gruyeresuisse

31/08/2018

Le roman sous bonnet d’âne – Francisco Meirino

meirino.pngFrancisco Meirino, “Infernal à l’intérieur”, Editions Ripopée, Nyon, 2018

“Infernal à l’intérieur » est une histoire écrite par la réduction de pages complètes d'un roman aléatoire au moyen d’expressions simples. L’auteur et musicien invente une sorte d’écriture automatique et en collage qui tient d’une poésie abstraite (et quasi acoustique) qui évoque un abrégé tragique d’une histoire de famille, de séparation et de mort dans les boucles de temps.

meirino 2.pngLe créateur poursuit son goût pour les modifications, les filtres ou extraits qui semblent tirés d’un contexte énigmatique pour obtenir une telle substance suffisamment abstraites pour transformer le romanesque et obtenir une forme de « véda » plus ou moins chamanique. L’espace de la page « normale » est inversée : le fond est noir, le texte y apparaît en insert dans ce qui tient d’un réductionnisme un rien « punk ».

meirino 3.jpgC’est aussi une manière de cultiver certains fantasmes mais aussi de les électrifier ou les court-circuiter dans ce qui tient d’un condensé de Bukovski mais en moins dépressif. Comme lui il cultive le vrai du faux et affirme que l’art et la littérature ne servent à rien. Ce qui ne l’empêche pas de s’empresser de les transformer en termes addictifs tout en continuant à désobéir aux règles.

Jean-Paul Gavard-Perret

30/08/2018

Luminescences et traversées : Caroline Tapernoux

Tapernoux.jpgCaroline Tapernoux, « Luminances », Galerie Andata - Ritorno, Genève, du 13 septembre au 13 octobre 2018/

Ce n’est pas une pensée qui nous porte vers l’ombre et la lumière mais les images primitives et sourdes de Caroline Tapernoux. Avant d’atteindre le néant – ou ce qui se cache derrière - il faut que nous parvenions à les retenir. Seul cet assouvissement aura gage de notre vérité. D’autant que, pour nous sauver provisoirement, la plasticienne propose un flux persistant pour la dispersion insistante au sein du mouvement de la traversée. Nous ne pouvons rien faire d’autre que de nous laisser glisser. Nous ne mettons plus d’ordre, nous entrons par le mouvement des formes vers ce meilleur et inamusable moindre.

Tapernoux 3.pngL’espace se divise en deux pans : D’un coté l’ombre, de l’autre des banquises lumineuses en débâcle. Le lieu devient celui d’un chaos organisé d’agrégats aléatoires est baignée d’une clarté de limbe. L’espace est pris à contre-jour. Sommes-nous au Paradis ou déjà en Enfer ? Pour l’heure le suspens reste possible. Demeurent ces vagues rigides qui enflent puis, se retirant parfois, laissent un espace pour le glissement, la dérive ou la remontée.

Tapernoux 2.pngL’image est aussi nue, diaphane (presque irréelle) que métaphorique. Il s’agit d’une île. Pas n’importe laquelle : l’île d’Elle. Il s’agit de s’y perdre pour l’amour du mystère. Mystère veut dire mystique, mystique silencieuse. Partager son secret exige de garder le silence. Parler éloignerait toute sensation.

Jean-Paul Gavard-Perret

Les autos immobiles d’Eric Coisel

Coisel 2.pngA travers la haie, à travers la portière ouverte on voit un verger abandonné qui seul se souviendra de socquettes roses autour de deux chevilles fines sur un marchepieds. Mais ne restent désormais que des auto immobiles que Coisel photographie au milieu de ronces qui éventrent l’air. Nous pouvons imaginer encore le bruit des moteurs qui se propageait en cascade.

Coisel 3.jpgÇa et là un tableau de bord est encore intact. Les branches le contemplent, contemplent le skaï de ses sièges éventrés qui peuvent encore servir de nid - mais plus aux amoureux. Indifférente à tout, la voiture a échappé au peloton du trafic pour rejoindre l'amoncellement des buissons. Un chat errant s'y réfugie parfois pour dormir un moment sur le siège du mort, là où on voyait les cuisses d’une femme sous une jupe étroite qui s'arrêtait aux genoux.

Coisel.pngDésormais les oiseaux ne peuvent même plus suivre la découpe du décolleté qui arrondissait les deux seins de celle qui fut une passagère. Elle a disparu du vaisseau qui rouille au milieu de la verdure. Des éraflures marquent les hanches du véhicule dont les roues ont été volées. C'est là où la rosée insiste. C’est là où sous le ciel plombé que la voiture attend l'orage qui s'approche. Désormais elle ne peut plus porter son poids qui la dépasse. Elle semble ingénue et n'a rien à offrir qu'un franchissement inutile. Reste le bruit des grillons qui efface les mots et le silence.

Jean-Paul Gavard-Perret

Eric Coisel, « Photos mobiles – Voiture au point mort », Librairie l’Esperluète et Le Pont des Arts, Chartres, 8 septembre - 23 novembre 2018.