gruyeresuisse

25/06/2014

Cher Père Si Flottant,

 

 

 

Vertut.jpgC'est en fils (même si vu mon âge vous pourriez être le mien) indigné plus qu'indigne que je lis votre blog. Je suis sensible à votre humour de bûcheron : à savoir de derrière les fagots.  Vous êtes le défenseur d'une certaine esthétique forestière pour laquelle là où il n'y pas de mélèze il n'y a pas de plaisir. Vous resterez donc pour beaucoup un parangon de vertu. Je dis bien vertu et non Vertut : artiste suisse dont je ne résiste pas à vous joindre une œuvre pour accentuer votre ire…

 

Sachez pourtant que vous êtes victime d'une erreur cardinale. L'art n'est pas une affaire de sens. Il n'est pas pour autant affaire de non sens. L'un ou l'autre se découvre en avançant dans un travail qui  tord les images admises. Je reconnais avec vous qu'en un siècle et sous l'effet-mère (trop durable) de Duchamp l'art s'est perdu parfois dans un système répétitif de "coups". Néanmoins beaucoup d'artistes prennent des risques afin que nos visions changent.


A compter sur vos doigts les iconoclastes, l'art helvétique ressemblerait à une peau de chagrin. Pourtant de Dada à Godard (pour ne parler que des anciens) la Suisse s'honore de bien des irréguliers iconoclastes. Je n'ai  pas (et vous me le reprochez)  une idée de l'art. Mais c'est à dessein et afin de ne pas transformer l'art en idée. Je me laisse simplement emporter par l'émotion que le travail des artistes que je défends provoque à travers des images vivantes, naïves et sourdes à votre goût.

 

"Le beau(f) est toujours bizarre" (disait ou presque Baudelaire) c'est pourquoi celui-là préfèrera en peinture les couchers de soleil sur le Léman et les vaches dans les prés du Haut Rhône. Grand bien lui fasse. Je reste plus sensible aux artistes  émondeurs. Ils  escaladent les abîmes, font migrer les appâts rances. Sachez qu'accompagner l'art pompier n'empêche pas les incendies prometteurs de se propager.

 

Mon "goût" possède sans doute à vos yeux un côté basse cour et un côté fond de jardin mais je préfère me tromper que mourir dans un cimetière. Vous jugerez que seules des œuvres maigres comme un clou me rendent marteau. Mais je l'assume et revendique un art dont les  dessous comme les dessus inquiètent. Sachez le cher Père sifflotant : le clair obscur convenu rend dubitatif l'Œdipe qui vous parle.  Sur son échafaud d'âge il a appris que les règles doivent être bouleversées afin de découvrir ce qu'elles cachent.


Dès lors, que celles et ceux que vous prenez pour des rats d'eau nous médusent toujours plus. Grâce à eux  surgissent bien des  manteaux de vision. Certes - et c'est votre droit - vous garderez un faible pour les horloges artistiques qui ne marchent pas : arrêtant le temps  elles clament selon vous  l’absolu. Ce n'est pas mon cas. Continuez néanmoins à me chercher des poux : ils me détestent car avec l'âge je deviens chauve. Restez enfin le cyclope louche. J'ai toujours du plaisir à dialoguer avec vous dans une confrontation que j'espère communicante.


Jean-Paul Gavard-Perret

 

10:06 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (2)

Angela Marzullo à hue et a dia

 

 

Marzullo 3.jpgAngela Marzullo : Makita Sisters, Espace Noir, St.Imier, 2014 We’ve got five years stuck on my eyes, TM Project, Genève.

 

 

 

Angela Marzullo est une sorcière. Ou si l’on veut rester conforme à son prénom : un ange noir. On sait d’ailleurs ce qu’il en est du sexe des anges : l’artiste en joue. Mais ne s’arrête pas là. Elle polémique avec la mort en prouvant que la peinture comme le cercueil sont des couches bien minces entre le temps et l’éternité. Dès lors si à travers les nécrologues on pourrait écrire une histoire picturale divine, les voyages plastiques de la genevoise changent la donne. Une promenade avec l’artiste méphistophélique reste donc la plus utile leçon de philosophie sarcastique et  le parfait  vaccin anti-sottise.

