gruyeresuisse

01/01/2021

Benoit Caudoux : portrait du poète en Alexandre du mat.

Cadiux.pngBenoit Caudoux, "Drapeaux droits", Editions Héros Limite, Genève,  2020, 120 pages, 16.00 € 22.40 chf
 
Benoît Caudoux est auteur et professeur agrégé en philosophie. Ses travaux portent sur l’écriture, la modernité, ses origines, les changements éthiques et linguistiques, l’évolution des rapports entre philosophie et littérature, le devenir de la rationalité et l'importance du design dans la modernité.  Il a publié plusieurs livres d’artistes ainsi que plusieurs textes poétiques ont celui-ci devient une suite caractéristique et un résumé des épisodes antérieurs.
 
Cadiux bon.jpgLe titre «drapeaux droits» désigne - plus que le simple alignement des compositions métriques traditionnelles - l'attention  portée à la dimension visuelle des poèmes. Chacun devient un étendard. Il laisse flotter la fin de ses vers dans le vide de la page. Chaque texte dénoue de la sorte  puis renoue les fils de l’existence, de la perception et de la pensée abstraite. Il y a là,  face aux insaisissables syllabes des étés (ou avoir été) des  affaires d'âmes et des manières "d'entendre" ce qui se passe entre mysticisme et blagues d'une sorte d'oméga de la pasternakité.
 
Cad 3.jpgLe tout en sorte de mats d'épigrammes sur  lesquels l'auteur cultive le jeu de mot ou le trait d’esprit. Les textes sont souvent  humoristiques, légers, d’autres plus profonds et radicaux. Ils deviennent comme le précise l'auteur  "autotéliques ou évidents" en semblant n'exister que pour eux-mêmes dans une sorte de "poésie pure" afin d'enjoliver notre purgatoire lorsque le soleil n'est pas trop plombant et que subsiste un peu de vent . Mais  d’autres célèbrent ou  accusent la présence d'un monde réel proche ou perdu, rappelé ou nié au sein d'un flot de réflexions et d’idées étonnantes. Résonne dans l'air une turbulence et une énergie entre microcosme et macrocosme, fixité et mouvement.
 
 
Jean-Paul Gavard-Perret

29/12/2020

Jacquie Barral : la diablesse est dans les détails

Barral BON.jpg

 

Grâce à Jacquie Barral les farces animalières d'Eric Chevillard et les pensées spéculatives de Pierre Bergougnioux se révèlent par le biais d’une ponctuation esthétique d'un ordre caché du monde que les mots n’ont pas réussi à épuiser. Repoussant l’ordonnancement classique des images, la plasticienne vestale chevauche bien des césures pour éluder ce qui reste empreint des mesures du logos

 
 
 
Barral.jpgDès lors, en avant la musique. Dans sa diversité l'oeuvre est toujours vive, incisive, prégnante. Soudain par de telles interventions, poussent des ailes au langage parfois diluvien. L'artiste les greffe sur son omoplate ou en plein coeur à croire que l'amour à  peine chrétien des textes nécessite plus qu'une seule vulgate d'imagerie pour rendre aux mots de chaque tribu  une consistante qu'ils n'auront jamais.
 
Barral 2.jpgJacquie Barral ne fait pas de ses interventions de simples symboles parmi les symboles. Elle sait jouer de glaçantes épures comme des lueurs d'incendie. Soit pour atténuer certaines éruptions volcaniques d'âmes aigres,  soit pour réchauffer des "paroles gelées" chère à Rabelais. Libre le dessin encercle les murailles du dire par un jeu graphique où semble s'entendre des voix soudain prises de vertige grâce aux élancements plastiques d'une créatrice qui met au besoin le bas en haut et la diablesse dans ses détails.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Jacquie Barral, "Zoologiques" avec des illustrations de Philippe Favier et texte d'Eric Chevillard, "Le corps de la lettre", texte de Pierre Bergougnioux. Les deux chez Fata Morgana.

28/12/2020

Les arbres de vie de Yehudit Sasportas

Saporta 3.jpgTenter de s'approcher de l'œuvre de Yehudit Sasportas revient à glisser dans les images faussement naïves et premières où remonte une histoire faite de failles mais aussi de présence obstinée. Une telle figuration fait deviner l'annonce  d’un éden toujours possible : elle désigne et dessine néanmoins l'écart qui nous en sépare. L'arbre  devient la sentinelle des songes ; il engage à la course folle du lièvre et de la tortue. Quelque chose nous dépasse à l'épreuve du temps.

 
Saporta 2.jpgAutour des arbres puissants louvoie une forme de discrète volupté drapée de noir. L’artiste crée ainsi des abîmes par le compact et le fragment, elle fomente la dispersion et l’ordre pour maintenir le mystère de ce qu’il en est de la vie  symbolisée par les "corps" des arbres dans lesquels jaillissent un dynamisme énorme et un sentiment de mystère. Ils ouvrent à d’autres niveaux de réalité un peu à la manière des mystiques qui savent que pour atteindre un certain degré de concentration mentale il faut parvenir à devenir disponible avec une conscience déjà préparée à de telles présences.
 
Saporta.jpgRestent  donc  un seuil d’égarement, une errance car en un tel jeu de formes surgissent des équivalences existentielles de ce qui n’est que montré mais qui nous échappe. La fixation devient un déplacement dans la forêt des songes.  Yehudit Sasportas par ses oeuvres au noir touche une présence primale pour échauffer l'âme. Soudain la conversion est possible à qui veut faire l’effort de plonger dans de tels miroirs. Un ineffable parle et - qui-sait ? - nous caresse un peu. C’est pourquoi ces images suggèrent un grand "désordre" sauvage  qui demande  à "l’imagination morte d’imaginer encore" (Beckett).
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Yehudit Sasportas, "Liquid Desert", Sommer Gallery, Tel-Aviv