preuve que l’image n’est pas garante - tant s’en faut - de ce qu’elle « donne ».

 

 

 

collectif fact.jpgChaque spectateur est la victime des « tueurs » que sont les vidéastes. Ils réitèrent leur « coup » dans « Hitchcock presents » en s’emparant du dispositif du cinéaste pour sa bande annonce de « Psychose » tournée dans les décors de son film. Elle est transposée pour une étrange visite de la Maison blanche du Corbusier à la Chaux-de-Fonds métamorphosée en antre des mystères. Dans « The Course of  Things »  la voix d’Hitchcock sert de fil (pervers) à une traversée du Musée d’histoire naturelle de Londres où les visiteurs deviennent sans le savoir des otages d’un film de suspense.

 

 

 

collectif fact 2.jpgLa beauté plastique des films et de l’installation n’est pas pour rien dans la magie de l’exposition de Sion. Les deux créateurs savent que la critique de l’image peut - on dira même « doit »  - passer par le souci esthétique. Car ce qui est propre à séduire permet aussi d’émettre des doutes sur la capacité à l’image à produire du réel. Qu’on se souvienne du « Blow-up » d’Antonioni et bien sûr de celui dont les deux artistes sont forcément proches : Jean-Luc Godard.  Dans la procédure d’appel de l’installation  le « crime » (si crime il y a…) n’a le mérite que d’être annoncé. Cela représente une invitation à la discussion sur le réel plus qu’au bouclage d’une enquête.  Chacun de ses éléments restera d’ailleurs nocturne : sorti de l’ombre il y retourne. Preuve que rien ne sera résolu : comment en effet expliquer la nuit à la nuit ? Il convient donc d’exister comme l’image : sans vérité. L’exposition est à voir absolument pour s’en convaincre.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

28/03/2014

« Blanc Bonnard et Bonnard blanc » - Didier Rittener

 

 

 

 

 

Rittener.jpg« Le syndrome de Bonnard », Mamco Genève, Le Bureau, Villa du Parc, Annemasse. 5 avril-31 mai 2014.

 

NB : 16 avril à 18h30 : conversation entre Christian Bernard, directeur du Mamco et Garance Chabert, directrice de la Villa du Parc.

 

 

 

Une légende accrédite de fait (supposé ou non) que  Bonnard à la fin de sa vie ait tenté de repeindre « en douce » certains détails de ses toiles. Il aurait été interpelé par un gardien du Musée du Luxembourg alors qu’il retouchait le vert d’une feuille d’arbre d’une de ses premières toiles. L’anecdote vraie ou fausse permet de mettre en opposition deus logiques : celle d’une institution propriétaire d’une œuvre et qui en garantit l’intégrité,  de l’autre de droit « moral » ou esthétique d’un créateur soucieux d’offrir au public ce qu’il estime une plus-value qualitative à son œuvre modifiée. Bonnard n’est pas le seul dans ce cas : certains artistes ont été taxés de vandalisme en voulant retoucher leurs œuvres. Ils furent même parfois trainés en justice. Il y a là à cette confrontation aucune réponse satisfaisante.  Partant de cette dichotomie « Le Bureau » (Villa du Parc)   a invité  sept artistes dont le Mamco conserve une œuvre (Francis Baudevin, Nina Childress, Jean-Luc Blanc, Vincent Kohler, Renée Levi, Didier Rittener, Claude Rutault) à proposer une nouvelle version sans néanmoins entamer l’intégrité matérielle de la pièce originale.  L'exposition met en avant l’impermanence d’une œuvre d’art. On s’en doutait d’ailleurs. Mais elle permet surtout de voir comment une œuvre peut évoluer dans le temps. Ce qui n’est a priori pas forcément original : de nombreux artistes utilisent systématiquement l’effet de reprises.

 

 

 

Dans cette proposition l’artiste qui offre le plus d’intérêt est le lausannois Didier Rittener. Il se dit lui-même, « un manipulateur d’images, qui combine une démarche conceptuelle, un travail instinctif et une attitude héritée du surréalisme ». Pratiquant le dessin selon un procédé particulier et à partir d’un matériau visuel existant le questionnement engagé par le « syndrome Bonnard » était fait pour lui.  L’artiste a par exemple créé deux dessins en fresque (numérotés 394 et 399)  à partir du « Naufrage » de Turner et  du « Radeau de la Méduse » de Géricault. Le calque lui permet de réaliser bien des transferts qu’il retravaille à l’ordinateur et qu’il imprime sur divers supports.  L’œuvre « indexée»  à partir d’un original permet des métamorphoses qui font oublier celui-ci. Il en va de même pour l’œuvre revisitée en un auto-référencement pour le Bureau. Elle  échappe à son modèle afin de voler de ses propres ailes. Didier Rittener prouve donc  (s’il en était besoin)  qu’entre une œuvre de départ et sa reprise et son déplacement il n’est plus question de blanc Bonnard blanc et  Bonnard blanc.

 

Jean-Paul Gavard-Perret