gruyeresuisse

06/10/2017

Les ratés domestiques de Rubi Lebovitch


Lebovitch.jpgRubi Lebovitch se veut un photographe symboliste. Voire… Certes shootant un trousseau de clés gigantesque qui pend de la ceinture d’un homme jusqu’à terre il précise que “Cette photographie symbolise toutes les clés qui sont dans nos vies”. Néanmoins si clés il y a, dans ses prises elles demeurent lettre mortes puisqu’elles témoignent de superbes ratages là où l’ordre ne produit que du désordre..

Lebovitch 2.jpg« Home sweeet home » n’est que la marque de la vie domestique en ses impasses , ses culs de sac, ses cours intérieurs avec du vivant plus ou moins dérangé à l'intérieur. La photographie devient l’expression du fiasco là où les choses se tournent en vanités et les situations en absurdités. Si bien que le photographe appartient à la catégorie de ceux pour lesquels la promesse "délusoire" d’un résultat final improbable serait peut-être l’aiguillon essentiel, dans le mode opératoire d’une quête au dessein plus fondamental…

Lebovitch 3.jpgLibre donc à qui se veut optimiste de trouver là une sorte de mode de vie approximative, l’approche d’une lucidité – du moins autant que possible. Fantaisie, satire, abus de toutes sortes permettent de mettre à nu - dans les cent nuances de gris du « domos » - un grain de folie. Voire des sacs entiers. Bref de quoi, nous aussi, à en être rassasiés.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

05/10/2017

Eric Poitevin et les obsolescences du charmant

Poitevin 2.jpgLe travail d’Eric Poitevin ne prétend pas résoudre les problèmes du temps. Il fait mieux en découvrant ce qui est soustrait à notre vue. Pour cela il utilise une approche minimaliste et provocatrice du nu et de la nature morte, de la vanité. Fixant avec humour et impertinence dégingandée ce qui déjà figé (ou non mais qu’il présente comme tel) les œuvres restent habilement déceptives.

Poitevin 3.jpgNe se prétendant pas des oracles elles deviennent une prestation de « tout ce qui reste » (Beckett). Grâce à elles s’ouvrent des frontières. Sans prendre rendez-vous avec l’Absolu, par leur tension, elles proposent des circonstances particulières dont le but est de mettre mal à l’aise le regardeur au sein - et entre autres - d’une suite de modifications du cadrage habituel ou le sériel devient singulier.

La chair humaine remodelée, les trophées d’animaux sont transformés en diverses séries de dépouillement ou de dépouilles. De l’animé comme de l’inanimé jaillit une trituration de l’image et de son sujet. Si l’artiste héros est détrôné au profit de l'histrion, celui a bien des choses à dire et à montrer quitte à choquer.

Poitevin.jpgLa sublimation de ce que l’art généralement prend au sérieux jusque dans ses effets de nostalgie est atteint ici d’un frégolisme particulier pour rappeler que la vie n'est pas qu'un leurre et la mort un Shakespeare. Poitevin proposent des projets iconoclastes face à un espace artistique souvent voué au culte de fragrances inutiles. La beauté prend ici un sens particulier.

Jean-Paul Gavard-Perret

Eric Poitevin, « Inverso », Galerie C, Neuchâtel, du 14 septembre au 4 novembre 2017.

 

04/10/2017

Barbara Nikte : crépuscule de la pornosphère

Barbara 3.jpgAvec « American Ectasy » Barbara Nitke livre un journal intime très particulier. La photographe travaillait sur le tournage des films pornographiques dans les années 80 qui signèrent la fin de l’âge d’or de telles productions. Elle éprouvait dans cet univers des sentiments contradictoires : il était aussi stimulant qu’ennuyeux et lui permit de photographier les plus beaux corps féminins qu’elle pouvait espérer.

Barbara Nikte shootait des tournages qui variaient de deux jours à deux semaine. Elle montrait les différentes étapes de séances qui se prolongeaient entre 12 à 18 heures par jour. Il y avait sur les lieux de tournage et pratiquement à portée de champ, pizza et sandwich pour les acteurs et praticiens de toute sorte afin qu’ils se sustentent entre deux scènes tournées dans la chaleur torride des étés à New York (le bruit de l’air conditionné aurait troublé le son direct).

Barbara 2.jpgChacun se plaignait et suait mais actrices et acteurs pensaient trouver là les prémices d’un sentier de la gloire. Le quittant, ils espéraient arpenter des boulevards hollywoodiens. Chacun s’estimait faire partie d’une culture suburbaine et d’une élite pour qui le sexe était un mode de vie. Bref, dit Nitke, les protagonistes étaient cool, fiers et remontés comme des horloges lorsque le metteur en scène criait : “Come on, fuck her face like you mean it. Make it nasty, nasty, nasty!!!!”

Certaines femmes et hommes trouvaient aussi un moyen de réaliser des fantasmes, dominer des situations, faire état de leur beauté voire renverser les rôles. Des femmes aimaient réduire leurs partenaires masculins à des objets « désespérément humiliés et perdus comme des orphelins blessés ». La photographe se plaisait à les photographier tout en se sentant coupable de participer à cette dégradation du mâle.

Barbara.jpgL’artiste trouvait dans le monde porno une montagne russe d’émotions inconnues dans la vie normale. Le tournage se transformait parfois en des « marathons de zone du crépuscule ». Autour de minuit l’équipage de tels tournages ressemblait à un radeau où les méduses défaillaient d’épuisement.. Deux ou trois filles se blottissaient ensemble. C’était alors que l’artiste réussissait ses plus belles photos pour son propre compte : l’âme y était préservée. Cela a convaincu Nitke d’être la photographe main street et reconnue qu’elle est devenue.

Jean-Paul Gavard-Perret