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01/08/2014

Silvie Defraoui et l’écologie de la perception

 

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Silvie Defraoui est une des grandes artistes suisses contemporaines. D’abord avec son époux Chérif puis seule après le décès de celui-ci, elle crée des vidéos, photos, installations, objets, publications qui mêlent les références orientales et occidentales. Elle y analyse les mécanismes de la mémoire à la charnière de multiples éléments a priori décoratifs auxquels elle redonne sens. De 1975 à 1994, elle créa une «communauté de production» en signant à quatre mains une série d’œuvres et de textes regroupés sous le label générique « Archives du futur ». Depuis 1994, elle continue sa méthode fondée non sur une théorie mais sur le mouvement. Toutes les techniques très hybrides qu’elle utilise demeurent marquées par une unité formelle et constituent des « instruments de divination ». Inspirée de Raymond Lulle et des  « arts de la mémoire Silvie Defraoui crée donc entre des images d’origines très diverses un dialogue au cœur d’ouvertures géographiques et culturelles dont l’importance reste de plus en plus évidente.

 

La plasticienne fut aussi une enseignante très importante pour plusieurs générations d’artistes au sein de l’Ecole des beaux-arts de Genève. Elle n’a cessé au cœur de cette institution de stimuler les échanges internationaux.  Son atelier des médias mixtes fut un laboratoire pédagogique et artistique. L’énergie qu’elle y déploya transcendait les frontières des techniques et des disciplines. Elle fut décisive quant au développement international de la scène artistique genevoise et romande. Ce ne fut pas toujours facile. Dans une époque de remise en cause radicale  des  savoirs artistique il lui fallut assumer un mouvement qui permit au passé de ressurgir et au présent de faire marche arrière sans pour autant tomber dans le passéisme des « néos ».

 

defraoui 2.jpgSilvie Defroui créa une véritable « écologie de la perception » axée sur le principe suivant « aujourd’hui si l’on ne sait pas se servir des images, c’est elles qui se servent de nous ». Plus axé qu’auparavant sur le monde qui l’entoure la créatrice avance désormais en intégrant  des récits, des bribes d’histoire, des mots manière pour revenir à un questionnement qu’elle se plait à rappeler et qui provient du texte « Petite lettre sur les mythes » de  Paul Valéry : « Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ? » .C’est pourquoi dans ses œuvres complexes les narrations circulent. On entend des histoires qui se racontent et qu’on peut lire dans ses livres d’artiste. Ce sont des sortes de décantations qui trouvent parfois  leur origine dans  la Bible ou dans Les Mille et une Nuits.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 



 

 

 

29/07/2014

Selon Emile Barret un lent pion n’est pas une lumière

 

 

 

Barret.jpgAncien élève de l’ECAL Emile Barret flirte avec les formes mais ne les épouse jamais. Il propose une œuvre protéiforme aussi macabre que drôle. Le kitsch y fait prospère en yop la ! et en boum ! Parfois il est poétique et enfantin. Parfois radicalement gore. C’est un ravissement pour l’esprit et pour l’œil pour peu que le premier ne soit pas bégueule et  le second coincé. Barret nous amuse mais il va bien au-delà. Il laisse derrière lui la trop simple et franche rigolade. Certes difficile de ne pas voir en ces repas de famille (sous couvert de Sagrada Familia) des territoires de bandes dessinées plus ou moins apocalyptiques où il n’est pas question d’effeuiller la Marguerite (Duras ou Yourcenar). Chez lui l’épique nique la mère veilleuse et fait d’un assassin en herbe un chat  foin.

 

Barret 2.jpgCe Tintin devient donc tonton flingueur. Il se plait à tisser du mauvais coton de toutes les couleurs. Pour river le clou au bon goût, il propose un érotisme partouzard mais seulement avec des mannequins de cire. Néanmoins nulle mousson ne peut l’arrêter. Entre flaque et ciel de lit de vin, armé d’un sexe temps pour marin d’eau douce il peaufine la saucée de klaxons optiques et de canards laquées toxiques sous d’étranges factures. Chez lui mains et jambes ne sont jamais cadenassées. Pire même : elles tombent d’elles-mêmes et ressemblent à des nouilles géantes. Mas contre vans et marais l’œuvre avance entre les bras du Rhône et ceux de Morphée. Elles fomentent rêves et cauchemars dans des mises en scènes minimalistes ou rococos. Des pétroleuses y fonctionnent à l’huile de ricains. Pour les rejoindre chacun joue des coudes avec calme dans la cohue de divers codes mixées de bric et de broc au milieu de paons d’or et de pères oxydés. Mais on en a cure : grâce à l’artiste le juste ment et le roman tique.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Les sourdes dînent en silence - Léa Meier la bienfaisante

 

 

 

 

 

Meier.jpgLea Meier crée des femmes (entre autres) pour combler le vide intérieur de ceux (et celles) qui s’accrochent à leur visage. Certaines ressemblent à des mères veilleuses.  L’artiste n’est pas de celles qui vomissent sur le bonheur des autres. Leur joie l’accompagne, sachant que même les illusions restent des plaisirs qu’il faut saisir. En conséquence du désastre des trous du regard  qu’elle creuse remontent des songes et des cauchemars affichés de manière simple et subtile. Saisissant tout ce qui arrive et sachant que l’absence referme les tombes la Vaudoise  prouve qu’un passage demeure possible. Reste l’ostinato des images et ce même si elles ne chantent pas forcément sur des harmonies légères. Le dessin est fragile : le visage féminin est pris entre armes et carabiniers. Pour autant insensiblement une douceur renaît. Lea Meier secoue le monde et l’exhibe par une poésie plastique qui entretient la braise existentielle en y ajoutant parfois une simple poignée de traits. Cela suffit à rappeler à ses semblables le peu qu’ils sont. Défiant la bise qui souffle dans les creux des destins l’artiste croît malgré tout qu’il n’est pas de limite au dessin fût-il le plus simple. Néanmoins si elle existe elle peut être franchie du côté de l’Enfer comme du Paradis. Pour le prouver l’artiste aligne dans sa « nef des fous » bien des dériveurs et des rêveuses. On peut penser en contemplant ses œuvres  qu’un champ de bataille peut se transformer en pré aux moniales et que la pâleur d'un lit vide se fend d'une cohorte de coquelicots. C’est peu diront certains. Mais on pourrait se contenter de moins.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret