gruyeresuisse

20/09/2014

Défense et illustration de l'architecture des Alpes

 

 

 

 

Dreamland bon.jpgL’architecture alpine reste un cas particulier dans l’histoire de cet art. Sans cesse elle interroge - plus qu’ailleurs - la place et la fonction de la construction sur le paysage. Le dispositif scénique que l’architecture introduit dans la montagne est un moyen de mettre de l’ordre  dans un monde où elle pouvait faire figure de désordre ovniesque. Mais si dans cet art (comme dans les autres) « l’ennemi, c’est l’intention » les architectes qui se sont frottés à la gageure des sommets ont su éliminer l’intention pour laisser sur les rochers des œuvres incontestables : de Marcel Breuer et Lois Welzenbacher, de  Perriand, Regairaz et Taillefer. En parcourant les œuvres majeures réunies ici l’auteure casse une idée reçue. A savoir celle que l’architecture de montagne serait un objet de mascarade et de falsification de l'identité alpestre. A l’inverse dans ses éclats diffractés cette architecture a revitalisé le paysage et a même révélé son règne énigmatique. Les "occurrences" ouvertes envisagent plus qu’elles « dévisagent » le paysage.

 

 

 

Dreamland 2.pngDe la réflexion à l’expérimentation le livre propose une trajectoire historique savante et simple, sinueuse et directe. L’auteure y « circule » de manière décidée et y  affirme un sens du rapprochement et du dépassement. Elle combine - comme les architectes qu’elles évoquent - métaphores, expérimentations rigoureuses, respirations poétiques et parfois traditionnelles (ou presque). La Suisse, l’Autriche, la France et l’Italie sont le champ géographique de cette quête concertée et faussement vagabonde. Le chemin peut se perdre, se retourner sur lui-même et s’enfoncer dans l’épaisseur de tentatives audacieuses et qui parurent à l’origine des énigmes. Abondamment illustré le livre offre (à l’image de l’exposition itinérante qui l’accompagne) toute l’ampleur des investigations et un haut degré de décentrement de la pensée sur l’image fausse portée sur l’architecture de montagne et ceux qui l’ont créés. Surgit non un patchwork mais un acte de foi en acte. Celui d’architectes capables d’inventer des œuvres d’exception pour renchérir les féeries glacées. Il faut donc savoir contempler ces œuvres formellement accomplies  d’où  surgissent parfois des percées d'une vision néo-futuriste. Il faut aussi les comprendre comme un appel intense à une traversée des cimes. Elles offrent un profil particulier à la montagne et à sa pureté.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret


Suzanne Stacher, « Dreamland Alps », ensa-v, Versailles, Archiv fur baukunst, Innsbruck, Maison de l’architecture de Savoie, Chambéry, 2014.

 

Latifa Echakhch : théâtralité de l’errance

 

 

 

 

latifa 3.jpgLatifa Echakhch : Galerie Eva Pressenhuber, Zurich, Fondation Louis Moret, Martigny, Galerie Kammel Nemmour, Paris. Prochaine exposition : Centre Pompidou (Espace 315) du 8 octobre 2014 au 5 janvier 2015) 

 

 

 

Après avoir vécu au bord du lac du Bourget Latifaz Exhakhch  - par un crochet à Paris pour la création de « La revue de Littérature Générale » - a opté pour le lac Léman. Les étendues lacustres lui réussissent. Elles répondent sans doute à un romantisme auquel apparemment l’artiste tord le coup mais sans lui tourner vraiment le dos. Il résiste au milieu des gravats et des ruines qu’elle met en scène. On rêve - au passage - de ce que Chéreau aurait pu monter avec une telle artiste. Murs et planchers en lambeaux, rideaux de scènes qui décrochent le ciel en s’imprimant dessus sont fascinants. L’œuvre est imprégnée de douleurs multiples (antisémitisme, intégrisme, etc.). Néanmoins celles-ci ne sont présentes que de matière métaphorique. Non que la métaphore cicatrise mais elle donne aux images et leurs débris d’absolu une puissance sidérale et sidérante.

 

 

 

Latifa 2.jpgL’œuvre par ses approches ne rate rien du monde et de ses catastrophes inventées par les hommes. Néanmoins le et les montrer comme la créatrice le fait reste une manière de croire à l’espoir de  renverser l’horreur. La désolation du manque et de l’absence trouve là une intensité rare. La contemplation passe par les résidus, la poussière bref les signes non de la distinction mais de la dépossession. Sous cet aspect minimaliste, « fantômal », réduit à sa plus simple expression l’espace suggère la disparition mais, dans un paroxysme de l’oxymore, il la rend  grandiose. Transgressant les éléments classiques de ce qui « fait » image Latifa Echakhch dégage tout élément anecdotique ou allusif. Moins Méduse que Mélusine elle embarque au dessus de charniers pour en signifier le silence. Mais surtout, par cette vision poétique où renaissent des peurs, le périr n’est plus embarqué dans des trains plombés : reste encore possible une délivrance. L’irréparable ne jouit plus d’une incandescence triomphante. L’œuvre incarne l’être dans son refus d’accepter l’impensable comme possibilité.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08:18 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

19/09/2014

Les stripteases de David Curchod

 

 

 

 

 

Curchod.jpgDavid Curchod,  "Derrière ce masque", 19 septembre -

6 décembre, Kissthedesign, Lausanne

 

 

 

David Curchod réinvente une technique ou un genre typiquement suisse (et qui attend un historien) : le papier découpé. Tout y est précis, raffiné, drôle (parfois voire souvent) et poétique mais pourtant violent. Le créateur ne fait pas dans le mièvre, le tendre ou la décoration. Il alimente l’histoire de l’art par effet de plis et coupures Tout sent le souffre mais de manière subtile. Et non sans une beauté. Celle qui fait qu’un porte-jarretelle est plus excitant qu’une culotte mercerisée (même sous la bure d’un moine  diront les iconoclastes).

 

 

 

C.jpgCurchod en n’est pas un : il fait mieux. Loin de toute idéologie - ce shampooing désodorisant pour intellectuels -  il élève la matière papier au rang de langue. Les feuilles ne sont plus sagement rangées ou empilées. Elles ne sont plus des supports. Par leurs tailles douces ou dures, effets de surfaces et reliefs créent des ombres et des lumières. Certes parfois l’artiste couvre ces incisions de mots : mais ceux-là ne distraient jamais d’une connaissance qui les dépasse. Une disponibilité entière saisit. Les coupures font que tout est en place mais rien ne semble habiter pleinement l’espace. Il existe une pente invisible et douce, un glissement qui entraîne à reculons dans la matière. Tout prend relief. L’image « classique » semble quitter ses vêtements, elle propose  un strip-tease trouble, fécond. Pour une fois le voyeur découvre non ce qu’il attend mais  une poétique où la matière elle-même devient chair.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

11:20 Publié dans Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)