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28/10/2014

Celle qui pleure presque toujours au cinéma : entretien avec Madeleine Jaccard

 

 

 

 Jaccard.jpgLes œuvres de Madeleine Jaccards sont fascinantes : elles demeurent étroitement cernées mais aussi sans limites. Elles restent  parfois remplies de couleurs en myriades mais parfois se font austères. Les êtres y semblent absents et pourtant s’y manifestent. Avec une force de premier comme de second degré surgissent autant le suc des choses sans preuve que l’énigme du monde. L’art de Madeleine Jaccard en destitue l’écart, par enchevêtrement de lignes et de formes en replis et déplis. La poudre de nuit et l’éclat du sombre donnent aux blancheurs comme aux couleurs  oscillations, reliefs, enfoncements.

 


Jaccard 2.jpgQu’est-ce qui vous fait lever le matin ? La lumière du jour, le sens du devoir, la faim, l'envie d'aller voir la nature...

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? J'essaie toujours de les réaliser

 

A quoi avez-vous renoncé ?  A une famille

 

D’où venez-vous ?  D'ailleurs

 

Qu'avez-vous reçu en dot ?  La persévérance, l'intuition d'un ailleurs, la sensibilité, l'habilité manuelle, un corps

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? La sécurité matérielle, la réussite sociale

 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Le chocolat

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Tout ce qui est personnel dans mon travail

 

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? La transparence des feuilles de l'érable sous lequel on à mis ma poussette

 

Et votre première lecture ? « Jim Knopf und die wilde 13 » de Michael Ende

 

Quelles musiques écoutez-vous ? Les classiques du Rock, ( David Bowie, Led Zeppelin etc.) Pop, Folk, Classique, Chanson, Musiques traditionnelles des Balkans, de l'Afrique, Fusion... J'aime bien découvrir des nouvelles choses. Mes découvertes les plus récentes: Benjamin Clementine, Olivia Pedroli, Philippe Jaroussky, Anis...

 

jaccard 3.jpgQuel est le livre que vous aimez relire ? « Momo » de Michael Ende

 

Quel film vous fait pleurer ? Presque tous

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Une femme de mon âge.

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? A beaucoup de gens que j'admire...

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Paris, Ispahan, Alexandrie, Rome, Athènes, Venise, La montagne Ararat, Le Cervin, St. Moritz, Sils Maria...

 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Richard Long, Les artistes japonais, Roman Signer, Dubuffet, Monet, Rothko…etc.etc.

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Du temps

 

Que défendez-vous ?  Le silence, la contemplation, la création

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?  Un point d'interrogation

 

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Elle me fait sourire

 

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? Je ne peux pas répondre à cette question à votre place

 

Entretien réalisé le 27 octobre 2014 par Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

27/10/2014

Mille lanières de Claude Rychner

 

 

Rychner.png« Taxophilia Abissa », un hommage à Claude Rychner, cycle Des histoires sans fin, automne-hiver 2014-2015, Mamco, Genève,  29 octobre 2014 - 18 janvier 2015

 



Rychner.jpgClaude Rychner a construit une œuvre ambiguë  où se mélangent virtuosité et « maladresse », le concerté et un certain débridé. En 1962, en hommage à leur professeur Luc Bois, il  fonde avec six étudiants du Collège de Genève (parmi lesquels John Armleder)  le groupe « Bois » qui présente en juin 1967 sa première exposition, sous le titre de «Linéaments». Claude Rychner est à l’époque le plus iconoclaste d’entre eux. Le mouvement trouvera une extension d’abord avec le groupe Max Bolli (réunissant les mêmes artistes) puis avec « Ecart » de John Armleder, Patrick Lucchini et Claude Rychner. Le trio organise à Genève une série d'événements ponctuels, anime des ateliers. Fortement inspiré par « Fluxus », « Ecart » établit des passerelles entre art et vie et  revendique un statut marginal pour l'art soudain relié à l'aviron ou la randonnée selon des initiatives dénommées «camps de recherche». Elles se déroulent sur l'eau et la neige ou font appel au silence. Le groupe propose ensuite diverses expositions et adopte ouvre une librairie. Les artistes produisent affiches et cartons d'invitation à l'enseigne d'Ecart Publications. Choisit parce qu'il est le palindrome de «trace» le mouvement fonctionnera pendant sept ans en suscitant des happenings, en produisant de petits films d’art-vidéo avant la lettre.  L’hommage à Rychner permet d'appréhender  cette histoire, ses nœuds et méandres en une accumulation de savoirs et de souvenirs mais surtout de plaisirs, d’atermoiements, d’étreintes, d’agrippements. L’ensemble vaut  encore par sa force de dévoiements et de démangeaisons. Elle allait à rebours des vents dominants et reste la preuve d’un esprit plastique en liberté dont les rythmes disloquèrent les images et leur lieux de mise en place.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/10/2014

Dominique Fleury : sans issue.

 

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Dominique Fleury, “Stockholm Syndrome”, art&fiction, Lausanne

 

 

 

Imprimé sur du papier de coton, organique et vulnérable comme la peau, ultime frontière de l’être, « Stockholm Syndrome » est un livre des bords où le paysage devient le prolongement d’un état de la psyché : images et textes se développent selon un défilé plus ou moins cinématographique, plus où moins synchrone entre ses deux composantes. L’ensemble reste le moyen de franchir le pont entre le réel et ses représentations plastique et poétique  Celles-ci  infiltrent  la surface  sous prétexte de figer une parcelle d’éternité par ce qui est le plus mouvant et éphémère. L’expérience personnelle et unique inventée par Fleury devient universelle et cyclique. Il ne s’agit plus de mettre sur la rétine du postiche et du fantasme dans le mental et la surface n’est plus l’infirmière impeccable des identités. Elle se distend comme une peau usée afin que l'imagination crue morte imagine encore.

 

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Le "Syndrome" est à la fois proche et étrange car ce qu’on appelle livre  se met à "flotter", à fluctuer. Articulant son travail des mythologies singulières dans lesquelles chacun peut évoluer, Fleury en un tel livre offre une dérive : l’être qui a peur de son ombre la fuit mais aussi l’affronte. L’artiste en retourne le derme.  Sur ce qu'elle insémine et dissémine  il inscrit des seuils. Toutefois ils n'indiquent plus le passage du fantasme à son reflet imité. L’image par ses effets de franges, le texte en ses fragments deviennent des portes permettant d’entrer ou de sortir d'une sorte de nuit intérieure en ce qui appartient à l'ordre de la coulée et des coulures. La douleur, le plaisir, la pensée, le monde ou plutôt l’ombre de tout cela  portent les stigmates de l'usure du temps dont chaque image devient suaire mais dans lequel. Néanmoins  trouver un repos non mortel est possible même si tout semble pencher à la douleur de la nuit plutôt qu’à la splendeur du jour.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret