gruyeresuisse

10/07/2014

Philippe Gerlach : aux lumières de la lune, le frisson du grand frigorifique

 

 

 

 

 

Gerlach 3.jpgPhilippe Gerlach  ne pare jamais le réel de plumes ou de bandages herniaires. Pour lui la beauté n’a pas de forme même si les formes la font naître. Toutefois il arrache ses œuvres au règne du spectacle et de la culture séduction même si au besoin il peut jouer avec. Inactualisant l’actuel (à l’inverse de ce que bien des artistes proposent) il porte attention aux loosers, à leurs grosses veines au front et leurs doigts gelés. Mais il sait aussi faire voyager en beauté, brisant des cercles, trouant des murailles sans pour autant jouer les trapézistes esthètes. Il s’agit plutôt de mettre le feu au regard, de discréditer tout didactisme avec cet instrument d’imprécision, de torture et de musique qu’est la photographie. Par la magie-Gerlach des nettoyeurs matinaux époussètent au milieu des nuages des déshabillés compliqués de femmes filiformes ou de batteurs hard-rock qui droguent à la baguette les sirops de rose des valses de Vienne.

 

gerlach 2.jpgLe faux jour du réel et sa triste divination sont évacués au profit d’une attention aux loosers de tout espèce qui peuvent devenir des re-pères. Plus question de consolider des liens fermes : il s’agit de les ironiser ou de les dramatiser dans une théâtralité qui joint le suspect et la perfection formelle. La lumière galopante échoue pour éveiller des ombres immobiles sous camisoles de force. Toute une migration du réel se lève, des illusions s’estompent : voici des antihéros grisâtres et des belles de jour qui traversent des lieux interlopes dont on ne saura rien. Ou peu. Il ne faut plus se demander où nous sommes mais qui nous regarde dans ce bal des présumés coupables. Les lampions du monde prennent feu au moment sous la crête des feux habituels du réel les cendres demeurent vives. Elles éclairent  le réel pour le sortir du postiche et des pousses plaintives et faire surgir comme disait Breton  « un des frissons du grand frigorifique ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10:39 Publié dans Images, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

Marie-Luce Ruffieux : traversée des miroirs

 

 

 

 

Ruffieux.jpgLa Lausannoise Marie-Luce Ruffieux est écrivain et artiste plasticienne. Avec ses vidéos, ses installations et ses textes elle offre une matérialité particulière aux images comme à la langue en s’intéressant aux liens et aux interactions qui unissent les divers médiums entre eux ainsi que le réel à l’imaginaire. Son livre « Beige » (éditions Héros-Limite) ressemble à un écran froid sur lequel une suite de films transparents et épais illustre à la fois la proximité et le lointain du quotidien. Par son langage attentif au moindre détail l’œuvre attire et séduit par une esthétique du clin d’œil et d’une (fausse) nonchalance expressive. Avec l'artiste les vocables deviennent ce que Beckett en espérait  "des mots aux mots sans mots". Et les images des images sans image. 

 

Ruffieux 2.jpgA la dynamique du continuum s'impose la vérité du discontinu, de la charpie. Demeure une simplicité non insignifiante mais mal signifiante qui est le propre même de la subversion dans l'art.  L'image - telle qu'on l'a conçoit - disparaît au profit de ses vides. Elle cerne un informe à qui elle donne surface et profondeur et prouve que le vide est autant dans les mots qu'entre eux. L'artiste devient à ce titre un  "ôteur" où  le « tout », en étant,  n'est pas ou n'est plus. Autour du vide créé louvoie  une volupté particulière. Il faut en accepter le silence entre pénétration et épuisement, faille et présence, compression et détente de la pure émergence contre le chêne à forme humaine et le bruit des hannetons. Du moins les rares qui restent. 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

09/07/2014

Delphine Schacher la belle enquiquineuse des évidences

 

 

 

 

 

Schacher1.jpgDelphine Schacher fait éclater le réel en feignant de ne rien bousculer. Dans « Petite robe de fête » il est question de regards d’attente de jeunes filles en fleurs. Réalisés en Transylvanie ces portraits se mélangent aux images d’un univers qui pour une occidental peut sembler mélancolique et suranné. Ramuz n’est pas loin. Preuve que la Roumanie d’aujourd’hui ramène à une poésie d’un passé qu’il est assez étonnant de retrouver chez une jeune artiste capable de saisir des instants sublimés par le goût de la vie et sa fragilité.

 

Schacher portrait.jpgPeu sensible à la religion du progrès la photographe enveloppe ses prises d’un pollen de lumière et d’un cristal argenté. Se cache là une idée de derrière la lune. La blondeur des femmes les rend pétillantes comme du champagne même si plutôt que la légèreté une certaine gravité est au rendez-vous. La convulsion charnelle reste esquissée dans une photographie de sensibilité pure qui scintille d’un érotisme larvé. Dance cet ensorcellement entre visible et invisible le parfum de femme caresse le regard afin qu’il largue les amarres en un été roumain.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret