gruyeresuisse

25/03/2016

Les cris métaphoriques de Cornelia Eichhorn

Eichornn BON.jpgAvec divers supports (dessins, vidéos, photographies, etc.) Cornelia Eichhorn lutte contre la violence faite aux êtres (femmes) selon des dispositifs très particuliers : ils sont plus poétiques que littéraux - d’où leur puissance. Les corps sont montrés et cachés, crachés, recrachés. Non sans une forme d’alacrité comme d’intensité. Chaque image devient un vertige ou un abîme. Surgit la présence de « qui » nous sommes ou de ce à quoi nous sommes parfois réduit. Le corps devient le mouvement dans la langue plastique. Elle met le désordre en ce qui est nommé avec trop d’imprécision l’amour et qui ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval.

Eichornn.jpgLa femme interrompue retrouve peu à peu ses marques et sa présence. L’artiste réarme l’œil de l’histoire, décolle les critères classiques de représentation, offre une alternative au savoir historique standard dans ses compositions. Elles ont l’intelligence de brouiller les prises de parti  qui ne sont de trop évident parti-pris. Cornelia Eichhorn révèle bien des amnésies volontaires et l’idéologie ne sort blanchie de ces œuvres. Ses rameurs sont obligés de lever l’ancre. Se développe des séries d’« opérations » - au sens premier d’ouvertures.

Dans ce qui tiendra pour beaucoup du scandale le féminin n’est plus un marais impondérable. Surgit - à travers montages, récits, angles de prise de vue - une dynamique inépuisable. Les « saigneurs » de jadis et de naguère ne sont plus que de piètres montreurs de serpent qui sont traités comme le furent souvent les femmes dans la plupart des littératures et iconographies du monde. En résumé Cornelia Eichhorn sort de bien des ornières idéalistes en un substrat expérimental qu’on nommera à la japonais puisque si l’on en croit Kurosawa « plus on est japonais plus on est universel ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret

10:00 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

24/03/2016

Quand Georges Didi-Huberman se prend les pieds dans les escaliers d’Odessa

 

  

Didi 2.pngGeorges Didi-Huberman , « Peuples en larmes, peuples en armes - L'Œil de l'histoire, 6 », Editions de Minuit, 2016, 464 p., 29,50 €

 

Dès le premier temps de « L’Œil de l’histoire » le piège se referme sur Didi-Huberman. Lorsqu’il évoque - sous la caution d’Adorno - les montages de document sur la Seconde Guerre Mondiale par Brecht qui se voulaient des alternatives au savoir historique standard par une composition poétique, le sémiologue oublie des « prises de parti » qui révèlent des amnésies volontaires ou non d’où le marxisme sortait étrangement blanchi.

 

Didi.jpgCertes peu à peu Didi-Huberman a affiné le tir. Mais séparer le bon grain de l’ivraie ne va pas de soi. Il n’existe pas d’un côté la vérité et de l’autre de mensonge comme veulent le faire croire le récit des vainqueurs ou des « justes ». La geste critique reste souvent canonique. Et l’idéologie sait le parti qu’elle peut tirer des émotions des images. Quand elles arrangent elles sont des cautions et dans le cas inverse des repoussoirs. Dans son 6ème tome Didi-Huberman montre comment fonctionne le marché aux pleurs et aux héros et combien l’image émotive tue toute vérité de l’émotion et toute émotion de la vérité en coupant court à une approche plus dialectique.

 

Didi 3.jpgMais pour l’illustrer l’auteur part d’une situation simple, archétypale qu’Eisenstein a scénarisée dans « Le Cuirassé Potemkine ».  Il suffit qu’un homme subisse de mort injuste et violente et que des femmes se rassemblent pour le pleurer et tout un peuple en larmes les rejoint. La démonstration reste un peu courte : la poésie d’Eisenstein n’est pas exempte de la maladie de l’idéalité. Si bien que la démonstration de l’auteur se retourne comme un gant.

 

Didi 4.jpgDans son approche de la représentation des peuples Didi-Huberman reste sensible aux tempêtes ou des ouragans (insurrection parisienne des « Les Misérables » de Hugo, soulèvement humains de « La Grève » d’Eisenstein ou de « Soy Cuba » de Kalatozov) ou selon lui le « je » deviens « nous ». Il semble oublier que, sous prétexte de libération, ce « je nous » sert souvent à mettre les peuples à genoux. On préfèrera à ces prestations simplifiées les formes qui leur échappent : Dada, Duchamp, Man Ray soulève d’abord la « poussière ». C’est peu diront certains. Mais une lente tempête de plumes peut préluder à bien des mutations et non seulement par effet « papillon ». A ce titre de tels créateurs restent plus dissidents que les cautions dont l’auteur use pour sa démonstration.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

22/03/2016

Bestioles et créatures : Bruno Pélassy

 

Pelassy.jpgBruno Pelassy, Mamco, Genève du 24 février au 1er mai 2016

 

Pendant sa courte période de création, Bruno Pélassy (décédé du Sida à 36 ans) a construit une œuvre originale constituée de pièces assimilables à des sculptures  où se mêlent la gravité et le burlesque, le sophistiqué, l’excentrique et l’obscène, le précieux et le précaire. Celui qui a travaillé à la Villa Arson de Nice a bousculé avec brio et allégresse les genres sexuels eu cultivant un art « décadent » de l’ornemental.

 

Pelassy 2.jpgProche de Marie-Eve Mestre, Brice Dellsperger, Natacha Lesueur, Bruno Pélassy était capable de travailler colifichets et parures. D’où, entre autres, ses sculptures de perles et ses assemblages. Ils cultivent un gout du merveilleux particulier car dégingandés. On retient ses poupées « trendy » évoluant dans des aquariums et ses « bestioles » habillées de costumes excentriques. Existe autant une sidération envoutante qu’une sorte de Grand-Guignol. Le bestiaire de l’artiste est paré aussi de serpents (tels l’Ouroboros autophage symbolique du destin de l’artiste) glissant sur des pans de velours.

 

Pelassy 4.jpgLes pulsions de vie et de mort rôdent sans cesse dans une telle œuvre. Elles sont soulignées par son film « Sans titre, Sang titre, Cent titres » - compilation hachée de courts morceaux de films documentaires ou de publicités. Le plan d’ouverture de Shining de Stanley Kubrick revient en leitmotiv comme annonce d’une mort annoncée. Monté seulement sur bande VHS, plus le film est montré plus il se détériore. Et c’est là tout un symbole.

 

Pelassy 3.jpgCe processus de détérioration se retrouve dans la série de dessins de l’artiste « We Gonna Have a Good Time » où les modèles de salons de coiffure sont détruits progressivement par la maladie. Pélassy reste le créateur d’une œuvre majeure. Déjà présentée il y a quelques années au Mamco elle retrouve dans le même lieu, en cette nouvelle exposition, tout son lustre et sa force. Culture populaire et l’expérimentation s’y croisent en des hybridations pour le moins étonnantes. Le langage plastique et ses excès sont capables de produire une unité et une dissémination d’où jaillissent la force de vie et sa précarité.

 

Jean-Paul Gavard-Perret