 

Marzullo.jpgAngela Marzullo devient au besoin araignée pour tisser la grande corde le long de laquelle nous pourrions grimper, afin de quitter nos abîmes. Ses installations deviennent  autant de baisers de Judas sur le masque de la réalité. Mais après tout un baiser est toujours bon à prendre. Et qu’importe si avec son corps amoureux l’artiste ne dessinent pas sur les murs de  beaux poèmes plastiques mais préfère les mâchurer de tachisme sanguin. L’artiste ne cherche en rien les honneurs et ne gagne pas ses fleurs par des appâts rances des standards de la  « beauté féminine ». Et si Angela Marzullo si porte une croix c’est une croix  bien à elle  distanciée et en rien suicidaire. Il y a belle lurette que la genevoise s’est tirée d’un péché (originel ou non) et qu’elle cultive une élégance particulière : ce qu’elle trouve séduisant ne réjouit pas forcément le gogo rêveur de l’acupuncture aux flèches de Cupidon.

Marzullo 2.jpg

Son œuvre déclenche des soupirs particuliers : ils n’ont rien de ceux que font surgir des madrigaux. Mais c’est une manière de cultiver l’altruisme jusque dans l’amour où elle verse un peu de désespoir tel un clou enfoncé dans la côte de notre périssabilité. Preuve que « Quasimoda » reste  une Princesse Charmante. Sachant que faute de mors pour freiner leurs plaisirs les hommes se muent en bourreaux et bourrins elle s’arrange pour qu’ils n’estiment plus jamais ça beau.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

24/06/2014

Boutheyna Bouslama la persiflante : « Râteaux » existentiels et sociétaux

 

Bouslama 2.jpgBoutheyna Bouslama, Elles se fiancent toutes, 32 pages, coll. Sonar, 2014 ; 100 exemplaires, CHF 15 / € 10, Art&fiction, Lausanne.

 

 

 

Boutheyna Bouslama sait que pour être forte  l’ironie doit chatouiller, et non pas mordre. En conséquence là où tant de mâles cultivent une violence agressive et facile, la genevoise propose une stratégie plus poétique, incisive, drôle et prégnante. Sa défense des femmes et des sans-droits transfuse selon divers métaphores. L’artiste y joint sa propre mythologie et une vision engagée.


Bouslama 4.jpgDans « Shoes » son obsession pour les chaussures sert de la narration d’un achat transformé en rituel à fort potentiel émotionnel. Quatre textes sérigraphiés sur papier de soie (propre à l’emballage des chaussures) ont été diffusés dans des magasins afin déplacer la perception d’une œuvre d’art et d’interroger son sens et sa valeur. Un cinquième texte est projeté en vidéo lors des happenings de l’artiste. « Papiers » pose aussi le sens de la diffusion, la valeur, la légalité de l’œuvre d’art tout en montrant la difficulté de la reconnaissance administrativement. Ces « papiers » sont de faux permis de séjour qui furent distribués et disséminés dans Genève. Quant à « L’infusion à la menthe le jus d’orange et le râteau », (l’œuvre la  plus poétique et la plus minimaliste de l’auteur) elle raconte une histoire d’amour qui comme toute « bonne » histoire du genre finit mal en général.

 

 

 

Bouslama.jpgL’art-action devient avec la jeune artiste la plus efficiente censure de la bêtise.  Sa  lucidité évite néanmoins le simple  sarcasme afin que le sourire puisse atteindre des connotations abyssales de manière habile et séduisante. Preuve que le sourire est le chef-d’œuvre du rire.  Le premier cherche à embellir le monde et laisse pensif l’autre joue sur l’enlaidissement et étiole la pensée. C’est pourquoi Boutheyna Bouslama opte pour le premier. Chez une telle artiste la verve reste aussi incisive que discrète : elle est intelligence. Si bien que les redoutes idéologiques cèdent puisque ici l’humour restant majeur il peut ébranler les fondements d’angoisses et d’égoïsmes. De plus avec la Genevoise il ajourne les rides, censure le sentimentalisme et flétrit l’arrogance. On peut facilement imaginer que sourire et caresse sont les principales enzymes de la vie de l’artiste. On espère pour elle que les deux préfacent (en dépit du « râteau » premier) l’intégrale de l’amour…

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret