gruyeresuisse

02/05/2014

Olivier Mosset et la radicalité expressionniste

 

 

 

Mosset.jpgOlivier Mosset, Œuvres récentes, « TU M' - MUTT – TUTU », Atelier Raynald Métraux Lausanne, et Flon Lausanne, mai-juin 2014.

 

 

 

Mosset montre dans ces récentes œuvres son intérêt pour le carré et le signe conçus de la manière la plus nue et minimaliste possible. Plus radical et dada que Ben lui-même l’artiste évacue tout graphisme manuel pour le jeu des lignes horizontales ou verticales primaires et comme « anonymisées ». L’art conceptuel tient lieu et place de l’image mais néanmoins celle-ci perdure. Et qui plus est en qualité de l’image. Lucide l’artiste ne se disperse plus (ou de moins en moins). Austères, incisives et drôles « TU M’ » et les autres lithographies créent  un contre-point à la saturation des images. La fascination se déplace  vers un jeu radical, primitif sans doute, mais en rien dérisoire. De telles œuvres saisissent dans leur liberté très encadrée et leur géométrie percutante. Là où un Venet introduisait une certaine élasticité des formes, Mosset propose un cadrage d’où toute signification formelle semble bannie (à l’exception des mots que l’artiste compose). De fait il faut voir plus loin et plus profond. Les schémas « techniques » créent une réelle poésie tranchante sans qu’un appel au secours ou un érotisme précis soient retenus même lorsque s’inscrivent les mots « help » ou « tutu ». Faussement neutre la peinture s’offre ici avec violence au regard.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

01/05/2014

Les avancées de Sylvie Mermoud

 

 

 Mermoud 2.jpgLes œuvres de Sylvie Mermoud possèdent des vérités animales, végétales.  Mais leurs sédiments restent plus complexes. Chaque dessin se donne un peu de distance par rapport au réel. Et soudain celui-ci devient - paradoxalement un univers si  étrange - plus calme et accueillant. On le définira comme féminin. Les formes y sont parfois matricielles mais dans des insistances dérangeantes et qui échappent à tout désir en en proposant un carême. L’œuvre résiste donc à tout. Autant au figuratif qu’à l’abstraction dans ses exaspérations tendres. Un tel travail nourrit à la fois l’angoisse, le vertige et le questionnement. Le monde glisse de derrière sa vitre, il n’y a pas à proprement parler de sujet ou de profondeur : ici et là-bas jouent ensemble. Les conglomérats perdus dans le blanc sont beaux. Beaux tout simplement. Leurs formes disent non au vide. L’idée même s’abîme. Reste un secret pour l’amour des yeux loin des codes et des chapelles.

 

 

 

Mermoud Sylvie.jpgSylvie Mermoud restitue aux formes leur plein pouvoir et le regardeur ne peut que se demander  qu’est-ce qui est en jeu ? L’image dans sa perfection redevient sauvage. Elle insulte la tête qui voudrait l’enfermer dans des repérages. L’espace ne cesse de se renverser tout en gardant une consistance dont le concret n’est plus vraiment la référence. L’irréel non plus. Reste la présence ouverte qui s’enroule parfois sur elle-même. L’artiste ramène au geste premier qui entrait dans les choses afin d’en retirer un masque invisible pour une germination dont la forme vient de l’oubli. Dans sa discrétion l’œuvre prend valeur de révolte. C’est un poème de la distance dressant ses crêtes, ouvrant des cratères pour ajouter des cédilles au regard. Loin de toute banalité, le monde est à refaire. La Lausannoise a recommencé sa conquête en offrant des synthèses plus que des théorèmes. Ou s’ils existent c’est au regardeur de les démontrer.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

08:19 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

30/04/2014

Jean Damien Fleury : L’Afrique hors fantômes

 

 

Fleury 3.jpgJean Damien Fleury / collectif sous sa direction , « Sans œillère »,  Editions Charlatan, Fribourg,  Quatre cahiers de 32 pages, CHF 60.- / 48 €. 

 

 

 

 

 

L’image crée du lien parce qu’elle est avant tout un miroir. C’est sans doute pourquoi dès 1890 les ethnologues s’emparèrent de l’outil photographique. Il devint même une sorte de caution scientifique à leur discipline. Pour autant les mots gardaient toujours une prééminence sur les images. Et même si, selon le vieil adage, une image vaut mille mots, la photographie fut considérée très longtemps et demeure (sauf cas d’exemplarité clinique - qu’on se souvienne de « l’invention de l’hystérie » de Georges Didi-Hubermann) comme un simple adjuvant au logos.  Jean-Damien Fleury prouve le contraire.

 

 

 

Fleury 2.pngSon travail est l’exemple parfait d’une ethnologie revisitée, habitée et libre. Reprenant des images de récits de voyages, des cartes-postales, des affiches etc. leur assemblage devient un instrument pour lutter contre les images fausses et prouve que toute représentation, même la plus simple n’est jamais une simple image.  Grace au rassembleur fribourgeois à une suite d’étiquettes fait place une éthique.  L’ensemble devient une réflexion pleine d’entropie. Religions et rites, costumes et coutumes sont montés et montrés loin des hiérarchies canoniques car l’image est revalorisée dans sa force brute de décoffrage. Une force « poétique » multiforme, démesurée et parfois cocasse sans le moindre parti-pris condescendant.

 

 

 

Mettant à mal les réflexes tenaces l’artiste arrache toute facticité. Il  retient du moindre document une valeur de  message intrinsèque en raison de sa charge symbolique, son excès de poids référentiel, sa singularité existentielle première, ses valeurs de composition ou de texture si bien que les codes admis sont mis à mal. L’artiste illustre une des leçons de son compatriote J-Luc Godard lorsqu’il affirme que « l’image est un rapport ». Il permet d’évacuer les fantasmes éculés et des surdéterminations à visée prétendument pédagogique et morale. Ce corpus devient moins porte empreinte qu’espace d’interrogation. Il sollicite autrement la rencontre avec les fantômes des civilisations africaines en exaltant des variances et des invariances, des survivances, des hantises. Surgit un genre inédit à « l’inquiétante » étrangeté : l’œil aux aguets se met à comprendre et à « écouter ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret