gruyeresuisse

06/06/2014

Celui qui n’a pas osé écrire à Ramuz : interview intempestif de Francis Traunig

 

Traunig bon 1.jpgQu’est-ce qui vous fait lever le matin ? Le chant du merle, l’odeur du tilleul en juin et les millions de mètres-cubes de possibles qu’amène chaque nouveau jour.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Du terreau pour ceux des miens.

A quoi avez-vous renoncé ? Au sein de  ma mère – au pluriel parfois même.

D’où venez-vous ?  Je suis né d’un désir de steak frites à la terrasse d’un restaurant, en été. 

Qu'avez-vous reçu en dot ?  La vie.

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? Brigitte. A moins que ce soit le contraire.

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Plusieurs, vous voulez rire, jusqu’à l’overdose avec un manque de sérieux appliqué. Entre autres à essayer de photographier le souffle du temps qui passe. Et boire un café.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? C’est que je ne le suis pas.

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Le sapin de Noël. 

Et votre première lecture ? Les  commentaires en allemand, que je ne comprenais pas, des revues pornos (classes et glabres !) de mon père.

Comment pourriez-vous définir votre travail sur le réel  ? Comme un toréador qui prendrait un escargot pour un taureau. Et mettrait un genou à terre pour qu’il fasse allégeance.

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Pourquoi choisissez-vous la couleur ou le noir et blanc ?  Parce que la couleur dit : il est ! en s’exclamant au présent  et que le noir et blanc, lui, dit : il était une fois et raconte le passé.

Quelles musiques écoutez-vous ? Toutes celles qui font frissonner la chair de l’instant.

Quel est le livre que vous aimez relire ? …et que je relis sans cesse : Le livre des fuites de JMG Le Clézio

Quel film vous fait pleurer ? « La grande Belleza » de Paolo Sorrentino lorsque  Jep Gambardella, playboy Romain, s'interroge sur le sens de la vie après avoir passé une nuit (elle en chien de fusil au pied de son lit) avec Sainte Emanuelle, nonagénaire, et qu'elle lui répond avec un merveilleux sourire édenté : "...les Racines. Les racines sont importantes."

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Un cube bleu qui a une face rouge.

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? Ramuz – mais c’est trop tard.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Marchissy – allez savoir pourquoi.

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Sophie Honegger, je dors avec.

Traunig bon 3.jpg

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Un livre et des framboises.

Que défendez-vous ?  Mes enfants de l’intolérance et du manque d’appétit.

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? Une chevauchée au milieu d’un tapis d’edelweiss, en Mongolie, sur un cheval qui ne veut pas m’obéir.

 Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Qu’être cancre et regarder par la fenêtre vaut mieux qu’être premier de classe et battre la queue comme un caniche en écoutant la maîtresse. Ceci dit sans mépris pour les caniches et les maîtresses.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Je ne vous connais pas assez pour le savoir.

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret le 6 juin 2014.

 

Francis Traunig : le réel et sa transgression

 

 

 

 

traunig.jpg« Aujourd’hui il est bien plus facile de devenir Artiste que de perdre cinq kilos » rappelle avec humour le photographe genevois Francis Traunig. Il précise toutefois les règles à suivre :  « un bon carnet d’adresses » et un goût prononcé à pratiquer le métier de courtisan auprès des galeristes, des conservateurs de musée, et de ceux qui peuvent trouver dans une œuvre « un escabeau à ego » - ce que Ben ne contredirait pas. Reste à l’artiste ensuite à affirmer que son idée lui est propre et qu’en plus c’est la « bonne » en s’affirmant  « véritable champion de la cosmétique de l’élan créateur ». « Hélas » (pour lui) Francis Traunig n’applique pas ses propres principes. Il revendique - à juste titre - une maîtrise technique pour la couleur comme le noir et blanc et garde comme guide la puissance du réel. Il ne délègue à personne la réalisation de ses recherches. Certes tout le monde peut se croire photographe (et le digital n’a rien arrangé). Il suffit de sous-poudrer la moindre prise d’un corpus théorique pour palier au vide de photos de vacances ou de protubérances mammaires. Le Genevois a une autre ambition pour son art et sa pratique. A la théorie il préfère un travail par lequel il opère un  maillage du réel dont il circonscrit des zones de perturbation. Les sujets ont beau prendre la pose : le photographe brouille ou décale insidieusement les mises en scènes.

 

 

 

Traunig 2.jpgEn surgit parfois un certain grotesque par des localisations « borderland »  qui lavent le regard et donnent une éternité à un l’éphémère. La photographie appelle chez lui l’humain à l’horizon d'un  "désert" auquel il ne redonne pas de brillance mais une existence à coups parfois de couleurs "flashies". En émanent des phénomènes inédits, des sensations neuves. Cette relation de grande proximité avec le réel est singulière. Les prises ne sont ni une mémoire, ni une critique d’un certain mauvais goût kitsch. L’artiste fait plus et mieux : il ouvre un vertige au cœur même du quotidien. Son art devient une anti-chambre (au sens premier du terme) de la représentation. Le seuil de l'intime est troué à travers les sédimentations du décor qui l'entoure. Il ne s'agit plus de donner à voir  de l’être de manière plus ou moins réaliste : celui-là se voit remis en question par « l’objet » même de la photographie. Elle pose avec Traunig une question majeure : quel est l'enjeu  lorsque la représentation dérive subrepticement ?

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Alice Pauli ou le bon génie de Jaume Plensa

 

 

 

Plensa 4.jpgOn naît galeriste autant qu’on le devient. Il faut en effet des prédispositions au métier de passeur mais aussi un travail qui aiguise la recherche et l’imaginaire afin d’anticiper les formes à venir et ne pas traîner à la queue de ce qui s’est fait avant. Alice Pauli a toujours su trouver croiser son imaginaire avec celui d’artistes qui cherchent moins l’inattendu qu’une harmonie inédite dans la force de matières et selon de nouvelles combinaisons parfois chimiques mais surtout mentales. La galeriste de Lausanne est devenue l’agitatrice de bien des œuvres avant que d’autres s’en servent. Giacometti hier, Jaume Plensa aujourd’hui qu’elle sut attirer dans sa galerie à un moment charnière de leur œuvre : elle sortait d’une modalité de tâtonnement pour rentrer dans une affirmation déjà conséquente et pleine.

 

 

 

Plensa 3.jpgSans la galeriste lausannoise Jaume Plensa ne serait jamais devenu le créateur qui se retrouve au firmament de l’art international. Né en 1955 à Barcelone Plensa y vit et travaille après de longs séjours dans divers lieux européens. Il s’est rendu célèbre dès le début des années 1980 par de grandes formes simples en fonte ainsi que d’immenses tableaux conçus par une hybridation de matières. Ce sont en particulier ces œuvres qu'Alice Pauli mit en exergue. Grâce à ses collectionneurs et clients Plensa se fit un nom. Il abandonna un temps la figuration, à laquelle il revint pour une œuvre monumentale dont ses sculptures de la place Masséna de Nice ou encore ce qu'il présente à Chicago cet été. Alice Pauli et ses collaborateurs ont compris avant les autres qu’une telle création  devenait la réponse à une exigence irrépressible. Plensa trouvait déjà lorsque la galeriste « l’inventa »  de nouvelles combinaisons que ses prédécesseurs cherchaient mais ne parvinrent pas à produire. Il reste le créateur d’une beauté aussi originale qu'engagée et qui constitue l'essence de son art de comme de celui que défend la galerie de Lausanne.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

11:25 Publié dans Images, Monde, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)