gruyeresuisse

19/04/2014

Anne Sauser-Hall : noire soeur

 

 

 

Sauser Hall 2.pngToute l’œuvre d’Anne Sauser-Hall est habitée d’un constant va et vient entre l’horreur (décalée) et le merveilleux, la beauté marmoréenne et le fugace. Un critique a appelé cela à juste titre  la dialectique de « la citrouille et du carrosse ». L’artiste vit et travaille à Genève. Elle s'intéresse aux enjeux de la représentation et développe une réflexion esthétique sur la question brechtienne de la distanciation. La théâtralité est donc centrale dans ses reconstitutions d'objets où elle scénarise des éléments du quotidiens qu’elle  réduit ou qu’à l’inverse elle agrandit afin qu’ils s’éloignent de leurs aspects utilitaires. De vieux jouets sont par exemple remplis de matériaux bruts. Une locomotive déborde de gigantesques morceaux de charbon, sur une luge se dresse la silhouette d’un couple fait des planches mêmes que l’engin, d’un chalet émerge une avalanche de cailloux. Il y a là sans doute un rapprochement avec les contes mais surtout une volonté de métamorphose. A l’innocence enfantine se mêle une forme de cruauté.

 

 

 

Sauser Hall.jpgElle s’est tournée aussi vers la vidéo afin de jouer de l’occupation d’un objet au sein de l’espace.  « L'Homme mort» ou  « Tiges de pivoines et sécateur » sont des hommages à Manet pour lequel en réponse une proposition du musée d'Orsay, elle a choisi « le Balcon » comme point de départ à une œuvre magistrale :  « Je ne repeins pas Manet avec la vidéo. La vidéo me permet de déployer dans le temps les gestes qui sont suspendus ou absents dans la peinture». Dans ce travail de « correspondance » elle traite l’espace en tant que surface à reconstituer et ouvrir. L’arte povvera s’y trouve revu et corrigé là où tout contenu trop explicite sur le plan politique et idéologique est remplacé par une véritable poésie des images. Elles retrouvent  en broyant parfois du noir une force première pleine d’humour et de grâce.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

18/04/2014

Albert Oehlen peintre du passé au plus insistant avenir

 

 

Oehlen.jpg« Croyant » de la peinture Albert Oehlen - qui partage sa vie entre la Suisse et l’Espagne - cherche toujours à la porter plus loin. Satisfait lorsque ses toiles ont l’air « mal » peintes il pousse, tord, tire son travail le plus loin possible et ne travaille jamais d’après dessins. La composition se fait en avançant. Au fil du temps les idées changent, évoluent. C’est pour Oehlen une contrainte à laquelle il se soumet de gré ou (surtout) de force.  Par exemple, pensant à Richter, il a peint  un oiseau, un carré et un anus, comme l’aurait fait ce peintre mais en brossant dans tous les sens.  Son tableau le fascina et il décida de poursuivre dans cette voie. La peinture qui paraissait noire dans le pot n’était pas noire sur la toile il devait ajouter du rouge puis brosser pour l’éliminait en fonction du résultat voulu : « Personne ne se livre à ce genre d’expérience idiote, sauf moi. Matthew Barney l’a fait dans son film Drawing Restreint. Mais là, c’est presque une oeuvre conceptuelle : on voit les contraintes et le résultat. Cela me permet de faire des choses que je ne ferais pas autrement et de m’obliger à y réfléchir. C’est une distraction ». Mais les « grey paintings » étaient nées. Elles lui permirent d’offrir la  « peinture la plus atroce qu’il ait jamais vue ».

 

 

 

Oehlen 2.jpgPortant toute son attention sur le tableau il ne s’attache qu’à lui et l’architecture des galeries ou des musées ne lui importent pas. Sensible aux contraintes pratiques et techniques l’artiste essaye d’en changer tout le temps afin de se battre avec son propre matériel et ses matériaux. Il en va de même pour ses « Computer Paintings ». L’aspect de surface rappelle celle des images numériques. Mais Celles d’Oehlen n’ouvre pas  sur l’avenir. Elles font exactement le contraire. Elles renvoient au passé. « J’essaie de corriger l’image pixellisée et j’aboutis à une image peinte à la main. C’est une sorte d’inversion. Au lieu de regarder vers l’avenir, elle se retourne vers le passé. Et l’ordinateur ne m’aide pas. C’est moi qui aide l’ordinateur ». En ce sens Oehlen se revendique comme peintre du passé donc le plus actuel qui soit.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

13:50 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

Viviane Rombaldi Seppey baladine du monde occidental

 

 

 

Rombaldi-Seppey.gifViviane Rombaldi Seppey, « Ici et Là », Galerie Dubner Moderne, Lausanne, du 9 mai au 2 juillet 2014.

 

Viviane Rombaldi Seppey originaire de Sion est une perpétuelle vagabonde plus qu’une exilée. Elle vit actuellement  à New York après des séjours à Melbourne et Singapour. La galerie Dubner Moderne lui consacre sa première exposition en son pays d’origine. « Dans ce monde digital, où nous sommes ni ici ni là, Viviane Rombaldi Seppey récupère l'annuaire téléphonique de son destin inévitable comme artéfact de l'âge analogique, pour représenter “ici et là” en image » est-il précisé fort justement dans la présentation de la galerie hôte. Collages, peintures, dessins et sculptures de l’artiste explorent en effet de manière originale les notions de temps, espace et appartenance.

 

Rombaldi.jpgEntrant dans un champ de rayonnement largement ouvert par les « abstracteurs » suisses (entre autre de l’école de Zurich) l’œuvre de Viviane Rombaldi-Seppey est imprégnée d'une dynamique de la sensibilité et de l'intelligence. L’artiste extrait de la multitude d'informations du fouillis visuel (où l’artiste va parfois chercher des objets) une suite de formes géométriques et de rhizomes. En émane un calme étrange. Il permet de comprendre que l’abstraction devient le lieu nécessaire à la vie de l'être. Certes la lumière que l’œuvre diffuse détient un secret peu propice à l'admiration "classique" et anthropomorphique. Mais la contemplation induite est plus intense là où la peinture réinscrit le poids du temps là où elle semble flotter vers une réalité sidérale.  Le réel ne reste plus au fond de sa grotte. Il est là mais son énergie se diffuse selon une autre clarté. L’artiste ne traite plus le monde comme un symptôme. Elle provoque des échos insoupçonnés loin de pseudo exhibitions. N’appelant ni au  sacrilège ou au blasphème, elle offre un espace d’interrogation inépuisable mais aussi de respiration rarissime dans l’art de notre époque.

 

 

 

Jean-Paul  Gavard-Perret