gruyeresuisse

29/07/2014

Les sourdes dînent en silence - Léa Meier la bienfaisante

 

 

 

 

 

Meier.jpgLea Meier crée des femmes (entre autres) pour combler le vide intérieur de ceux (et celles) qui s’accrochent à leur visage. Certaines ressemblent à des mères veilleuses.  L’artiste n’est pas de celles qui vomissent sur le bonheur des autres. Leur joie l’accompagne, sachant que même les illusions restent des plaisirs qu’il faut saisir. En conséquence du désastre des trous du regard  qu’elle creuse remontent des songes et des cauchemars affichés de manière simple et subtile. Saisissant tout ce qui arrive et sachant que l’absence referme les tombes la Vaudoise  prouve qu’un passage demeure possible. Reste l’ostinato des images et ce même si elles ne chantent pas forcément sur des harmonies légères. Le dessin est fragile : le visage féminin est pris entre armes et carabiniers. Pour autant insensiblement une douceur renaît. Lea Meier secoue le monde et l’exhibe par une poésie plastique qui entretient la braise existentielle en y ajoutant parfois une simple poignée de traits. Cela suffit à rappeler à ses semblables le peu qu’ils sont. Défiant la bise qui souffle dans les creux des destins l’artiste croît malgré tout qu’il n’est pas de limite au dessin fût-il le plus simple. Néanmoins si elle existe elle peut être franchie du côté de l’Enfer comme du Paradis. Pour le prouver l’artiste aligne dans sa « nef des fous » bien des dériveurs et des rêveuses. On peut penser en contemplant ses œuvres  qu’un champ de bataille peut se transformer en pré aux moniales et que la pâleur d'un lit vide se fend d'une cohorte de coquelicots. C’est peu diront certains. Mais on pourrait se contenter de moins.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

28/07/2014

Trix et Robert Haussmann couple infernal du design

 

 

Trix.jpgTrix & Robert Haussmann, Fri Art, Fribourg Les Editions B2 propose le premier ouvrage en français  sur les designers incluant une interview par Béatrice Schaad et le manifeste « Manierismo Critico ».

 

 

 

En 1967 le couple Trix et Robert Haussmann  créa à Zurich son propre bureau d'aménagement, d'architecture d'intérieur et de design industriel. Contre tout un formalisme de l’époque ils théorisent le «manierismo critico» proche de design expérimental italien fondé à la fois  sur l’utilisation déroutante des matériaux et le maniement de l'illusion, de la métaphore, de l'ambiguïté. Ils sont célèbres pour  leurs «pièces didactiques» qui vont des petits objets utilitaires à l'urbanisme et la construction et la modernisation de bâtiments. Ils demeurent connus mondialement pour leurs différentes chaises-néons,  armoires-colonnes, leur bureau-pont et leur fameuse chaise «en liquéfaction » qui perturbe sa forme comme sa fonction. Déroutant toute une modernité les deux créateurs la prirent de revers et n’ont pas changé : ils demeurent de « doux dingues » qui perturbent avec ironie et drôlerie les perceptions et les réflexes acquis.

 

 

 

Trix 2.jpgSoumise au solennel comme à l’humour la réalité est soudain travestie par la présence à la fois fine ou poisseuse de tels objets fantômes énigmatiques. Surgit contre tout effet lyrique  une grâce resserrée et habile capable de créer des exaltations inattendues, aussi magnétiques que burlesques. Trix et Robert Haussmann n’ont cessé de créer des garde-à-vous ridicules mais parfois aussi très imposants qui font de leurs objets de véritables statues. Ils obligent à troquer le pratique pour l’inconfort. Cela permet de se dégager de l’implacable fixité du regard de Méduse que chacun porte en lui.  Comme les chaises des deux designers le regardeur ne sait parfois sur quels pieds danser. Manière de répondre à l’injonction de Pline l’ancien : « Tous les animaux commencent à marcher du pied gauche. Les autres comme ils en ont envie ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/07/2014

Manon Bellet la pyronaute

 

 

 


 

1_main-copie.jpgManon Bellet est une pyromane d’un genre particulier : parfois le soleil travaille pour elle sur des papiers thermiques, parfois elle stimule le feu pour  que subsiste ce « presque rien » de matière qui par la cendre travaillée jusque par l’air rappelle à l’être le peu qu’il est mais auquel l’art restitue malgré tout de « beaux restes ». Ils sont scénarisées par l’artiste dans un imaginaire particulier : celui de la soustraction, de l’effacement et de la quintessence dans lequel la matière aussi simple que sophistiquée contraint l’artiste à travailler avec un hasard dirigé. Entre énergies dissipées et agrégations ou révélations (en partie aléatoires) les différents dispositifs de la Baloise proposent des processus de « combustion » qui associent les obsessions classiques et les facteurs antinomiquesde vie et de mort dont les forces et les conséquences de leurs dynamiques respectives président à des créations sources d’un monde particulier qui ne sont donc pas seulement les faits de la reine Manon. L’ « action burning » du soleil et de l’artiste forme des épiphanies par un élargissement de la présence au moment même où elle se replie, noircit, se tord sous l’effet de la chaleur. Restent des volutes sourdes et mouvantes néanmoins gouvernées selon des modulations précises.

 

 

 

Manon.jpgDu noyau générateur d’énergie et de lumière du feu, aux nœuds et entrelacs de la matière qu’il tord une entropie a lieu  par alchimie volcanique. Dégradations, délitements, attaques - bref tous les stigmates de l’usure et de la disparition - prennent un autre sens.. Outil de pensée et outil de travail - l’ignition exhibe, dévoile les états successifs et fulgurants. Les brûlis et expositions sur papier thermiques (principes actifs) tissent entrelacs et trames. La perspective offerte devient un ensemble proche à la fois de l’éphémère et de la puissance. Traces sur papiers ou éléments « éclatés » libres de tout châssis  trouvent une puissance qui s’échappe autant du décor que du symbolique dans un chemin de lumière et de « suie ». La force créatrice du feu et sa poussière noire garde la même germination que la semence ou le pollen des fleurs. Mais elle possède aussi une valeur de finitude : Dès lors et sous forme de synthèse, la suie cendrée et les éclats de combustion deviennent les « materiae primae » qui absorbent la lumière sans la restituer vraiment. Manon Bellet évoque par cette stratégie de création l'obscurité des origines, la grande nuit abyssale. Mais elle incarne tout autant la terre fertile et le réceptacle immaculé qui contient les germes de la vie.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Manon Bellet : Galerie Maubert, septembre 2014, Collecting. Umgang mit Sammlungen, Kunsthaus Bâle du 7 aout - 7 septembre 2014, ,Bex & Arts Triennale, EMERGENCES 1er juin - 5 octobre 2014, Art Basel 2014 ( Gallery Gisèle Linder) Musée Jenisch L'onde d'une ombre, Soloshow, ( Part 2), Musée Jenisch Vevey, mars-juin 2014. Risography édition tirée de la série Imageries du hasard, créée spécialement pour l’exposition L'ombre d'une onde au Musée Jenisch  de Vevey par  Erik Kiesewetter, Constance, Nouvelle-Orléans: