gruyeresuisse

08/04/2014

Les Instantanés d’Andrea Heller.

 

 

 

Heller 2.jpgAndrea Helller, Scheublein + Bak, Zurich du 16 avril au 30 mai 2014.

 

 

 

L’espace créé par Andrea Heller est une interrogation. Ce qui entoure libère, ce qui semble s’étendre librement crée un espace strict. Tout joue dans cette problématique sur le décalage. L’artiste saisit la puissance de l’artifice sur l’organique et ce qui se passe entre liberté et emprise. L’œuvre reste sur une ligne de crête : imaginaire et réel, abstraction et figuration, artifice et fait de nature crée des lieux étranges entre l’image et le monde.

 

 

 

Par de telles « fables » la créatrice cherche une symphonie plastique : l’ordre y règne mais il est renversant. C’est un théâtre chimique et alchimique. Le « spectateur » glisse d’un inconnu vers un autre.  Il y a des arrêtes, des plis, des vallons. Parfois, juste des pointes qui dressent leur pal. D’où les questions qu’imposent la contemplation de telles peintures : Où est dans ? Ou est le chemin dans ? Ce qui est devant nous n'a pas de dans mais fait semblant d'en avoir. L’œuvre d’Andrea Heller développe une suite de lieux intermédiaires et de change.  Le trajet de la langue plastique va du réel au virtuel mais c'est, à la base, un trajet physique. La difficulté d'en parler tient à ce réel et ce virtuel. Il y a déplacement de  l'un vers l'autre mais un déplacement-instant et dans le présent que le peinture fixe.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

07/04/2014

Murmures de Jean-Luc Manz

 

 

 

Manz.jpgFidèle à tout un pan de l’art helvétique abstractif et géométrique le travail de Jean-Luc Manz navigue entre monumentalité et immersion. Murales à tous les sens du terme les structures froides ou chaudes de peintures déclinées sur un système  monochrome  semblent dépasser leur cadre. Les plus célèbres sont des panneaux rectangulaires aux illusions de murs de briques. Ils rappellent ceux de l’Académie des Beaux-arts de Düsseldorf où l’artiste suivait les cours de Gerhard Richter. Sans concession au moindre pathos chacune des œuvres crée une émotion profonde. De formes qui a priori induisaient une peinture décorative l’artiste a créé un art d’expérimentation. Le jeu et le détournement des formes sont au service d’un affect en des évolutions de formes et de couleurs. S’y retrouvent des motifs chers à Ellsworth Kelly et Barnett Newman. L’auteur les reprend comme ceux de Matisse ou de l’art de la mosaïque islamique rencontrée lors de ses séjours en Egypte.

 

 

 

Manz 2.jpgL’émotion esthétique naît  de « la folie d’un voir, d’un entrevoir, d’un croire entrevoir » dont parlait Beckett et qui demande une attention particulière. Sous couvert d’unité de façade les peintures du Lausannois recouvrent le décorum, permettent de ne plus avancer face contre terre et créent  une forêt des signes organisés loin du registre de l’exquis. Il ne s’agit plus de “ planter un décor ” ou de faire de la surface un écran. Ni de recouvrir, de faire écorce mais d’ouvrir un alphabet plastique crypté à la recherche de structures fondamentales. Evitant toute surcharge ces œuvres prennent une valeur hypnotique, hallucinatoire que ne cherchent pas à résoudre  au sein même de leurs rébus les problèmes qu’ils posent au regardeur. Ils dépassent ceux que propose l’art cinétique par la simple stimulation de la perception rétinienne au sein de divers jeux de leurres. La réflexion et le travail de Manz sont plus concrets et plus probants. L’artiste  provoque l’émergence de structures en des explorations qui ne sont pas d’idées (bien que l’artiste n’en manque  pas) où parfois l’art se perd au détriment de «  la relation d’incertitude » où la peinture avance ici pour retrouver son identité originaire.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 Les œuvres de Jean-Luc sont visibles entre autres à la galerie Skopia, Genève.

 

 

 

06/04/2014

Silvia Bächli ou le chant grégorien du dessin

 

 

 

Bachli bon.jpgSilvia Bächli: Brombeeren ,  Verlag der Buchhandlung Walther König, Köln, 2014.

 






Donation Florence et Daniel Guerlain, Dessins contemporains, Centre Pompidou, Paris,  premier trimestre 2014.

 

 

 

 Pour Silvia Bächli  dessiner ou peindre sur papier est une activité « élémentaire » puisque partout et toujours le matériel étant sommaire reste à sa disposition. D’autant que cela demande peu de mise en route : il suffit de s’installer devant une feuille avec un crayon. L’artiste utilise le papier le plus frustre possible. Elle l’achète en gros et son choix dépend de ses propriétés d’absorption et des coloris de sa blancheur de ce support. Silvia Bächli découpe les feuilles au format dont elle a besoin.Regroupés en ensembles de même format, ces piles ou plutôt ces strates de feuilles  « ressemblent aux notations des chants grégoriens : ce sont des chants à plusieurs voix » dit l’artiste.

 

 

 

Quand un dessin est raté elle le jette. Considérant son travail  comme « un monologue à haute voix » elle essaie diverses tonalités,  change le « son ». Et lorsque la « phrase » lui convient elle la garde, y trouvant un accord avec le propos souhaité, voire quelque chose qui dépasse cette espérance. Optant pour l’immédiateté, le côté mobile et flexible, la dynamique d’une  approche presque pulsionnelle et qui se moque de l’échec toujours possible Silvia Bachli fait du dessin une trace, une coupure, un geste. Parfois il surgit d’une simple interrogation physique  du type : A quoi ressemblent les doigts de la main gauche tenant la feuille ? Comment l’artiste ressent sans dos à ce moment là ? D’autres œuvres restent plus proches de la trace de mémoire. Silvia Bächli peut par exemple se demander quel chemin, le jour précédent, elle a pris pour faire ses courses. Chaque fois elle cherche « à flairer les traces des mots que l’on a sur le bout de la langue sans que l’on puisse les nommer exactement ».

 

 

 

Bachli 3.jpgDessiner est donc un processus ludique de mémorisation, d’invention puis, ensuite, de sélection.  Devenant une quasi écriture, peinture et dessin sont la traduction visuelle du langage. Mais par rapport aux mots l’image reste sous-jacente, préconsciente. Elle est un vocabulaire sans significations pré-codées qui ouvre le langage «abstrait à un résidu qu’on ne peut pas nommer mais qu’on comprend bel et bien. » Les œuvres de Silvia Bachli ne sont donc jamais des fragments de rêves même s’ils paraissent parfois somnambuliques. Elles permettent de mettre en marche un inachèvement : au spectateur de les finir.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret