gruyeresuisse

13/05/2014

Claude Gigon & Fredie Beckmans : tout est bon dans le cochon ou l’art à l’estomac

 

Gigon.jpgClaude Gigon & Fredie Beckmans, "Mangeurs de chance" in "Art et Alimentation", Musée Jurassien des Arts, Moutier, 25 mai - 31 aout 2014. (Ils exposent aussi à l'Ancienne Couronne de Bienne en juin)

 


 

La nourriture montre à l’homme la bête qui le hante et dans laquelle il demeure tapi. Nulle question d’en faire le deuil : il convient à l’inverse d’en provoquer la renaissance. Car on n'est rien, à personne. A personne sauf à ce que nous mangeons. Nos galeries intérieures, nos plis du cœur, nos déchirures de l’âme, notre paquet de nerfs sont une réserve de suint et autres tissus mais surtout d’existence puisque manger est un des trois besoins fondamentaux donc incontournable au combat vital.


 

Si bien que le plaisir que nous prenons à la contemplation des performances ludiques culino-artistiques des deux artistes du Jura  tient en grande partie à notre capacité de fantasmer, de fabuler au sujet la nourriture. Les artistes nous tendent la perche en sucre d’orge et proposent des figurations ironiques et des jeux. Taches et formes, ingrédients et produits font entrer l'œuvre et son inconscient en symbiose avec le nôtre. Ce dernier parcourt avec délectation un chemin constitué d'associations que le spectateur troublé ignorait jusque là.  Le « Sweetblitz » de Gigon comme le « More Sausage, less Art » de celui-ci avec Beckmans restent à ce propos des psychés très particulières. Sous leur écran apparaît implicitement les gouffres les plus obscurs de ce que Rabelais nomma « Messer Gaster ».


 

Une telle recherche transforme le rapport à la nourriture comme à l’art en transfigurant notre « lieu ». Et qu’importe si tout est bon dans le cochon et qu'il n’en aille pas de même avec la charcutière et le charcutier. A chacun ses spécialités pour susciter des émois particuliers dont la culture (à tous les sens du terme) archaïque n’est pas absente. Les artistes rappellent que l’être ne pense pas seulement avec son sexe mais avec son estomac. L’approche est rare dans l’art. Il cultive généralement le sacrifice et a plus de rapport avec la mort qu’avec la vie. D’où la transgression et la belle incertitude d’une oeuvre qui oblige au plongeon au cœur de fantasmes laissés pour compte. Elle évoque une origine du monde différente de celle de Courbet mais tout aussi importante.


 

Jean-Paul Gavard-Perret

 


11/05/2014

Art-Phi : perles de lueurs

 

 

 

 Artphi 2.jpgwww.art-phi.com, Lausanne.

 

 

 

A la recherche de l’intimité féminine Art-Phi (aka Olivier Francillon) ne cherche pas l’indécence. Ses modèles échappent partiellement à la vue. Elles restent les montrées-cachés qui ne donnent pas de réponse à l’abyssale nudité du corps. Le plaisir du voyeur à former avec l’image  un duo est écarté. Fidèle au jeu érotique l’artiste propose de repenser la valeur et la fonction de la photographie dite de nu.

 

 

 

Le Lausannois en  efface en partie son langage. Il rappelle qu’en photographie la nudité n’est pas la chair. Le plaisir ou son appel  n’ont chez lui qu’une place remisée. La complicité se fait dans le différé, le suspens. L’exhibition d’un dehors devient la complice d’une forme de gravité. Elle pose la question de la solitude non pour la repousser mais parce qu’elle engendre un remotio particulier. Il  articule à ce qui est dévoilé à ce qui ne peut se pénétrer. L’être y est éprouvé dans sa fragilité et un demi éveil. La chair semble incrédule à la morsure amoureuse, au ruissellement du désir. Reste une place à l’œil vers le chemin du cœur. Au regardeur de le découvrir dans des photographies argentées. Ce qui croule et dévale se fait complice de bien des ambigüités. Pour emporter le rêve bien sûr. Mais aussi ce sur quoi s'estime une relation, son échec ou sa réussite, ses crépitements, ses tracés, ses émotions, ses amertumes.

 

 

 

Artphi.jpgL'innommé, l'invisible peuvent alors faire surface, ils ne sont plus retenus, confisqués par la simple exhibition charnelle. Il convient d’errer au fond d’histoires dont Artphi ne délivre pas la clé. Reste une certaine pudeur plus que l’extase. A la faim du loup se superpose une légende en image. Dans les murailles d’indices qu’un bas blesse, qu’un pull recouvre et sur ces perles de lueur le temps vient faire ses griffes en un perpétuel sursis.

 

 

 

Jeran-Paul Gavard-Perret

 

 

 

15:32 Publié dans Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (1)

De lady be good à lady bigoudis : Christopher Williams

 

 

Williams Mamco.jpgChristopher Williams au Mamco.

 

 

 

 

 

Sous prétexte de nouveau réalisme photographique Christopher Williams se joue de tout et ose même une critique de l’art critique.

 

Tout reste à réinventer où

 

Les éclats d’Eros perdurent

 

Même là où un coiffeur a planté ses bigoudis.

 

À la nuit blanche de grande lune

 

Le photographe préfère le souffre orphique des soleils noirs

 

La femme est seule

 

Mais celui qui lui a coupé le cœur en deux 

 

N’est pas loin (au besoin l’artiste le remplace).

 

Chacun des  deux morceaux se gorge d’harmonie

 

Les seins se font chaudron

 

Et célèbrent le réel :

 

Qu’il guérisse ainsi de la maladie du temps.

Williams 3.jpg

 

Williams prouve que le corps ne peut périr

 

C’est peu diront certains

 

Mais on se contenterait de moins.

 

Il y a même là de l’infinie compassion.

 

Autour de la mort qui rode

 

Que les illusions remontent en cristaux

 

Telle une neige dans les chambres d’été

 

Et face la brillance du vide

 

Reste plus que compensatoire.

 

Qu’un lit ne soit plus que celui d’un torrent desséché

 

Mais celui d’une femme  qui passe aux aveux

 

Serpentin autour de l’échine

 

Ou galaxie sous la nuque bardée de bigoudis

 

Rassure

 

Fervent doit être le désir qui recrée la psyché de l’amour

 

A l’aube d’un rire.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret