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14/08/2014

Quand les mots « perlent » : Christian Robert-Tissot ou le chant du signe

 

 

 

Robert-Tissot.jpgSortant des mots de leurs monuments de mensonges Christian, Robert-Tissot bâtit son œuvre sur leurs braises à travers peintures, sculptures, installations et selon des mises en espace sidéraux. Sortant du logos le mot devient en son « objet » même une  métaphore d’un présent ineffable. Son origine est dans le point de fuite du passé dont le futur se nourrit. Les mots en effet tremblent sur des laisses de couleurs monochromes et dans le cadre où ils se retrouvent  inséminés. Ils deviennent moins des vocables de sens que des ailes toujours prêtes à se brûler sur des firmaments illusoires. A travers elles émane une phénoménologie irrationnelle. L’abstraction inhérente aux signes du langage sort soudain de son « caveaubulaire » pour articuler une extase presque ineffable mais tout autant concrète. Elle glisse du fermé à l'ouvert. Le rite plastique transforme donc la notion de sens vers celle de passage. Il signale par exemple (dans le travail du Genevois sur la Résistance française) quelque chose dont on ne se souvient pas ou mal mais qui resurgit dans le présent dont l’origine est dans le point de fuite du passé. En ce cas l’espace plastique redevient l’espace de la mémoire. Mais elle n’exclut pas l’oubli. Car le devenir a besoin de l’oubli comme l’arbre a besoin d’oublier ses feuilles. Et les œuvres de Robert-Tissot sont pour le regardeur comme le sol pour l’arbre : la terre friable d’où vient le jour. La plus souvent Christian Robert-Tissot « articule » plastiquement les mots afin qu’ils pénètrent l’esprit par la sensation. Le visible du texte devient celui des images : elles ne sont plus seulement mentales mais affectives par un jeu d’équilibre et de balancier moins entre le fond et la forme que dans leur confrontation communicante créatrice de vertige. En cette théâtralité, en ce chant du signe, le mot touche au jour, l’art à la lumière : le regard devient sans limite dans cet horizon dont la mentalisation est perturbée.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

13/08/2014

Les espaces soufflés de Chloé Fehlmann ou les architectures du chaos

 

 

 

Fehlmann.pngChloé Fehlmann ne duplique jamais du semblable. Elle n’offre pas plus un rituel de la ruine mais une manière de  revisiter l'espace. Dans un imaginaire aérien, blocs, voûtes plus ou moins effondrées, cryptes et galeries souterraines, corridors creusent et développent les volumes aériens par une expression plastique où le vide comme le plein  est corrigé sans le combler de ses habituelles bourres et repères cartographiques. Toute une scénographie traverse le support. Il reconvertit l'espace selon des édifices aux propositions  puissantes mais non violentes.

 

 

 

Fehlamann 2.pngIls  traversent le temps, les cartes et leurs territoires. Le regard y oublie ses repères habituels. Il est absorbé ou attiré par des suites de meurtrières qui sortent par les yeux les racines de nos conduites forcées. Des veines noires jaillissent et segmentent l'espace. Elles deviennent les intermédiaires de la lumière et du souffle. Celui-ci gonfle l’écart entre l'être et le monde. La broderie des formes ressemble à des vols d’oiseaux. Ils traversent le vide et dévorent l’air. Ces envolées en de multiples sens échappent à la terre et offrent un racket figuratif. Il  permet d'échapper au réel comme au néant.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

12/08/2014

Celle qui a renoncé au monastère et qui aime la Suisse : entretien avec Irina Rotaru.

 

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Irina Rotaru ramasse le chagrin ou le sourire qui tombent pour les transformer en rire. Elle traverse l’art du temps telle une passagère clandestine. Ses dessins sont souvent érotiques mais l’artiste n‘a pas vendu son âme à la luxure. Le rire sexuel qu’elle ose est parfois au bord des larmes. Mais ses femmes veulent que leurs flammes restent de glace et que leur neige se transforme en brasier. Quant aux hommes ils ne se séparent jamais d’eux-mêmes, de leur singe savant et leur cordon ombilical. Dans tous les cas en de tels dessins c’est le silence qui parle. Bref Irina Rotaru montre ce qui dérage : l’autoérotisme, l’amour tarifé (où la soumise n’est pas celle qu’on croit) et la pure dépense. Ses dessins connaissent le tranchant des incisives mais les caressent de l’intérieur. Ce sont un langage codé qui n’a plus besoin de mots.

 

 

 

JPGP.

 

 

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Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?  Le réveil

 

 

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Les prémisses de l'imagination

 

 

 

A quoi avez-vous renoncé ? Au monastère

 

 

 

D’où venez-vous ? D'Allemagne et de Roumanie

 

 

 

Qu'avez-vous reçu en dot ?  Une blague avec une tortue que très peu comprennent

 

 

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? Un chien

 

 

 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Du chocolat, une banane

 

 

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Tout

 

 

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Un poster dans la chambre de mes parents avec le tableau Sybille de Clèves de Cranach l'Ancien

 

 

 

Et votre première lecture ? « Le Château » de Kafka

 

 

 

Comment pourriez-vous définir votre travail sur le corps féminin ? Je suis une femme quand je dessine le corps masculin, je suis un homme quand je dessine le corps féminin

 

 

 

Quelles musiques écoutez-vous ? Une question très personnelle, la liste serait trop longue

 

 

 

Quel est le livre que vous aimez relire ? « La Danse de mort » d’August Strindberg

 

 

 

Quel film vous fait pleurer ? « L'année des treize lunes » de Fassbinder

 


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Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? E.T.

 

 

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? A quelqu'un dont je n'ai pas l'adresse

 

 

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? La Suisse

 

 

 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Ceux qui étaient ou qui sont dans une évolution constante

 

 

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Un grelot

 

 

 

Que défendez-vous ? L'humour

 

 

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?  Que l'art et l'amour c'est pareil

 

 

 

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Diarrhée intellectuelle

 

 

 

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Y a-t-il seulement des mauvaises réponses ou y a-t-il aussi des mauvaises questions?

 

 

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret le 10 août 2014.