gruyeresuisse

11/06/2014

Les bouquets piégés de Florence Aellen

 

 

 

Aellen 2.jpgFlorence Aellen, Galerie Forma, Lausanne

 

 

 

L’œuvre de Florence Aellen pourrait sembler un art apollinien de la discrétion si ne surgissait pas ce qui demeure sinon caché du moins enveloppé dans le gracile de symétries. L’évidence aérienne et florale ne cesse d’être contrariée de présences intempestives et macabres. Si l’œuvre se couture de motifs poétiques sa créatrice les habille d’autres réalités qui viennent les troubler et les éloigner de l’effet premier et attendu. La créatrice déjoue les simulacres. Sous leur dépouillement  classique d’une peinture de genre « à l’anglaise » elle bouleverse la beauté du motif tout en lui conservent sa séduction. Elle oblige la rigidité du motif à se plier vers de nouvelles perspectives. Le regardeur pense s’émerveiller là où le réel et le rêve pourraient s’accorder dans un face à face ou plutôt un accord. Mais l’artiste provoque une mise à jour sous un angle sensoriel inédit : thanatos se rappelle à l’existence en se faisant presque ellipse et vanité. Il s’ancre en morceau de squelette comme symbole et résonnance d’un ailleurs qui s’insurge contre les sources perdues de la mémoire et du rêve.


Aellen portrait.jpgExiste soudain une terrible évidence du dessin. Derrière la constellation d’éléments en attente mais sereins l’instant semblait possédé par son propre désir. Mais les éléments osseux le renvoient à l’abîme. Les diamants sertis des fleurs et insectes en ordre parfait face aux laideurs du monde ne sont plus éternels : ils deviennent le fard des illusions prêtes à trahir au moindre courant d’air. Sans y toucher la poésie florale de Florence Aellen est donc le plus subtil et pertinent exercice de lucidité devant l’hémorragie existentielle. Ronsard lui-même peut aller se rhabiller.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

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Betty Tompkins et ses extrapeaulations à l'Art Basel

 

 

Tompkins 2.jpgLa puissance souveraine de l’amour a pris racine chez Betty Tompkins dans des situations ("fuck paintings") qui portèrent l'œuvre jusqu'à la censure. l'artiste fut occultée avant son retour en grâce au début du nouveau millénaire. Il est vrai que si chez elle le corps manque de ciel (sauf celui du lit) il est riche en fluides par ses baisers fougueux saisis en très gros plan quelles que soient les lèvres. Ils deviennent l'écho de notre viande qui pour la photographe reste la seule valeur afin de retenir à l'existence en dépit de ses affligeantes afflictions. Selon Tompkins l’esprit humain ne voit rien. N'existe que le sexe pour affronter le monde qu'il soit de l’autre ou du même.

 

 

 

Tompkins.jpgLes « nouons-nous » de l'artiste définissent une suite de postures de fusion dans le travail de la jouissance. Le supplément de réalisme permet à la créatrice  de toucher les lieux les plus intimes de l’être. Ils perdent paradoxalement en voyeurisme tant l'apport du très gros plan fait le jeu de la distanciation.  Et si par effet de muqueuse sont saisis des accords pathétiques ou libertins la prise outrepasse la pornographie. Qu’importe si dans ce théâtre de vie sexualisée les modèles sont des acteurs ratés et si au moment de la prise il n'y a pas forcément de la beauté.  La langue permet au discours "amoureux" de se poursuivre sur d'autres voies. S’ose là  une « vérité » brute. Surgissent la possibilité d’un voir paradoxal et de cet « inannulable moindre » dont parlait Beckett. Au regardeur de se demander ce qu’il peut en faire.

 

Jean-Paul Gavard-Perret


L'œuvre est visible à l'Art Basel sur le stand de la galerie Rodolphe Janssen.

 

10/06/2014

Isabelle Schiper : états (incertains) du monde

 

Schiper.jpgIsabelle Schiper, « restons groupés », du 13 juin au 16 septembre, galerie Kissthedesign, Lausanne.

 

La galerie Kissthedesign expose l’œuvre d’Isabelle Schiper pour la troisième fois. « Restons groupés » regroupe ses derniers dessins inédits ainsi qu’une sélection de ceux publiés dans « The Drawer vol. 6 » aux Presses du réel (2014). Les œuvres puisent dans le quotidien mais le supasse de manière critique par la richesse d’un imaginaire qui s’éloigne du calque pour en retenir ce qu’il a de diffus, précaire, fuyant, insaisissable. S’y retrouvent les thématiques chères à l’artiste qui  vit et travaille à Lausanne et à Vevey où elle enseigne les arts visuels à l’école supérieure des arts appliqués. Le regardeur découvre ce qui ailleurs demeure secret. Montagnes en lévitation, fumées, pièces industrielles, flots, implosions, chevelures créent des narrations intempestives morcelées faussement inachevées et conjuguées entre  rigueur et un certain délire. Il sort de la réalité ambiante pour mieux y revenir par des traits plus nus de n’être pas des sentences mais des avancées dont le résultat reste en suspens.

 

Isabelle-Schiper.jpgLe dessin s’empare des indices du monde tel qu’il est pour le prendre en traître plutôt que le flatter. Il sort de ses remparts et devient un théâtre d’élection comme de déjection en une mythologie faite de lumière claire ou souillée. Les traits et leurs écumes créent des ouvertures si bien que le réel semble essoré, dépecé et errant. Ses carapaces qui nous écrasent se retrouvent en suspension selon diverses incidences. Exempt de tout procédé le dessin avance avec une prudence ironique, un ménagement envers la réalité qu’Isabelle Schiper secoue en faiseuses de miracles (austères juste ce qu’il faut) ? Demeure un mélange de caresse et de violence qui ne va pas sans connivence et parfois tendre complicité là où surgissent quelques arpents de couleurs. Tout balance entre figuration et abstraction, ordre et chaos, paradis et enfer. Présence humaine et force de la nature se retrouvent en conflagration par floculations. « L’inachevé » appelle une totalité soit redoutable, soit à reconquérir avec des limites à garder entre l’ardeur des canicules et le vent froid des hivers rigoureux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

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